Participations au Rendez-Vous des Plumes – Juin 2024

✍ Thème-guide de février : Coloriage


Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication en recueil, et ce uniquement dans le but de vérifier qu’ils ne contreviennent pas au règlement de l’atelier d’écriture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publié, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales éventuellement présentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes. Merci d’en prendre note avant lecture.


⭐ Inspiration n°1

Mots à placer : Médaille – Jonquille – Ciré – Canari – Mimosa

  • L. Moreau

Un gros livre vert attire mon attention. Je tends ma main vers la troisième étagère de la bibliothèque pour l’attraper. C’est un album photo. Un cliché égaré s’en échappe. Sur le verso, l’écriture de ma mère y a calligraphié « Sète, 21/05/2003 ». Sur le recto, un cliché de moi apparaît. J’ai 7 ans, je suis assise à la petite table basse pour enfant dans le jardin de la maison de mon enfance. Je me souviens de cette table, sur le bord de la terrasse, juste à côté du parterre de jonquilles soigneusement plantées par ma mère. À vrai dire, je me souviens surtout de ma mère nous criant de faire attention à ses fleurs alors que nous commencions à courir autour de la table en jouant au « facteur n’est pas passé ». Cette table n’a pas survécu à notre déménagement, mais j’ai gardé en mémoire les « réunions de crise » que mes cousins et moi organisions autour de celle-ci quand il fallait argumenter auprès de nos parents afin de prolonger notre temps de jeu ensemble. C’était notre point de repère, notre « café du coin », notre open space.
Sur cette photo, je suis seule, assise à cette table, le regard planté dans l’objectif de l’appareil photo. J’ai un grand sourire aux lèvres et je tiens fièrement la médaille que j’ai gagnée au cross de l’école de ma main gauche. Ma main droite, elle, est occupée à remplir plus ou moins soigneusement mon carnet de coloriages. Aujourd’hui, je me suis attaquée au dessin d’un jeune marin en ciré jaune sur sa nef. On peut me voir insister lourdement sur la pointe de mon feutre couleur jaune canari tandis que je remplis le ciré de ce jeune marin. À défaut d’être une grande artiste, je possédais apparemment déjà quelques notions cruciales des stéréotypes français et bretons.
Je décide de continuer mon voyage au pays des souvenirs en ouvrant l’album. Je découvre alors de nombreux clichés de vacances, des images de mes parents dans leur jeunesse et des photos de mariage de personnes que je ne reconnais pas. Certaines d’entre elles sont en noir et blanc et me semblent provenir d’une époque bien ancienne. Je feuillette quelques pages quand une photo attire mon regard. On y voit une jeune femme en robe longue et couronnée d’un chapeau de paille. Elle tient un grand bouquet de mimosa dans ses bras. La photo est en noir et blanc, mais je perçois parfaitement la lumière qui irradie de son sourire. Et de son si doux visage… Je retourne le cliché pour en savoir plus. C’est ma mère, elle avait 20 ans.


  • Jérôme Bertin

Matérialisation
Ils s’étaient rendus compte très tôt que leur enfant n’était pas comme les autres. Cela ne tenait pas à un défaut physique, mais à une attitude. Ils avaient en tête le calendrier de l’évolution d’un enfant, et il était apparu qu’il ne se mettait pas à parler au moment où un enfant se met normalement à parler. Ils avaient pensé que cela viendrait plus tard, après tout, rien n’était jamais figé, quelques semaines pouvaient faire la différence.
Mais il n’avait jamais prononcé le moindre mot.
Et puis il y avait ce regard, qui fixait un instant les choses avant de revenir vers un monde intérieur.
Ils avaient consulté bien des médecins avant que le verdict ne tombe. Leur enfant était autiste, et les médecins auraient été bien incapables de dire comment il fonctionnait. Une chose était sûre, il était d’une intelligence normale, voire supérieure. Il avait en tout cas un don extraordinaire, révélé pendant les examens. Il était capable de restituer avec une précision de détail hallucinante ce qu’il voyait. Ca allait au-delà de la capacité à simplement dessiner. Ses productions semblaient prêtes à prendre vie.
Ils avaient géré la situation comme ils le pouvaient.
Et basculé dans l’horreur quand leur fils avait voulu colorier des dessins jusque là restés en noir et blanc.
Elle se souvenait parfaitement ce qui s’était produit, la première fois. Ils l’avaient emmené pique-niquer.
Il ne se séparait jamais d’un carnet pour dessiner.
Généralement il travaillait avec de simple stylos bille.
Voulant lui faire plaisir, mais creusant ainsi leur propre tombe, ils lui avaient offert une plaquette de stylos feutre de toutes les couleurs.
Il avait été fasciné par un groupe de jonquilles près d’un arbre. Il avait dessiné comme à son habitude le paysage, pré, arbres, et jonquilles.
Avant de se mettre à colorier pour la première fois.
Uniquement les jonquilles.
Au lieu d’en dessiner uniquement quatre, celles qu’il avait sous les yeux, il en avait fait des dizaines.
Et il s’était produit quelque chose d’étonnant.
Les jonquilles s’étaient MATERIALISEES sous leurs yeux.
Le couple avait pensé avoir perdu la raison.
Ils s’étaient approchés, avaient touché les fleurs. Elles étaient bien réelles, même si elles avaient une texture particulière. Elles ne s’étaient pas envolées au bout de quelques secondes.
Ils avaient entrevu le potentiel de ce…Comment fallait-il dire…De ce don? Et l’angoisse les avait saisi.
Lui offrir des feutres avait été au final le pire cadeau à lui faire. En effet il s’était mis à colorier certaines parties de ses dessins…Qui prenaient vie…Accompagnant sa mère chez une amie, il avait été fasciné par un canari dans une cage…Il en avait exécuté le dessin pendant que les femmes parlaient, mais en le démultipliant. Une demi-douzaine de cages identiques garnies d’un canari avaient apparu. Son amie avait été effrayée, et Anne s’était dit qu’il fallait tenir leur enfant loin des gens.
Ils le sortaient pourtant pour des événements sportifs, ou encore des excursions dans les départements voisins…Mais tout apparaissait à présent risqué. Lors d’une compétition, il avait dessiné une quinzaine de médailles qui étaient venues alourdir le cou des lauréats, et, sur un quai, en Bretagne, des passants s’étaient vus dotés de cirés jaunes.
Ce qui les avait vraiment poussés à ne plus le sortir et le cantonner dans une partie de la maison, ça avait été l’incident du mimosa.
Ils l’avaient pris avec eux chez la sœur d’Anne sur la Côte. Celle-ci les avait amenés dans les champs de mimosa.
Ils s’étaient posés en haut d’une colline, et il avait dessiné plusieurs mimosas en travers d’une route.
Celle qui passait en contrebas.
Quand il avait colorié, les mimosas s’étaient matérialisés.
Une voiture arrivait, suivie par une autre. La première était partie dans le champ voisin, pour percuter un arbre épais de plein fouet, la deuxième avait heurté les mimosas et s’était enflammée quasi immédiatement.
Ils n’avaient rien dit. Que dire? Comment expliquer?
Rongés par la culpabilité, ils avaient décidé de ramener leur fils chez eux et de le cloîtrer.
Ils avaient remarqué dans les jours qui avaient suivi que ses dessins changeaient de nature, mettant en scène des moments de drame, de cruauté, de catastrophe. Ainsi sur la route du retour, il avait dessiné un carambolage. Par chance, Anne avait pu lui enlever les feutres.
Il avait poussé des hurlements de frustration.
Il devenait dangereux.
Il avait, semblait-il, compris son pouvoir.
Ils l’enfermaient à présent, le surveillant comme le lait sur le feu, ne le laissant plus sortir des deux vastes pièces où ils l’enfermaient que sous surveillance.
Surtout, même s’ils le laissaient dessiner, ils lui avaient enlevé tout moyen de coloriage.
Il était parvenu à s’enfuir pourtant plusieurs fois.
Sans conséquences apparentes.
C’était du moins ce qu’ils croyaient.
Il y eut enfin cette grande fugue.
Ils trouvèrent la porte du deux pièces qui était son domaine ouverte tôt le matin.
Il avait disparu.
Ils le cherchèrent partout dans le quartier sans rien trouver.
Rongés par la peur, ils le virent remonter la rue en début d’après-midi.
Il tenait à la main un carnet de croquis.
Il rentra.
Sur son visage une expression de contentement très étrange.
Anne se rendit compte qu’il avait sur lui des dizaines de feutres, qu’il avait trouvés elle ne savait où.
Prise par un terrible pressentiment, elle lui arracha le carnet.
Une dizaine de pages mettaient en scène le quartier sous divers angles, envahi par des flammes.
Des flammes coloriées, dans des teintes d’orange et de jaune.
Anne se précipita à nouveau à la fenêtre.
Et poussa un hurlement terrible.


  • Anastasia Desmettre

Un ciré jaune canari, c’est la première chose que je vois alors que j’approche de la scène de crime. J’oublie la lueur des gyrophares qui éclaire le corps de teintes tantôt chaude et tantôt froide. Mon attention est rivée sur la victime. Une silhouette fine aux cheveux blonds qui s’échappe de la capuche. Mon ventre se serre douloureusement. Pourvu que…
Comme un zombie, j’avance. Mes yeux accrochent les jonquilles et les mimosas imprimés sur le vêtement. On les croirait dessinées par la main d’un enfant, coloriés avec des crayons de couleur. Je déteste ce style.
Je déteste devoir m’approcher alors que je n’ai qu’une seule envie : m’enfuir en courant.
Je déteste les mèches blondes qui me font craindre le pire.
Et pire que tout, je me déteste pour ne pas avoir été présent.
Alors que je franchis le cordon de sécurité, je reconnais Elisa et Franck qui m’attendent. D’un geste de la tête, Franck me salue. Je fais illusion, le regard fixé sur ces fleurs aux couleurs débordantes. J’ai le cœur au bord des lèvres.
– Elle s’appelle Claire, déclare Elisa.
La pâleur de mon visage ne doit pas être passée inaperçue. Cette femme a toujours de bonnes intuitions.
– Claire ?
– On a trouvé une médaille avec ce nom autour de son cou, explique Franck.
Je prends une inspiration et ose enfin regarder le visage de la morte. La tension dans mon ventre se relâche. Ce n’est pas elle. Ce n’est pas ma petite fille qui gît sur le sol.


  • Marina Leridon

Le jaune
Le soleil que nous avons tant espéré est enfin de retour. Difficile de s’en passer pendant une longue période. Il est indispensable à notre vie. Sans lui, pas de vitamines, pas de punch, pas d’entrain. Moral en berne, fatigue, manque de lumière et de chaleur.
Bref, on peut dire que notre impatience était justifiée.
Nous avons bien essayé de nous raccrocher à certains objets qui nous rappellent la couleur de cet astre.
Le fameux ciré jaune cher aux pêcheurs et aux promeneurs de bord de mer qui aiment braver la pluie. Eh oui, ce vêtement est signe de pluie, souvent forte qui plus est ! Alors il lui est bien difficile de nous remonter le moral…
Les jonquilles, si belles dans leur robe toute colorée de jaune, annoncent le printemps. Oui, oui, je vous assure. Elles ont bravé le froid et la pluie pour sortir leur petite tête afin d’égayer nos journées. Un beau bouquet dans la maison et tout s’éclaire !
Puis vient le mimosa. Ses pompons cotonneux se parent d’un jaune encore plus vif. De pleines brassées chez nous et la pièce embaume. Fermez les yeux. Respirez fort. Vous y êtes ? Vous le sentez ce soleil ?
Vous allez me dire : avec tout ça, il fait toujours froid et humide. Je sais. Alors essayons de nous raccrocher à ce petit animal qui se prend aussi pour un soleil : ne dit-on pas jaune canari ? Son babillement à longueur de journée nous émerveille. Ou nous agace. Tout dépend de notre humeur. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne suffit pas à nous réchauffer.
Et que dire de la médaille d’or si recherchée ? Elle est rare et n’en a que plus de valeur. Ce qui est certain, c’est qu’elle réchauffe le cœur de l’athlète qui la remporte et lui illumine sa journée.
Cet astre si lumineux et chaleureux est donc irremplaçable. Lui seul nous apporte ce dont nous avons réellement besoin : chaleur et lumière sous peine de mourir.
Nous sommes donc satisfaits de son retour. En êtes-vous sûrs ? Pas vraiment. Maintenant qu’il est là, nous nous plaignons d’avoir trop chaud, de risquer une insolation ou d’attraper des coups de soleil.
Cette magnifique couleur jaune n’est donc pas une condition suffisante à notre bonheur. C’est bien là le propre de l’homme : il n’est jamais satisfait. Peut-être, est-ce aussi ce qui le fait avancer ?


  • Lally Hammer

La pluie dégringolait du ciel depuis déjà plusieurs mois et l’arrivée du printemps n’empêchait pas une étrange mélancolie de planer sur le moral de beaucoup de monde.
Les jonquilles osaient à peine ouvrir leur corolle de peur que leur jaune soleil ne se délave sous les trombes d’eau.
Cette pluie venue du ciel était une bénédiction pour les arbres. Comme depuis plusieurs années ils n’avaient pas pu se désaltérer de tout leur saoul, enfin leur était donné de se gorger du précieux liquide salvateur. La canopée retrouvait un panel de verts qui enfin réussissait à anéantir les dernières petites traces de rouille qui mouchetaient les feuilles.
Cependant, d’autres terres pâtissaient de ces pluies diluviennes.
Le sol, incapable d’avaler ces quantités extrêmes, vomissait son trop-plein par les bouches d’égout, transformant les rues en rivière.
Rivières qui déjà s’échappaient de leur lit, devenu trop étroit pour convoyer ces crues, elles s’étiraient dans les prés et les champs.
Mais elles envahissaient aussi les maisons des populations, qui impuissantes, vêtues de bottes et de cirés ne pouvait que constater, et se résoudre à nettoyer la boue déversée. Avec l’espoir de ne jamais revoir l’eau monter de la sorte.
Parmi tout ce monde, il y avait Wilma. Sourde aux accusations portées, elle courait. Les gouttes perlaient sur elle comme sur les ailes du canari, celui de la maison voisine, qui chantait depuis sa prison.
Elle courait et elle remplissait ses poumons du parfum des mimosas qui bordaient le chemin qui mène à sa maison.
Elle courait et écrasait sous ses semelles ce que des parvenus s’octroyaient le droit de nous attribuer : nos activités, nos déplacements polluaient trop et ainsi causaient ces excès de pluies, induisaient le changement climatique…
Sans nul doute étions-nous fautifs. Avec nos modes de vies, nos habitudes trop ancrées.
Mais Wilma courait encore plus vite sans s’occuper des diktats que nous imposaient ceux d’en haut, ceux qui bafouent les règles qu’ils ordonnent. « Pour les déplacements courts privilégiez donc la marche ou le vélo… »
Wilma courait dans la lumière. Parce que le jaune était sa couleur fétiche, la couleur du soleil, la couleur de l’or.
Aujourd’hui elle a couru sous la mitraille des flashs, dans d’extraordinaires conditions, avec des installations parfaites, certes aussi follement dépensières en énergie, mais était-ce le sujet…
Wilma a couru si vite sous les encouragements et les hourras.
Soudain, des cris retentissent, les flashs crépitent, son hymne National retentit.
Et des mains inconnues enserrent le cou de Wilma. On lui passe un ruban autour de la tête. Sous les applaudissements, elle reçoit le symbole de son courage et de sa victoire. Cette médaille représente le plus beau soleil du monde, celui qui brillera pour des décennies.
Wilma vient de remporter les 200 mètres sprint des Jeux Olympiques, s’emparant en même temps du record du monde.


  • Gagnaire

Léa et Alex
Léa passait ses journées à peindre dans son petit atelier, laissant libre cours à son imagination et à sa créativité. Un jour, alors qu’elle se promenait dans un parc, elle rencontra Alex, un étudiant en art. Les deux jeunes gens se lièrent d’amitié grâce à leur passion commune pour l’art et passaient de longues heures à parler de couleurs, de formes et de techniques de peinture.
Au fil du temps, une complicité naquit entre Léa et Alex. Ils se retrouvaient régulièrement pour des séances de peinture en plein air, s’inspirant mutuellement et s’encourageant dans leurs projets artistiques. Léa était émerveillée par le talent et la sensibilité d’Alex, tandis que ce dernier était impressionné par la créativité et la finesse de Léa.
Un jour, Alex offrit à Léa une médaille qu’il avait fabriquée lui-même, en hommage à son talent et à sa passion pour la peinture. Léa fut profondément touchée par ce geste et réalisa qu’elle nourrissait des sentiments bien plus forts pour Alex que de simples sentiments amicaux.
Un soir, alors qu’ils se promenaient dans un jardin botanique, Léa et Alex cueillirent des jonquilles et des mimosas pour les offrir à leurs amies. Léa se sentit soudain envahie par une douce euphorie, réalisant qu’elle était follement amoureuse d’Alex. Ce dernier semblait partager les mêmes sentiments, car il prit délicatement la main de Léa et lui déclara sa flamme.
Les deux jeunes artistes tombèrent dans les bras l’un de l’autre, se promettant de s’aimer et de se soutenir dans leur parcours artistique. Ils savaient que leur amour était aussi lumineux et joyeux qu’un canari au plumage éclatant, et qu’ils seraient désormais inséparables, comme deux amants cirés par le doux baiser du destin.


  • L.S.R.

A la recherche de la médaille
Ploc.
Une goutte s’écrase sur le carreau gris de la cuisine.
Ce léger bruit, à l’instar d’un coup de tonnerre, attira immédiatement le regard de Jean, jusqu’alors occupé à colorier avec application, du bout bien entamé de son crayon jaune. Ses yeux s’agrandissent d’excitation en voyant la légère bruine qui rafraîchit l’environnement déjà morne du coin de forêt paisible où se trouve sa maison.
Il se force cependant à plier soigneusement la feuille de papier, avant de la glisser dans la poche du ciré pendu à la chaise. Sitôt cela fait, Jean court enfiler ses bottes de pluie, et sans même penser à prévenir ses parents, sort. De toute façon, Maman était au travail.
Les deux pieds sur le paillasson, Jean prit une grande inspiration avant de foncer vers la forêt bordant la maison. Après quelques minutes de course, il s’arrêta au milieu des bruyères en fleurs pour reprendre son souffle. A l’abri, sous quelques branches, il sortit la feuille de sa poche. Papa l’avait laissé sur la table de la cuisine, comme une surprise. Jean était en train d’apprendre à lire, et il avait déchiffré à grand-peine le matin même, écrit au feutre noir : “COUCOU BONHOMME ! JE T’AI PRÉPARÉ UNE CHASSE AU TRÉSOR. REJOINS-MOI QUAND TU ES RÉVEILLÉ !”.
En dessous était maladroitement dessiné ce que Jean devinait être une médaille, et pas n’importe quelle médaille : celle que Papa se plaignait d’avoir perdu la semaine dernière. Elle était savamment coloriée de la main du petit garçon et n’en paraissait que plus brillante à ses yeux. Il n’avait pas eu le temps de colorier l’Arbre du Sourcier sur la feuille, qui lui indiquait où la chercher.
Jean avait une bonne mémoire ; mais il n’allait pas souvent à l’Arbre du Sourcier. Maman le lui avait interdit parce que c’était trop éloigné. Mais ça ne comptait pas, puisque Papa était d’accord.
Il se mit donc à marcher un peu au hasard dans la direction qu’il pensait être la bonne, regardant avec curiosité les alentours. La forêt, qu’il parcourait souvent, prenait une toute autre allure au petit matin, d’autant que les quelques rayons de soleil perçant les nuages malgré la pluie rendaient l’atmosphère surréaliste.
“Le diable bat sa femme, aujourd’hui”, pensa Jean à haute voix, reprenant l’une des expressions de son père, sans vraiment la comprendre.
Le silence d’une telle forêt aurait pu être pesant s’il n’était pas brisé aussi régulièrement par le tambourin de la pluie. Jean sauta dans une flaque et tacha son pantalon.
Il eut un frisson qui n’était pas dû à la pluie. Maman serait fâchée.
Le visage levé vers le ciel pour essayer d’avaler les gouttes de pluie, l’enfant trébucha, s’égratignant les paumes contre les cailloux. Le bout des doigts jaunes de la terre ocre accumulée sous ses ongles, il ramassa prudemment l’objet de son déséquilibre. Une chaussure à talon, comme celles que portaient Maman. Il fut cependant distrait dans son examen par une soudaine tache de couleur qui transparaissait au milieu du vert pâle qui l’entourait jusqu’alors.
Lâchant la chaussure, sous le coup d’une idée lumineuse, il courut vers les fleurs qui poussaient au pied de l’arbre, buvant avidement chaque goutte d’eau effleurant leurs pétales.
“Des… des jon-quilles”. Jean les cueillit sans délicatesse. Il reconnaissait là les fleurs que Papa offrait à Maman après chacune de leurs disputes, et qu’elle ne manquerait sûrement pas de recevoir d’ici un ou deux jours, puisqu’il avait entendu hier les cris résonner jusque dans sa chambre. Il devancerait Papa, cette fois-ci. Cela adoucirait quelque peu la colère de Maman lorsqu’il rentrerait, trempé et plein de terre, à la maison.
Il revissa sa capuche jaune sur sa tête et ses pieds repartirent.
Cette fois, il s’arrêta proprement un peu plus loin. Un chemin partait à droite, et l’autre à gauche. Rien ne paraissait lui indiquer lequel prendre. Refusant de se laisser décourager, il plissa les yeux, devinant une irrégularité sur l’arbre qui marquait l’intersection. S’approchant un peu plus près de l’arbre il vit qu’une partie de son écorce avait été arraché, le laissant nu dans le froid, et faisant apparaître les veines jaunes qui parcouraient le tronc.
Un claquement de main.
Jean tourna brusquement la tête vers l’origine du bruit. Il n’y avait rien à côté de lui, et pourtant, le son avait claqué dans son oreille. En baissant la tête, il remarqua soudain des sortes de griffures dans la boue qui recouvrait le chemin de terre. Des animaux vivaient dans les bois, il le savait, mais aucun n’était dangereux. Et puis, Jean avait 7 ans. Il n’avait pas peur. Il s’engagea bravement dans le chemin de droite.
Quelques minutes plus tard, le petit garçon aperçut avec ravissement les abords reconnaissables de la clairière de l’Arbre du Sourcier. Il marchait à présent entre deux rangées de mimosas chargés de fleurs, le mois de février étant le plus propice à leur floraison. Il s’arrêta pour les sentir et les effeuiller, esquissa un pas de danse, excité et enivré de leur parfum mêlé à celui de la pluie.
Il se mit alors à courir entre les fleurs, ses pieds frappant le sol bien plus vite que ne le feraient ceux d’un adulte, ses mains toujours fermement refermées autour du bouquet, mais s’arrêta soudain à l’entrée de la clairière.
Sous l’Arbre du Sourcier, un grand chêne aux branches toujours nues, Papa était assis, jouant avec un bout de corde. Il sourit à Jean en le voyant arriver. A côté de lui, Maman était allongée et dormait, ses longs cheveux blonds éparpillés dans l’herbe comme un cadre d’or pour son visage pâle et paisible.
Jean s’approcha doucement de son père, pour ne pas réveiller Maman.
Papa murmura :
« La promenade t’a plu, bonhomme ? »
« Oui, beaucoup ! Je… » (Jean hésita) « Ma… Maman est toujours énervée contre toi ? »
Papa hocha la tête d’un air contrit.
« Mais ne t’inquiète pas mon grand, je vais m’excuser et elle va me pardonner, tu sais qu’elle le fait toujours », le rassura son père avec un sourire.
Jean lui tendit d’une main décidée son bouquet de jonquilles.
« Tiens, comme ça, elle te pardonnera plus vite. Tu lui diras que je t’ai aidé à les cueillir ? »
Papa, sourit encore une fois, le visage mouillé.
« Merci, bonhomme. Bon, prêt à trouver le trésor ? Tu veux un indice ? »
Jean secoua vigoureusement la tête. Non, il ne voulait pas d’indice ! La clairière n’était pas très grande, il pouvait trouver la médaille tout seul. Il regarda autour de lui attentivement, et un reflet brillant attira son œil.
Du creux de l’Arbre du Sourcier, il déterra la médaille de la victoire, celle qui ferait de lui le héros de l’école.
Il poussa un cri de joie avant de la montrer à son père.
« Bravo, Jean. Je suis fier de toi. »
Il se laissa rire avec Jean de bonheur.
« Tu es heureux Jean ? De ma surprise ? »
« Oui Papa ! J’en reveux une pareille pour mon anniversaire, dans 12 jours. »
Son père le fixa sans répondre. Les minutes s’écoulaient, la pluie retentissait de plus en plus fort au fur et à mesure que le silence s’éternisait. Les yeux de Papa paraissaient éteints, et Jean pensa soudain que peut-être, il aurait dû rendre sa médaille à Papa. Après tout, c’était la sienne. Il esquissait un geste pour la retirer lorsque Papa rompit brusquement le silence :
« Regarde, Jean. Un canari. »
Son père pointa un doigt sur un coin de la clairière avec un air mystérieux, que Jean suivit du regard, avant de pousser une exclamation ravie. Sous un buisson, un canari, seul et loin du reste de sa portée, gazouillait sous la pluie, ses plumes trempées alourdissant sa démarche.
« Va le ramasser, Jean. On va le ramener au lac, avec sa famille. »
Jean s’approcha prudemment du canari, pour ne pas l’effrayer. Il le ramassa entre ses mains et l’observa. Il entendit son père se lever et sentit sa main lui caresser les cheveux, ainsi qu’une goutte plus froide que les autres lui toucher la tempe.
« Tu es heureux, Jean ? »
« Oui, Papa. »
Papa pressa la gâchette du revolver, et le canari s’enfuit en piaillant.


  • Emelyne Ville

Pénélope venait de recevoir le prix
De la meilleure fleuriste de Normandie:
Une superbe médaille au ruban candi.
Elle rayonnait, tout le monde était surpris.

Elle avait enfin gagné ce titre honorable!
Grâce à un bouquet de jonquilles et mimosa,
Citron doré piqué de blanc, drapé d’organza;
Stupeur partagée, mais pour elle très agréable.

Elle rentra chez elle, sous une pluie diluvienne,
Qui s’abattait subitement en un torrent.
Elle se rendra une autre fois au restaurant,
Pour fêter tout cela en fine épicurienne.

Elle accrocha alors son ciré jaune ambré,
Détrempé par la saucée, à une broquette;
Entendit siffler gaiement un air de conquête,
C’était Clint, son canari, qui la célébrait.


⭐ Inspiration n°2

Mots à placer : Ciel – Hématome – Topaze – Outremer – Morpho

  • Hafid Antar

Le train bondé avançait au ralenti. Il traversait La Belle de mai, un des quartiers les plus pauvres de France. La Belle était devenue une bête insalubre et féroce qui dévorait les miséreux échoués des pays d’Afrique et de l’Est.
Lorsque le train passait devant La Friche, j’apercevais une silhouette boire son café sur la grande terrasse du restaurant comme je le faisais autrefois quand j’habitais près du Boulevard Plombières. Ce quartier délabré et cosmopolite semblait empreint d’une poussière épaisse comme une couche de cendre après un incendie. La cendre, c’était la misère. Des couches de misère qui s’étaient superposées sur le bitume et les murs décrépis des bâtiments au fil des décennies. Une chape de plomb. Plombières portait bien son nom. J’habitais au huitième et dernier étage d’un immeuble des années soixante. Ce devait être le grand luxe à cette époque. Ses premiers locataires y avaient sans doute vécu heureux. J’avais été frappé par la vétusté de l’intérieur de l’appartement mais elle avait été éclipsée par la véranda de trente mètres carrés qui donnait sur Notre Dame de la Garde et sur toute la rade de Marseille. Une vue époustouflante que j’essayais de photographier chaque jour au coucher du soleil pour en saisir toutes les nuances.
L’appartement était mal isolé. Il y gelait en hiver et on y suffoquait l’été mais le printemps et l’automne, c’était un havre de paix propice à la créativité, à la contemplation et à la lecture. J’avais lu C’est beau une ville la nuit de Richard Bohringer avec le ciel outremer en toile de fond qui s’assombrissait après une explosion de couleurs, éclairé par les lumières de la ville. Les hauts immeubles collés aux petites maisons formaient une architecture bordélique qui s’harmonisait dans la nuit. On distinguait les reliefs au loin et la Méditerranée en un voile sombre.
Je restais des heures à siroter un verre de Barcelo et à fumer un cigare dominicain en écoutant la version CD de son livre. Page blanche, Afrique ma mère et tous ses titres défilaient comme des coups de rasoir.
Proche du quartier Bon Secours dans le 14e arrondissement, je vivais à la limite du 3e avec le boulevard de Plombières qui délimitait les deux arrondissements. Avant de m’y installer, chaque fois que je rentrais à Marseille, je prenais la passerelle de Plombières pour remonter chez moi aux Cinq Avenues.
Sur le kilomètre de pont aérien entre l’autoroute Nord et la rocade du Jarret, je regardais les bâtiments sur ma droite et à chaque fois mon regard s’arrêtait au troisième étage d’un immeuble sur la droite avec un petit balcon.
J’avais aperçu à plusieurs reprises un homme d’une trentaine d’années, seul, jouant de la guitare. C’était il y a une quinzaine d’années et chaque fois que je passais, je scrutais le balcon en espérant le revoir. J’imaginais la vie de cet homme solitaire au milieu du tumulte et dont l’horizon était un passage ininterrompu de voitures. J’avais imaginé raconter une histoire sur sa vie. Il avait sûrement déménagé depuis, vers un ailleurs moins pollué avant de succomber à un cancer des poumons ou à une mort subite sous les effets de serre et la fumée des pots d’échappement. Une autre personne, un homme ou une femme, avait dû prendre sa place avec une nouvelle vie, une nouvelle histoire faite de souvenirs, de regrets, de remords et d’espérance.
Entre les hébergés de l’Armée du Salut en bas de chez moi et les squats sous la passerelle, la précarité déambulait en journée avec ses haillons. A la nuit tombée, les vaincus du capitalisme rôdaient à l’affût d’une proie éventuelle. C’est au café de la Friche que j’avais trouvé un repaire pas très loin de chez moi. Mon petit plaisir du matin avant d’aller bosser. Et lire l’Equipe, mon rituel immuable. Je ne lisais que les pages consacrées à la boxe et au football. Et à l’OM évidemment.
Je regardais encore une fois mon reflet sur la vitre du TER en prenant le temps d’observer le visage d’un cinquantenaire aux yeux désabusés, au regard hagard au fond duquel brillait une toute petite flamme qui s’agitait. La dernière. Elle s’appellait Gaby.
On s’était donné rendez-vous chez Paulo pour l’apéro, en face du cinéma l’Alhambra. Elle avait pris un verre de blanc, j’avais pris un Ricard. Elle était habillée en mi-saison. Un leggin sous une robe noire, une paire de boots, une veste en jean délavée et une écharpe rouge autour de son cou. Elle portait un collier en or avec un pendentif rose. Une topaze. Sa longue chevelure brune tombait sur ses épaules. Son visage, dessiné par quelques tâches de rousseur sur les joues, respirait la gaieté. Ses lèvres étaient pulpeuses, son corps ferme. Gaby était bandante et les habitués édentés du bar la dévoraient de leurs yeux de loups. Je sentais quelques regards furtifs qui passaient sur moi à la dérobée. Ils me fusillaient d’envie. Elle dégageait une forme de tonicité, d’énergie positive qui envahissait tout autour d’elle. Une fille dont la beauté n’avait d’égal que le caractère, bien trempé comme une fine lame qui perce les cœurs les plus endurcis. Mon cœur de pierre avait cédé dès le premier regard. Il avait volé en éclats. Ce que j’aimais chez elle, c’était la façon de se mouvoir avec la légèreté et la flamboyance d’un machaon au milieu des papillons de nuit. Une uranie de Madagascar, un morpho bleu au milieu de Tristans avec la force d’un papillon atlas qui pouvait s’envoler hors de portée en un coup d’aile et qui butinait de fleurs en fleurs sur son passage. Elle s’était posée sur la fleur de mon âge et butinait mon nectar. Jusqu’à quand?
J’aimais beaucoup L’Alhambra, mon cinéma de quartier. Une salle unique, confortable et sans prétention. Ils avaient prévu un dîner-ciné pour la première projection de Michel-Ange, avec au menu un risotto aux cèpes accompagné d’un verre de chianti. La salle était pleine à craquer mais dans l’obscurité, il n’y avait que nous. De temps en temps, l’écran éclairait son doux visage. Je voyais de la lumière dans ses yeux noirs. Même de profil, je la trouvais belle, lumineuse.
Main dans la main, je faisais des allers retours entre l’écran et son visage. Gaby restait fixée comme absorbée par la puissance de l’image, la force et l’énergie créatrice de Michel Ange dont les grands yeux bleus perçaient la misère humaine sur laquelle Rome et Florence avaient érigé leur beauté dans la boue de sa folie.
Nous commencions à sortir plus souvent ensemble et c’est à l’Arrache-cœur dans le quartier de La Plaine que je l’emmenais le plus souvent. J’aimais bien ce lieu aux airs de cave à jazz qui restait ouvert toute la nuit jusqu’au lever du jour. L’ambiance feutrée était à la danse et aux rendez-vous amoureux que l’architecture favorisait. Des coins en alcôves permettaient une douce intimité. Gaby était toujours partante. Pour sortir, pour danser, pour faire l’amour n’importe où. Moi j’étais toujours hésitant et j’avais besoin de boire un peu pour me désinhiber. L’ivresse résorbait le moindre hématome de mon cœur meurtri, sa moindre écorchure. Les douleurs disparaissaient dans les vapeurs de la nuit.
Nous dansions des slows endiablés sur At last d’Etta James, The way you look tonight de Sinatra, Love de Nat King Cole , Blue moon de Billie Holliday, nous nous déhanchions comme de jeunes étudiants sous les vapeurs de l’alcool et les volutes de fumée avec Benny Goodman, James Brown, et Ray Charles. Le répertoire était infini. J’aimais la façon dont elle me collait durant les slows et la façon dont elle dansait sans retenue. Ce que je trouvais incroyable, c’était son rire et l’osmose de nos corps et de nos esprits.
L’Arrache-coeur a fermé il y a quelques années et devant sa porte, paraît-il, deux fantômes dansent sur les pavés des souvenirs, luttant contre l’oubli.


  • Margaux Belkowski

La nage des papillons
Un retentissement réveille la jeune femme. La migraine lui vrille les tympans et au lieu de masser ses tempes, ses doigts glissent sur une bosse ensanglantée. Les souvenirs de Solène se remettent en place et elle se paralyse. A bout de souffle, Solène tente de contrôler les battements de son cœur. Alors qu’elle se sent perdre pied, une petite voix l’empêche de tourner de l’œil. Un petit sanglot qu’elle ne connaît que trop bien. Solène plonge ses bras pour enlacer sa fille, qui tremble de tout son petit être.
— Tiens, là, allonge-toi.
La gorge nouée, elle allonge sa petite de 6 ans. Son petit trésor qui a peur de tout, mais surtout peur du noir. Solène tâtonne autour d’elle pour trouver l’interrupteur et allume une petite lumière, au-dessus de leurs têtes. Au moment précis où le visage de sa fille s’illumine, la petite Marine pousse un cri. Personne et surtout pas sa mère, ne l’aurait imaginé capable d’un hurlement pareil. Marine plaque ses mains minuscules sur ses yeux et les derniers échos de sa voix se dissolvent dans le silence.
— J’ai peur !
Solène regarde par la fenêtre et caresse tendrement le front de l’enfant.
— C’est parce qu’il fait noir dehors ? Je t’assure qu’il n’y aucune raison d’avoir peur, ma perle.
— J’ai peur de l’eau !
Solène porte ses mains dans les siennes et les embrasse.
— C’était un cauchemar, juste un cauchemar…
Elle sent le bout de ses pieds commencer à geler.
— Tu sais ce qu’il y a au fond des océans ?
La petite secoue la tête, un hoquet de tristesse lui soulevant la poitrine.
— On y trouve des créatures merveilleuses qui scintillent comme des étoiles dans le ciel. En fait, ça ressemble beaucoup à l’espace. Si tu enfiles une tenue de cosmonaute et que tu plonges, tu finiras par découvrir des méduses lumineuses aussi longues que les lianes d’un saule pleureur.
Marine enfile un casque d’astronaute et plonge dans son imaginaire, guidée par la douce voix de sa mère. Elle longe les fils des méduses qui sont douces et soyeuses comme de la dentelle. Une fois arrivée en dessous des monstres de lumière, la petite fille est éclairée par le seul éclat phosphorescent des algues et des coraux. Ils semblent briller comme des néons, dans un mélange d’orange et d’outremer qui contraste fabuleusement. Des bulles sortent d’un corail en forme de tube. Elles s’échappent par la gauche. Marine perd la notion du haut et du bas comme si elle dérivait dans l’espace. L’envie de rejoindre la surface l’encourage à pousser sur ses bras pour s’en rapprocher. Elle observe cet air qui s’échappe en des cocons d’oxygène de plus en plus gros. Ses pieds se débattent dans l’eau et elle se sent trempée jusqu’au ventre. La sensation de ses vêtements humides contre sa peau lui donnent envie de pleurer. Alors elle tente délicatement d’entrer dans l’une des bulles. Protégée, au sec, on dirait qu’il est encore plus facile de respirer. Mais violemment, son abri de fortune éclate et l’éclabousse.
— J’ai froid !
Sa mère cherche autour d’elle et ramasse un plaid pour recouvrir sa fille. Elle couvre son épaule où un immense hématome a colorié sa peau de craie.
— Tu sais ce que c’est un morpho ?
— Non maman, c’est quoi ?
— Un superbe papillon d’Amérique tropicale… d’un bleu métallique éclatant ! Et bien, il existe des morpho aquatiques, au point le plus profond que l’on puisse atteindre sous les mers. Prends ta lampe torche et trouve l’entrée de l’abysse…
Marine allume sa lampe torche et longe la roche, quand une faille de plus en plus grande lézarde le sol. Elle entend l’eau s’engouffrer dans la brèche, comme si l’eau s’infiltre par les fenêtres autour d’elle. La panique commence à gagner son cœur et elle plonge dans l’abysse pour oublier.
A mesure qu’elle s’enfonce dans l’obscurité, elle croit voir la lune briller au fond du trou. Et bientôt, elle peut éteindre sa lampe torche. La grotte sous-marine est incrustée de cristaux. Leur lumière se réfracte en autant de rayons de glace striant les paroies.
— Ce sont des topazes… Une pierre très jolie, d’un bleu très clair.
— Comme ce que tu portes à tes oreilles ?
— Oui, mais les pierres sont immenses, comme des stalactites, elles décorent la grotte comme des lustres en diamant bleus
— Wouah… Maman, je flotte…
Solène prend sa fille dans ses bras et l’allonge contre elle.
— Expire lentement, souffle tout ton air et plonge encore… Tu trouveras alors…
Un morpho géant flâne et butine des fleurs aquatiques violettes. Un battement d’aile bouscule Marine qui boit la tasse. Attention, prends une grande inspiration, ma perle… Ses ailes sont parsemées d’étoiles… ll… s’approche de toi. Et… S’envole pour te… sauv…
Marine a les deux mains plaquées contre le pare-brise de la voiture inondée. Elle retient sa respiration comme elle peut. Elle n’arrive plus à imaginer le papillon dans l’eau. Les bras de sa mère la lâchent et coulent. La voiture est engloutie et Marine garde ses deux grands yeux ouverts sur les profondeurs du lac. L’ampoule de la voiture s’éteint. Mais elle n’a plus peur du noir, plus peur de l’eau. Au moment où les premières bulles lui échappent et que la tête lui tourne, l’eau s’agite. Des rayons de lumière transpercent les ténèbres du gouffre qui ont avalé leur voiture après l’accident. Il y a du mouvement vers la surface, des projecteurs lui brûlent la rétine mais elle croit voir des papillons nager vers elle.


  • Chris Falcoz

Arc-en-ciel
Il me frappe. Coups de poing, coups de pied. Je suis inerte, absente, mon corps est indifférent et déphasé. Je ne sens même plus la douleur. Enfin, si, mais elle est lointaine, déconnectée. Ma tête, à l’inverse, tourne à toute allure et me répète en boucle que ça ne durera pas, que les coups vont cesser. Ma tête m’affirme en circuit fermé que tout ceci est passager.
Passager.
C’est passager, oui, mais également cyclique. Chaque jour, le cycle recommence et ne s’arrête jamais. Mes ecchymoses évoluent, mais restent toujours présentes, à différents stades de couleurs. Après chaque crise, je les regarde, ces blessures internes et pourtant si visibles. Ça me fait comme un patchwork. Je les vois évoluer, je nomme leurs couleurs : « rouge douleur » – « bleu cyanotique » – « noir infect » – « jaune pisse ». Je ne les trouve pas belles, mes couleurs. Et pourtant, elles me fascinent. J’aime les voir changer, les regarder évoluer, guérir.
Elles me donnent de l’espoir.
Lui, il dit les trouver beaux, mes hématomes. Il parle de « bleu d’outremer » – « jaune miel » – « rouge pétale de rose » – « bleu topaze comme un papillon morpho ». Il en devient presque lyrique. Pour lui je suis toujours « belle comme le ciel » lorsqu’il s’excuse. Et il s’excuse systématiquement, après coups.
Et j’y crois.
À chaque fois, j’y crois. Je me dis qu’il m’aime quand même, que c’est de ma faute sans doute, que c’est vrai que je suis un peu bête. Alors je me tais, je ne dis rien, je patiente. Je crains trop de relancer sa colère, qu’un mot de trop de ma part ne le fasse à nouveau partir en vrille. J’ai honte et je me sens coupable lorsque j’entends mon fils pleurer dans sa chambre. Je veux aller le rassurer, lui dire que Maman va bien, que tout va bien, que ce n’est rien. Que demain ça ira mieux, que Maman va guérir et que Papa nous aime quand même.
Oui, demain tout ira mieux.
Mais demain, ce matin, mon petit garçon me dit que je suis couleur arc-en-ciel et que lui aussi il voudrait bien être joli comme un coloriage.
Soudainement j’ai peur.
Pour lui, pour moi, pour notre avenir auquel je croyais mais qui n’existe probablement que dans mon esprit abusé et blessé. Je pars avec lui. Je fuis au hasard, loin. À mon fils, je veux montrer que des arcs-en-ciel, on peut en voir de bien plus beaux que ceux qui éclatent sur ma peau.


  • Florence Garel

Trouver la paix
Julie contempla le jardin en contre bas. Elle leva les yeux et fixa l’éther. La jeune fille y chercha le bonheur et la sérénité qui avaient déserté son cœur. Sa vie ne ressemblait qu’à un long chemin empli de ténèbres. Quand pourrait-elle enfin connaître la paix. ? Les bruits quotidiens lui parvenaient et distillaient la peur dans chaque parcelle de son être. Son regard se perdit dans les nuages qui s’étendaient dans le ciel. Elle aurait voulu rester là, dans sa chambre, le seul lieu où elle se sentait en sécurité. Une voix féminie familière et honnie hurla son prénom, suivi d’une injure habituelle. Julie frissonna.
Pourquoi ne la laissaient-ils pas tranquille ? La jeune fille les haïssait. Comment faire cesser le calvaire qui la broyait, ne plus subir leur mépris et leur violence ? Julie serra les dents. Des pas précipités. Si elle ne se dépêchait pas, sa mère adoptive allait entrer. Elle se détourna, bien à contrecœur, de la fenêtre. Elle jeta un dernier regard vers le ciel dont le bleu limpide lui procurait un rare apaisement. L’armoire attira son attention. Elle se rappela, quelques années auparavant, de cette fillette qui s’y précipitait à l’intérieur pour y chercher refuge. L’adolescente qu’elle était devenue grimaça.
Elle se força à aller vers la porte et à sortir. Une main l’agrippa par les cheveux.
« Sale petite trainée ! Ça fait dix fois que je t’appelle !
Julie se tendit et retint ses larmes. Plutôt mourir que de montrer le moindre signe de souffrance devant cette femme. Elle se promit de lui faire payer toutes ces humiliations. Sa tortionnaire la frappa à plusieurs reprises. Julie saigna du nez. Une brûlure sur sa joue. Du sang coula de sa lèvre. Ses côtes et son ventre lui firent un mal de chien. Son bourreau prenait son pied à la faire souffrir.
Julie resta immobile. Un élancement douloureux déferla dans le bas de son dos. Elle se leva tant bien que mal et tituba vers la glace. Elle se retourna et contempla un des hématomes près de son épaule. Une larme roula sur sa joue qu’elle essuya avec rage. Pleurer ne l’aiderait pas.
Pars, pars. Quitte tout ça.
Elle n’était pas obligée de souffrir. Une bouffée de rage l’envahit. Elle alla dans la salle de bain et se soigna. Très vite, Julie avait appris à prendre soin d’elle toute seule et à ne rien attendre, que le strict minimum de ses parents adoptifs. Elle retourna dans sa chambre.
La jeune fille se rendit jusqu’à son lit. Elle se baissa et regarda en dessous. Elle y extirpa une boîte où elle y cachait tous ses trésors. La jeune fille l’ouvrit. Elle en extirpa un bijou qui avait appartenu autrefois à sa mère. Julie le contempla. Malgré le chagrin qui lui déchira le cœur, l’adolescente ressentit un profond apaisement et un très grand sentiment de paix. Elle se perdit dans la vision de la topaze. Elle adorait cette pierre. Un rare sourire étira ses lèvres. Le temps s’écoula.
Julie poussa un lugubre soupir et rangea le bijou parmi ses autres trésors. Ses yeux tombèrent sur d’anciennes photos d’elle et de ses parents. Elle n’avait pas le cœur à les regarder aujourd’hui. Il lui fallait sortir où l’adolescente sentit qu’elle finirait par devenir folle. Julie hésita. Elle prit un grand souffle. Le danger la guettait à chaque fois que la jeune fille mettait un orteil hors de son refuge. Elle sortit de sa chambre et traversa le couloir. Sur la pointe des pieds, elle descendit les escaliers. Le bruit de la télévision résonna jusqu’à elle. Ils étaient occupés. Tant mieux. Julie se dépêcha de profiter de cette aubaine inespérée. Elle alla rapidement prendre ses chaussures et sortit. Elle les enfila rapidement, dans l’entrée, vigilante, la peur au ventre à la simple idée qu’un de ses deux parents adoptifs ne l’ait entendu. Une chance, la télévision les tenait sans doute captifs. Julie ouvrit la porte et fonça.
Elle traversa le jardin au pas de course. Une fois le portail refermé dans son dos, elle prit le temps d’en profiter. La chaleur des rayons du soleil la ragaillardit. Elle se promena. Elle ne sut pas ce qui la pris. Ses pas la conduisirent dans le quartier où elle avait vécu autrefois avec ses parents Elle hésita. Elle songea qu’aujourd’hui, personne ne l’attendait. Mais elle avait juste envie de sortir, de fuir, de s’évader ailleurs. Dans le bus, la jeune fille regarda au dehors. Son cœur se noua et le chagrin la dévora. Une mère tenait sa petite fille dans ses bras. Julie lutta contre les larmes. Sa vie autrefois. Elle descendit à la station.
Julie se rendait toujours dans ce parc, lorsque la douleur devenait trop forte. Elle profita du soleil. L’été, elle avait toujours l’impression de renaître. Elle s’assit sur le banc outremer où elle avait l’habitude de venir s’installer. La jeune fille savoura pleinement ce moment de répit. Elle se réveilla en sursaut. Julie s’était endormie, sans s’en rendre compte. Ses yeux se posèrent sur un papillon. Elle le reconnut, le même qu’elle venait devoir dans son rêve, un morpho. Il voleta autour d’elle. L’adolescente se leva. Elle le regarda s’éloigner. Julie sortit du parc. Ce papillon ne quitta pas son esprit de tout le trajet et elle faillit bien rater la station où elle devait descendre. Lorsque l’adolescente arriva en vue de la maison, elle l’aperçut. Elle sut que c’était le même. Elle allait s’approcher, lorsque le portail s’ouvrit devant elle. Sa mère adoptive la dévisagea, furibarde.
Pendant une brève seconde, Julie songea à fuir. Mais cette folie la quitta. Elle rentra. Sa tortionnaire la roua de coups. Elle s‘évanouit. Lorsqu’elle revint à la conscience, tout lui parut bleu. Le papillon vint se poser près de son lit. La jeune fille se leva, tituba vers la fenêtre et l’ouvrit tant bien que mal. Le papillon s’éloigna, à travers les rares nuages. Julie se jeta dans le vide.


  • Emmanuelle Toulouse

Je le regarde dormir. Il est presque un étranger, ses rêves loin de moi, sur le ventre, les jambes et les bras en étoile de mer. Je prononce son prénom, une dernière fois, si bas que je m’entends à peine. Il y a vingt-quatre ans, jour pour jour, il m’a juré un ciel bleu d’amour éternel. J’avais vingt-trois ans, je l’ai cru. Il était mes premiers émois, mon aîné de douze ans, mon idole, celui qui avait créé son entreprise de maçonnerie tout seul, qui me promettait de m’embaucher en qualité de secrétaire-comptable à la fin de mes études. Je n’ai jamais signé contrat. J’ai donné raison à ses raisons : Il valait mieux que je fisse mes armes ailleurs pour commencer. Ce n’était pas le moment pour lui. Etcetera. Toute mon existence auprès de lui se résume à cela. Je lui ai donné raison, pour tout. Et je l’ai cru. Pour tout. Quand il me disait qu’il allait m’acheter ceci ou cela, j’y croyais, heureux comme une plume dans le vent et paf ! une raison arrivait, m’anéantissait et je finissais par comprendre. J’attendais. Et paf, il me promettait autre chose et paf, une raison… Il a fait de ma vie une angoisse et de mon corps un hématome. Comme si mes frustrations devenaient les siennes, comme si mes rages l’enfermaient dans la nullité. De coups de poing dans l’abdomen aux oreilles tirées, je n’ai plus travaillé et je me suis caché. Pas bien loin. Derrière des tatouages de colombe, de boussole et un morpho sur tout le dos. Mais les seuls cours d’eau où j’ai pu voler, libre, sont des verres de whisky à n’en plus finir, juste ivre de dégoût. Je le regarde dormir. Ma valise est prête. Elle tient dans mon sac banane : un billet d’avion pour Roissy Charles de Gaulle et un pour Bordeaux. Adieu territoire d’outremer. Je n’en peux plus de ton vert lagon, je n’en peux plus de tes températures chaudes et humides comme mes yeux qui pleurent, je n’en peux plus de tes couchers de soleil irisés, camaïeux de rose, violet, orange, rouge. Couleurs des bleus qui ornent ma chair. Je me lève. Je suis prêt. Adieu mon amour. Sur la terrasse, je prends une profonde inspiration, ma main se porte à mon nouveau talisman. Mon pendentif topaze. C’est une énergie nouvelle. Le calme enfin. Presque une moitié de vie pour y arriver.


⭐ Inspiration n°3

Mots à placer : Rose – Croix – Tomate – Tapis – Coeur

  • Athénaïs Grave

Elle peint en vert sa joue pour cacher le bleu de sa peau sous son fond de teint teinte deux. Puis, elle y a ajouté un peu de blush rose, pour avoir bonne mine. Elle a dessiné sur ses lèvres un sourire de faux-semblant.
Avec son rouge-à-lèvre carmin, elle a rendu sa bouche pulpeuse, aussi appétissante qu’une tomate gorgée de soleil. Pour le monde, elle a l’air rayonnante. Pour son miroir, qui connaît par cœur les fissures qu’elle cache sous son maquillage comme on dissimulerait un carreau de carrelage brisé sous un beau tapis, elle n’est qu’un brouillard triste.
Cela fait longtemps qu’elle a fait une croix sur la réalité. Longtemps que, chaque jour, elle revêt inlassablement son masque. Longtemps, qu’elle a perdu la bataille. Longtemps, qu’elle a renoncé à se battre. Longtemps, qu’il l’a emporté dans sa noirceur ne laissant qu’une coquille vide. Longtemps, qu’elle lui appartient, prisonnière d’un lien invisible, de chaînes mentales qui saignent ses poignets et son âme.
Quand cela est-il arrivé ? Quand est-ce que le bleu du ciel s’est effacé pour ne laisser que le gris sombre de la pluie. C’est tout ce qu’il lui reste, la pluie et les larmes. Et encore, elle doit les garder enfouies, il ne faudrait pas risquer de faire couler le masque du bonheur sur le bleu de l’enfer.


  • Tuy Nga Brignol

La tapisserie murale contemporaine
De nos jours, des designers et des propriétaires réintroduisent la tapisserie murale dans des maisons contemporaines, au style unique. Le tapis est réalisé en tissant à plusieurs reprises les fils horizontaux (trame) sur et sous les fils verticaux (chaîne). Le fil de trame de couleur est passé à la navette entre les fils de chaîne. Puis ces fils horizontaux sont tassés afin qu’ils soient très rapprochés, cachant ainsi complètement les fils verticaux de la vue.
Claire est titulaire d’un diplôme d’école spécialisée en design textile. Elle travaille comme artiste textile designer pour une agence qui a reçu une commande originale : une jeune femme dans un jardin potager. La demoiselle porte au cou un bijou en forme de croix, qui arrive à la hauteur de son chakra du cœur. Tenant une rose blanche d’une main, l’index de son autre main pointe vers une belle tomate rouge.
Chaque tapisserie est accompagnée d’un certificat d’authenticité comportant le numéro de tissage, ses dimensions, le sigle de la manufacture ou de l’atelier et la signature autographe de l’artiste.
La tapisserie est l’une des plus anciennes formes de textile tissé, fabriqué sur un métier à tisser dont le tissage représente des motifs ornementaux. Le plus ancien tissage de tapisserie connu a été réalisé en lin par les anciens Egyptiens entre 1483 et 1411 avant notre ère.
Les tapisseries étaient omniprésentes dans les châteaux et les églises de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance. Il s’agissait principalement de scènes religieuses, puis plus tard de scènes historiques. Les rois et autres nobles engageaient des artistes pour créer une tapisserie des batailles historiques.
La tapisserie est étroitement liée à la peinture. C’est un art pictural souvent réalisé à grande échelle. D’un point de vue pratique, elle constitue une forme de décoration facilement transportable.
Le tissage de la tapisserie n’est pas toujours tissé par la personne qui a réalisé le motif. Les personnes qui réalisent leurs propres créations et les tissent elles-mêmes sont appelées artistes/tisserands. Garants de l’harmonie et du style (classique, baroque, contemporain…), ils travaillent dans les règles de l’art.
Le temps mis pour réaliser une tapisserie dépend de la taille du tapis et de la finesse des matériaux. Par exemple, une grande tapisserie de cinq mètres de haut sur huit mètres de large, tissée uniquement avec de la laine, aurait nécessité environ huit mois à cinq tisserands. Si des matériaux plus fins étaient utilisés, ce qui entraînerait un nombre de chaînes plus élevé, cela pourrait prendre beaucoup plus de temps.


  • Sihame Djedami

J’aime quand la brise, doucement, vient me chatouiller le mollet et fait virevolter les volants de ma jupe. En tout cas ça me fait oublier. Oui, car il s’est passé quelque chose et je n’en ai parlé à personne. Personne ne le sait à part moi et l’épicier pakistanais.
J’ai voulu jouer à l’été car l’hiver m’est passé sous le nez. L’été, la chaleur, les couleurs, il y avait bien matière à faire. Mais je n’ai rien fait et ça m’est tout de même tombé dessus. Je ne sais pas si je peux le divulguer.
Je ne veux pas mourir avec ça sur la conscience, car c’est vrai, oui, j’ai volé un paquet de riz chez l’épicier. Je n’avais plus de sous. J’ai dilapidé mes économies en maquillage et vêtements. J’ai honte, et ma mère me le répétait constamment. « Eh bien vas-y mange tes rouges à lèvre maintenant » Pourquoi je ne t’ai pas écoutée Maman ?!
L’épicier a été gentil. Il m’a offert une rose et je dois dire qu’il est assez mignon… Mais non ma pauvre fille, ne commence pas ! C’est un épicier et toi tu es chef de projet et en plus tu ne parles pas la même langue que lui. C’est la pire chose à faire, tomber dans ses bras.
J’ai fait une croix sur ces amourettes de vacances, je ne fais que souffrir davantage. Mon cœur est cassé et je deviens rouge comme une tomate quand je le vois. Il a sauvé mon image et ne m’a pas affichée devant tout le monde. Oh mon Dieu, heureusement…
Et voilà encore une fois j’ai dû mettre ça sur le tapis… Oui, je tombe amoureuse à tous les coins de rue, laissez-moi tranquille ma rose et moi !


  • Maëva Boumediène

Sœur Rose
Sœur Rose hurla si fort que si ses quartiers ne se trouvaient pas aussi isolés au sein du couvent, elle aurait probablement réveillé l’ensemble des autres sœurs ainsi que les jeunes filles qu’elles éduquaient. Saisissant à deux mains la croix argentée qu’elle portait autour de son long cou très étroit, la religieuse se mit à réciter une prière d’une voix rapide et sans écorcher la moindre syllabe. Sous ses yeux noirs cerclés de verres épais, elle observait qu’un curieux élément avait été disposé sur le tapis ornant le sol tout autour de son bureau en bois ancien. Le tissu rouge tomate aux poils ras servait de fond à l’un des organes vitaux d’un être humain. De forme conique, la pompe organique ne laissait plus échapper la moindre goutte de sang. Blanchâtre, le cœur d’elle ne savait qui reposait là, bien loin de l’enveloppe de son propriétaire. Tout en frissonnant d’horreur, la moniale supérieure comprit alors qu’au sein même du monastère, un meurtre avait été commis. Qui donc aurait pu commettre une pareille atrocité ? Rapidement, sœur Rose énuméra une à une, dans son esprit, chacune des religieuses et jeunes filles peuplant ces murs séculaires. Pas une ne lui parut suspecte. Toutes lui paraissaient exemplaires, tout du moins incapables d’attenter à la vie de l’une de ses colocataires. Consciente qu’elle avait l’obligation de protéger cette communauté, la sœur supérieure se dirigea d’un bond en-dehors de la pièce, puis elle se hâta de monter tout en haut du monastère afin de faire sonner la cloche. Une fois cela fait, elle courut avec vélocité au rez-de-chaussée où ses pensionnaires et sœurs secondaires devaient l’attendre. À sa grande surprise, la moniale ne trouva personne dans le grand hall. Pas une petite adolescente ni même sœur Juliette, la plus servile de toute la communauté. Sœur Rose comprit que quelque chose clochait. Elle avait fait résonner la grosse coque de métal si fort qu’il était impossible qu’aucune d’entre elles ne l’ait entendue. À cet instant, la peur et l’inquiétude se firent pleinement ressentir chez elle, surpassant même l’adrénaline qui parcourait jusqu’ici l’ensemble de ses veines. La religieuse sentit qu’elle devait pouvoir se protéger physiquement – et non pas seulement avec des prières. Elle se hâta alors d’aller chercher un long couteau dans la cuisine située à quelques mètres de là, puis monta quatre-à-quatre les escaliers la menant aux sœurs. Pas une d’entre elles ne couchait dans l’un des petits lits rustiques alignés contre le mur du dortoir. Avec soulagement, la moniale crut que celles-ci avaient alors pris l’initiative de rejoindre directement les pensionnaires. La religieuse les imita alors. Se ruant presque jusqu’à l’aile opposée du monastère ancien, elle frappa tout doucement contre la porte silencieuse du second dortoir. Comprenant qu’elle risquait de les effrayer – voire de se faire attaquer par l’une des occupantes de la pièce si elle entrait sans parler – elle s’annonça à voix haute avant de pousser la porte. Tout d’abord, elle ne vit rien. Puis allumant la lumière, elle lâcha sous couteau sous le choc provoqué par la vision juste sous son nez. Là, l’ensemble des corps des religieuses et des pensionnaires reposait le regard vide, la tête parfois droite, parfois penchée sur le côté. Dans la poitrine de chacun d’entre elles, un trou béant prenait place là où son cœur s’était il y a quelques heures encore trouvé. Éclatant en sanglots, ne pensant même pas ni à prier ni à ramasser son couteau, sœur Rose observa un à un les visages de ces filles et de ces femmes. Elle remarqua que l’une d’entre elles n’avait aucune blessure visible sur son thorax. Encore plus étrange, seule sa bouche semblait ensanglantée, et ses yeux à elle paraissaient vivants, bien que figés. Lorsque l’intruse constata que la dernière humaine vivante du couvent la couvait du regard avec un peu trop d’insistance, elle tourna alors la tête puis dévoila sa dentition rougie dans un grand sourire. Après quoi, sœur Juliette souleva la couette de son lit, dévoilant une morbide collection de cœurs vidés de leur substance.


  • Paul Lautier

Mon bus
La ville dormait ; la nuit s’était subitement abattue et la fine pluie de fin d’après-midi s’était muée en averse.
Mais j’aimais cette atmosphère inoubliable, créée par le martèlement diluvien sur le toit du bus à impériale. En outre, au travers des carreaux ruisselants à grande eau, le scintillement multicolore de milliers de lumières se fragmentait comme dans un kaléidoscope. Sous mes yeux alors émerveillés d’enfant, Londres était devenu une immense fête foraine déserte et magique. Quel plaisir j’éprouvais de veiller alors que je pensais tout le monde cloîtré dans sa chambre.
J’étais assis à la première place fièrement, tout devant au premier étage, telle une figure de proue.
Mes parents étaient restés, quant à eux, au rez-de-chaussée, mon père étant solidaire des douleurs aux genoux de ma mère. Faut avouer qu’il était étroit et casse-gueule, cet escalier en colimaçon !
Ainsi, seul, j’avais l’impression d’être un grand, capable de voyager pour quelque affaire à régler ou pour me rendre à un rendez-vous secret. Pour une heure ou deux, je pouvais cajoler mon aspiration à l’indépendance et me conforter dans l’illusion.
Je me retournai furtivement vers l’intérieur du compartiment et constatai que nous y étions peu nombreux. J’apposais mon bras gauche au-dessus du siège voisin, d’une façon que je voulus être négligée. Mon geste vira cependant à la maladresse à cause de la hauteur du dossier de la banquette. Je pensai pouvoir ainsi observer du coin de l’œil mes compagnons de fortune et assouvir ma curiosité chronique sans paraître trop insistant.
Mon regard fut interpellé immédiatement, je m’en rappelle avec acuité, par la jeune femme placée à quatre rangées derrière moi. Il est vrai que je la qualifie maintenant de « jeune femme », mais comme elle devait être au moins deux fois plus âgée que moi qui avais dix ans, elle m’était apparue dans toute la plénitude d’une féminité encore inaccessible. Je ne saurais dire encore aujourd’hui si c’est sa tenue bariolée aux couleurs chatoyantes ou la délicate mélancolie de son visage au teint de rose qui attira mon attention. Peut-être, y contribuèrent-ils tous deux, car ils semblaient parfaitement bien accordés. Je trouvai cette fille « très jolie ». Je dirais avec du recul qu’elle était tout simplement belle. Ses cheveux blonds légèrement ondulés en leur extrémité se répartissaient de part et d’autre de ses épaules pour lui conférer une allure générale peu apprêtée. Elle affichait des traits fins et présentait une fraîcheur de peau au teint clair que soulignaient ses vêtements chamarrés.
Que fait-elle seule comme moi à Londres ? Est-elle venue aussi pour conclure une affaire secrète ? me plaisais-je à inventer puérilement.
Le bus passa devant l’immense rotonde du Royal Albert Hall que je reconnus pour l’avoir vue en photo sur la pochette d’un disque de mon père. Un grand tapis déplié devant l’escalier laissait entendre qu’un concert devait s’y tenir ce soir-là. Par contre, je n’y pouvais distinguer le grand parc se trouvant juste en face de l’imposant bâtiment plongé alors dans l’obscurité.
Lorsque je jetai un coup d’œil involontaire derrière mon épaule, presque déjà rouge tomate d’ailleurs tandis que le bus avait marqué un arrêt, j’eus la désagréable surprise de constater que mon aimable apparition avait disparu, le vacarme des gouttes sur la tôle ayant étouffé son envolée furtive. Je fus déçu, certes, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. Mais, je ne me doutai pas alors qu’elle ne serait pas la dernière à me filer entre les doigts.
Je me replongeai aussitôt dans le spectacle des illuminations et de leurs effets fantasmagoriques à travers les vitres aspergées comme les hublots d’un bateau sous la tempête.
Nous abordâmes bientôt pour ma plus grande joie, Piccadilly Circus dans sa plus belle parure qui me rappela à l’occasion la tenue de mon inconnue évaporée mystérieusement dans la nuit.
Un peu plus tard encore, nous aperçûmes le Tower Bridge avec, en arrière plan, sa fameuse Tour de Londres que j’identifiais sans difficulté grâce à ses quatre tourelles surmontées chacune d’une croix.
Je fus soudainement intrigué par un rire féminin provenant brusquement du fond de l’habitacle. Un couple s’y tenait, jeune, à en croire leur position qui contrastait avec celle, toujours très pudique, de mes géniteurs. Pourtant, et c’est précisément ce qui m’interloqua, ce couple n’était pas constitué de jeunes gens. Je n’avais pas l’habitude de voir des vieux – selon mes références de l’époque – enlacés tendrement et si prompts à laisser échapper les effusions de leur cœur en s’embrassant à chaque instant. Ils étaient trop loin pour que je perçoive distinctement leur discours mais les bribes d’intonation que je captais néanmoins et leur façon gestuelle de s’exprimer me firent soupçonner qu’ils devaient être italiens ou espagnols.
L’homme était légèrement dégarni mais ses cheveux très courts offraient une teinte d’un brun foncé sans aucune trace grisonnante. Ses grands yeux que je perçus être bleus malgré la distance qui nous séparait, regardaient obstinément et sans prêter la moindre attention au paysage extérieur, la femme qu’il étreignait dans ses bras. Celle-ci était lovée au plus près de lui, cherchant à s’appliquer le plus possible contre son corps dans une posture qui me parut presque indécente. Ses longs cheveux noirs s’échappaient de tous bords d’une casquette en patchwork qui lui conférait un air de fantaisie pour adoucir son manteau épais en daim. Elle ne semblait pas davantage prêter grande attention à leur visite touristique nocturne. Ou du moins, même si elle fixait le carreau à sa gauche, elle ne paraissait qu’écouter son compagnon dont les paroles étaient tantôt proclamées avec verve, tantôt susurrées dans une sorte de roucoulade. Et elle riait souvent à gorge déployée tout en n’étant toutefois jamais vulgaire. Car elle avait visiblement une certaine allure naturelle de noblesse. Et lui, la dévorait des yeux. Il s’enorgueillissait manifestement de savoir la rendre si joyeuse.
C’est vrai qu’ils respiraient le bonheur. Je le ressentais, même si je me trouvais loin d’eux et même si le sentiment amoureux m’était encore inconnu. Quelque chose que je ne connaissais pas, mais que j’enviais, émanait de ce couple. C’était une force obscure mais envoûtante. J’aurais voulu vivre la même chose qu’eux, bien que je n’eusse aucune idée de ce qu’ils éprouvaient ; leur épanouissement intimement partagé m’inspirait la plus grande confiance.
Il pleuvait toujours autant et l’eau s’écoulait le long des vitres, perturbant la vision de l’extérieur. Cependant, tandis que le bus s’arrêtait, je pus lire les mots « Hôtel Bleu Night ». Les deux personnages qui venaient d’aviver ma considération et de susciter mon admiration prononcèrent en cœur et avec affolement le nom de l’hôtel avant de se lever précipitamment et de dévaler l’étroit escalier à toute allure. Je les aperçus bientôt sur le trottoir, à leur tour légèrement floutés par les gouttes de pluie le long de la vitre, mais je vis avec effarement l’écume qui les aspergea lorsque le bus redémarra. J’eus à peine ensuite le temps de les deviner, à nouveau enlacés, entrant dans le hall de leur hôtel.
Je me souviens avoir été étonné de savoir que des gens si heureux aient pu mettre fin aussi promptement à leur soirée car je n’étais pas en mesure de saisir qu’on puisse souhaiter regagner sa chambre avec tant d’empressement. Pour comprendre cela il me faudrait attendre encore quelques années…
Mais, finalement dans ma grande naïveté, dubitatif, je m’étais retourné altier vers la proue de mon navire, satisfait pour ma part de continuer à veiller… derrière mon observatoire comme derrière une bulle. Je me souviens également de mon impatience quand même à devenir un adulte pour avoir toute la latitude de me délecter à l’envi du parfum enivrant de cette vie nocturne que curieusement j’associerais longtemps avec cette vision de lumières déformées par les carreaux mouillés de « mon bus ».


  • Odile Nedjaai

A tombeau ouvert
De nos jours, les gens sont toujours pressés. Ils courent pour attraper leur bus, ils courent dans les couloirs du métro, ils courent derrière leurs caddies au supermarché, ils courent même le dimanche matin dans les parcs, sur les trottoirs urbains ou les chemins de campagne. Ils ont sans doute leurs raisons. Moi, je suis un adepte de la lenteur. J’aime prendre mon temps, ce qui énerve souvent ma femme. Elle est d’un tempérament vif et impatient. D’ailleurs, les nouvelles limitations de vitesse la font vitupérer alors qu’elles ne changent rien à ma conduite, toujours mesurée.
Facétie du destin, il y a trois jours, au moment où je traversais tranquillement un passage pour piétons, un chauffard m’a renversé. Et je suis mort. Tué sur le coup. Comme je revenais du marché avec un filet de tomates bien mûres, leur jus écarlate s’est mêlé à mon sang répandu sur la chaussée C’est alors que s’est produit un phénomène surnaturel inexplicable. Bien que mon cœur ne battait plus, mon esprit s’est mis à flotter au-dessus de mon corps et j’ai continué à voir tout ce qui se passe et à entendre tout ce qui se dit. Je repose au funérarium et ma famille me contemple avec un air affligé. Je suis désolé de leur infliger cette peine et tous les tracas administratifs d’un décès. Cependant, la situation ne m’est pas désagréable. L’atmosphère est fraîche, calme et feutrée. Mon cercueil, entouré de bougies à la lueur tremblotante, est recouvert d’un tapis de roses parfumées, celles de mon jardin que j’aimais tant. Je reconnais bien là une délicate attention de ma femme à mon égard et j’ai pour elle une pensée émue. Dehors, c’est le brouhaha de la ville, la cacophonie des klaxons et la chaleur moite de l’été. Je me sens bien dans cet état éthéré, délivré de toutes les contingences de la vie sur terre.
Mes fils commencent toutefois à s’agiter et regardent fébrilement leurs montres. Les Pompes Funèbres ne sont toujours pas là et je ne serai pas à l’heure à mon enterrement. Cela m’agace car ma légendaire lenteur n’a jamais rien enlevé à ma ponctualité. Quatre croque-mort arrivent enfin. Ils sont nerveux et transpirent abondamment. Avec la canicule, les décès et les funérailles qui s’ensuivent se succèdent à un rythme effréné. Pour rattraper leur retard, ils me chargent sans ménagement sur leurs épaules et transportent mon cercueil brinquebalant jusqu’au corbillard. Ils roulent à fond la caisse sans respect du code de la route ni de ma pauvre dépouille. Je crains l’accident et un défunt supplémentaire. Nous parvenons miraculeusement sans encombres au parvis de l’église où attendent proches, amis et relations.
Mon chauffeur et ses collègues descendent afin de s’entretenir quelques instants avec ma famille avant la cérémonie. Quand soudain retentissent le mugissement de sirènes de police, des coups de feu et les cris des passants qui s’enfuient. Deux hommes encagoulés sautent dans le corbillard et démarrent en trombe. Sans doute les braqueurs d’une banque ou d’une bijouterie. Et c’est reparti ! Le premier trajet était finalement une promenade de santé ! Si je n’étais pas déjà mort, je craindrais pour ma vie. Même si je n’apprécie guère cette sauvage échappée, j’en goûte néanmoins l’ironie et un sourire imperceptible se dessine sur mes lèvres livides. L’un de mes ravisseurs baise la médaille qu’il a autour du coup et fait le signe de la croix en regardant vers moi dans le rétroviseur. Est-ce par croyance, par superstition ou pour remplacer la bénédiction aux défunts que je n’ai pas reçue ? Je ne saurais le dire.
Mon cercueil bien arrimé et mon linceul douillettement matelassé amortissent les cahots et les brusques changements de direction. Afin de semer la police qui les talonne, mes kidnappeurs continuent leur course folle dans les rues encombrées, grillant les feux rouges, mordant les trottoirs, faisant fuir les clients attablés aux terrasses des cafés. Puis ils quittent la ville pour de petites routes sinueuses où la vitesse excessive est particulièrement déconseillée. Sans craindre que j’en fasse les portraits robots, ils enlèvent leurs cagoules. Je regarde avec compassion leurs jeunes visages de vivants en sursis. Si seulement je pouvais leur dire de se rendre afin d’éviter le pire ! Mais ma bouche reste désespérément muette et je dois me résoudre à les abandonner à leur destin.
Croyant encore en quelque bonne étoile, ils élaborent une stratégie. À la sortie du prochain village, il y a sur la droite une route en épingle à cheveux qui pourrait les soustraire à la vue de leurs poursuivants s’ils la prennent suffisamment tôt. Nous y sommes. Le virage trop serré est mal négocié. Le corbillard fait une embardée suivie de plusieurs tonneaux avant de basculer par dessus le parapet. J’ai juste le temps d’apercevoir un charmant petit cimetière en contrebas. Une fosse fraîchement creusée attend son futur occupant. N’est-ce pas ce qu’on appelle rouler à tombeau ouvert ?


  • Manon Corompt

Contemplation
Et je croque dans ma tomate au rouge sang
Quelques petits pépins verdâtres ont sauté, loin de moi
Atterrissant dans un tapis d’herbe verdoyante
Et son odeur enivrante chatouille mes narines
Fraîchement tondue, bercée par les rayons d’un timide soleil
J’évite les rencontres, prenant soin de contourner chaque sentiers
Je me perds dans les champs, admirant roses et coquelicots
Parfois se dressent des milliers de tournesols juste devant moi
Alors je reste, j’observe
Leur couleur jaune vive me met en joie
Je sens mon cœur sourire, battant comme une douce mélodie
Je profite d’un instant de liberté
Et puis,
Et puis je pense à ces moments d’incertitude
Je pense qu’il faudra bientôt rentrer, revenir
Je pense à demain
Je pense à l’oubli
Les arbres redeviennent de jeunes baliveaux
Les fleurs redeviennent des graines
L’immensité de la campagne redevient un paysage minuscule
S’effaçant peu à peu, de mieux en mieux
Seule, reste la croix sur le clocher, pesante qui m’observe, m’oppresse
Long est le trajet du retour
Lourdes sont mes pensées incessantes
Mon esprit voudrait rester dans cette douce contemplation
Mais mes pas résonnent déjà sur le chemin menant vers la maison
Le craquement des cailloux sous mes pieds me ramène dans le monde
Alors je décide de cesser, un instant, d’imaginer le futur
Je cesse, un seul instant, de croire en un pouvoir de changement
Simplement je marche, j’observe mais ne pense à rien
J’écoute mais ne répond pas
Et je fini ma tomate…



A bientôt 💋

3 réflexions sur “Participations au Rendez-Vous des Plumes – Juin 2024”

  1. Bravo à Margot pour la nage des papillons. C’est le titre qui m’a attiré, mais je ne m’attendais pas du tout à cette fin, bien, bien bien, vraiment très bien.

  2. Texte de Paul Lautier : merci pour cette balade dans Londres à travers les yeux d’un enfant, c’était très joli et très bien écrit.

Répondre à AmeliaAnnuler la réponse.

Retour en haut

En savoir plus sur Mots Lumières

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture