Le Rendez-Vous des Plumes – Décembre 2024

Si vous avez besoin d’en savoir plus sur le concept de cet atelier d’écriture mensuel,
voici sa page dédiée, à partir de laquelle vous aurez également accès au règlement.


Le thème du mois est « Fin » (le thème est un guide supplémentaire, que vous n’êtes pas obligé.es de suivre)

Inspiration n°1
« Inutile de poursuivre, la messe est dite. »

Inspiration n°2
« Pourtant, aucune chance de revenir en arrière. »

Inspiration n°3
« J’aurais dit oui. »


Inspiration n°1

  • Anna Bogdanowitch

Je me rendais chez lui pour la dernière fois. Petit cabinet aux volets bleus écaillés, dans la rue proche de la pharmacie. La pharmacie qui me délivrais mes antipsychotiques. Je le savais, mon déménagement à Montpellier était acté, pour de bon cette fois, et ce serait notre dernière consultation.
Mon Psychiatre, cet homme qui m’as écoutée, entendue, suivie, cet homme aux rides rieuses, aux plaisanteries cinglantes, aux jeux de mots et à la vivacité surprenantes pour son âge et sa profession. Saviez-vous qu’il y a beaucoup de suicides parmi les psychiatres ? Idem pour les profs et les agriculteurs, mais là n’est pas mon propos.
Non, mon Psychiatre était plutôt du genre patient, créatif quant aux idées pour m’accompagner dans un vie un peu plus supportable. Toujours un mot pour rire. Presque toujours optimiste. Et aussi, je l’oublie parfois, humain.
10 ans. Impossible pour moi de ne pas faire un bilan de ces dix années de suivi psychiatrique. Dix ans que mon Psychiatre conclut nos entretiens par : « Bon, eh bien la messe est dite ! Votre carte vitale ? »
J’ai déboulé dans son cabinet à a peine vingt ans. 2014, je commençais à faire ce qu’ils ont appelé des crises psychotiques, suivies de dépression, d’angoisses, et l’idée du suicide était une camarade quotidienne. Ils, ont mis un mot sur ce qui m’arrivait : schizophrénie. Ce mot était tombé de tout son poids sur moi, avec toutes les idées reçues qui allaient avec. Être schizophrène, c’est prendre des médocs à VIE, c’est être dangereux pour soi-même et les autres, c’est incurable putain. Voilà ce qui s’est passé dans ma tête quand on a mis ce mot sur ma souffrance.
Adolescente, j’ai été suivie par des psys qui me traitaient comme une gosse.
Mais mon Psychiatre, lui, m’as reçue pour la première fois, en annonçant : « Poser un diagnostic à cet âge là, c’est criminel ». C’est là, je crois, qu’une confiance a commencer à être possible. Il m’a donné la parole, il n’a pas parlé pour moi, il ne m’a jamais soufflé de mots. C’était ma souffrance, la mienne, unique et singulière. Entendue, pour une fois.
Mais les hallucinations se sont aggravées, les dépressions qui allaient avec, et mes idées suicidaires m’ont menée aux tentatives de suicide. J’ai failli y passer plusieurs fois.
Je me rendais, difficilement, chez mon Psychiatre, lui comptant mes délires et mes angoisses. On a essayé quasiment tous les médicaments psychiatriques du marché, jusqu’au plus agressif avec les angoisses psychotiques. Clozapine. J’ai pris 30 kilos. Progressivement, je me voyais grossir, petit à petit, et ma balance annonçant des chiffres inquiétants. Mais les angoisses étaient apaisées. Grossir ou Mourir, j’ai fait mon choix. Un médicament seul ne peut pas faire tout le travail. Il a fallu qu’on se voit plusieurs fois par semaine pendant plusieurs années. C’est ça, une psychothérapie : tenter de donner du sens à ce qui nous arrive. Mettre des mots sur les maux. Comprendre, connaître, revenir sur le passé : les souffrances, les blessures, les manquements.
Et finir par créer un patchwork. Une version de notre histoire qui nous apaise, grâce à laquelle on en sait plus sur nous-même.
J’ai eu vingt-cinq ans. J’ai repris des études, par correspondance parce que je continuais à être hospitalisée régulièrement lors de mes crises psychotiques.
J’ai commencé une L1 de philosophie, parce que ça m’avait toujours passionnée.
A 28 ans, j’ai eu ma licence de philosophie. J’étais fière. J’étais heureuse. Je faisais moins de crises. Je n’avais plus d’idées suicidaires. Le jour de la remise de mon diplôme, j’étais remplie de joie et d’optimiste, j’aurai voulu en donner au monde entier. J’aurai voulu crier haut et fort que la schizophrénie n’est pas une fatalité et que tout est possible. Qu’on peut vivre avec, étudier, travailler, et aller bien.
Je ne savais pas vraiment quoi faire de ma vie, professionnellement parlant bien sur, mais comment occuper mon existence je le savais : écrire.
Raconter des histoires.
Mon Psychiatre m’a toujours encouragée à écrire. En psychanalyse, on appelle sublimation la transformation (de pulsions réprouvées) en valeurs socialement reconnues. Chez moi, l’écriture : poèmes, romans, nouvelles. Il me regarde, et me demande : « A quand votre prochain livre ? »
Je lui ai répondu que je n’en savais rien, que ma nouvelle vie à Montpellier serait sans doute source de beaucoup d’idées. Et immanquablement, après ce silence, il clôtura ainsi dix ans de bons et loyaux services :
« Inutile de poursuivre, la messe est dite. »

  • Auns Darouaz

L’accusée
Le silence régnait dans la salle vide, aussi oppressant qu’un souffle coupé. Marianne se tenait au centre, son corps frêle perdu dans l’immensité obscure. Le tribunal n’avait ni murs, ni plafond : tout n’était que ténèbres mouvantes. Autour d’elle, les membres du jury prenaient forme. Pas des êtres humains, mais des fragments d’elle-même, des souvenirs incarnés, éthérés, qui palpitaient comme des braises prêtes à s’éteindre.
Elle savait pourquoi elle était là.
— Marianne, dit la voix froide du juge, une silhouette massive dont les contours semblaient se confondre avec l’ombre elle-même. Vous êtes appelée à répondre de vos actes.
Elle releva la tête, bien que sa voix tremblât lorsqu’elle parla.
— Quels actes ?
Le juge répondit sans détour.
— Vos actes, et ceux de votre espèce. Vous êtes Marianne, mais vous êtes aussi ce que l’humanité a toujours été : témoin, complice et bourreau.
Un frisson parcourut son dos. Elle tenta de parler, mais un autre spectre, plus petit et nerveux, s’avança. Devant Marianne, une scène s’ouvrit, comme un rideau de fumée qui se déchirait. On y voyait des forêts calcinées, des glaciers fondant à une vitesse démesurée, des océans vomissant du plastique. Une voix douce, presque maternelle, s’éleva :
— « Tu m’avais promis, Marianne. Tu m’avais promis de me protéger. Mais regarde ce que tu as fait de moi. »
Elle reconnut cette voix. C’était celle de la Terre elle-même. Elle voulut s’excuser, mais le spectre poursuivit :
— Plaidez-vous coupable ?
Marianne ferma les yeux.
— Oui, murmura-t-elle.
Le murmure des autres spectres monta comme une vague menaçante, mais déjà une nouvelle silhouette surgissait, cette fois plus sombre, plus froide. La scène changea. Des peuples entiers se massaient derrière des murs infranchissables, leurs visages marqués par la faim et la peur. Les cris de détresse résonnaient, étouffés par le silence des privilégiés. Marianne détourna le regard, mais le spectre s’approcha, implacable.
— Vous aviez les moyens d’agir. Vous aviez les mots, les ressources, la capacité de changer les choses. Pourquoi avez-vous détourné les yeux ?
Elle voulut répondre, mais sa voix se brisa.
— Plaidez-vous coupable ?
Les larmes aux yeux, elle hocha la tête.
— Oui.
Le décor changea à nouveau. Une ville étincelante de lumière apparut, mais son éclat masquait une réalité sombre : des mines où des enfants travaillaient jusqu’à l’épuisement, des forêts détruites pour faire place à des usines, des rivières noires de pollution. Un spectre lourdement chargé d’engrenages et de machines prit la parole.
— En poursuivant le progrès à tout prix, vous avez sacrifié ce qui était vivant pour ce qui rapportait plus. Pourquoi n’avez-vous jamais pensé aux conséquences ?
Marianne sentit son souffle se couper.
— Je… je pensais que nous faisions ce qu’il fallait, balbutia-t-elle.
Le spectre secoua la tête.
— Non, Marianne. Vous saviez. Et pourtant, vous avez continué. Plaidez-vous coupable ?
Cette fois, elle ne put que baisser la tête.
— Oui.
Un nouveau spectre s’avança, son visage changeant constamment, passant d’un sourire séduisant à un masque menaçant.
— Vous saviez que les belles paroles ne suffisaient pas. Vous saviez que vos promesses n’étaient que du vent. Et pourtant, vous les avez prononcées. Vous avez menti, Marianne. À vous-même, aux autres, à ceux qui croyaient en vous.
Marianne tenta de se défendre, mais les mots lui manquèrent.
— Plaidez-vous coupable ?
Elle murmura, presque inaudible :
— Oui.
Cette fois, un spectre silencieux, à peine perceptible, s’approcha. Il tenait dans ses mains des photographies en noir et blanc, des souvenirs éteints, des moments oubliés. Il parla d’une voix calme, mais perçante.
— Vous aviez la mémoire de ce qui avait été beau. Des forêts luxuriantes, des rivières cristallines, des peuples unis. Mais vous avez choisi d’oublier, Marianne. Vous avez préféré détourner le regard, effacer ces souvenirs pour mieux continuer à détruire.
Elle sentit un poids immense peser sur ses épaules.
— Plaidez-vous coupable ?
Elle hésita, puis hocha lentement la tête.
— Oui.
Lorsque le dernier chef d’accusation fut lu, Marianne était à genoux, brisée. Le silence revint, lourd, presque insupportable. Le juge prit alors la parole.
— Marianne, l’histoire n’a pas besoin de verdicts. Elle a besoin de fins. Cette salle est un miroir : elle te montre ce que tu as fait, ce que tu as laissé faire. Mais toi seule peux décider de ce qui viendra ensuite.
Elle releva la tête, surprise.
— Ensuite ? Mais tout est perdu. Vous l’avez dit : je suis coupable.
Le juge hocha lentement la tête.
— C’est vrai. La question n’est pas de savoir si vous pouvez effacer vos erreurs : elles sont là, inscrites dans le tissu même du monde. La question est de savoir si vous pouvez encore choisir de construire autre chose.
Marianne sentit un éclat de lumière percer l’obscurité, quelque part au loin.
— Que dois-je faire ?
Le spectre pencha légèrement la tête.
— Cela dépend. Croyez-vous encore que quelque chose puisse être sauvé ?
Elle hésita, puis un murmure jaillit de ses lèvres :
— Je ne sais pas.
Le juge recula, son ombre se dissolvant lentement.
— Alors il n’y a plus rien à dire. Inutile de poursuivre, la messe est dite.

  • Luc Baudot

Ite missa est
Un long couloir obscur mène à la première des marches recouvertes par un tapis d’escalier mangé de poussière, et dont les tringles en cuivres sont piquées de vert de gris. Malgré la fine sciure recouvrant le bois de mélèze apparent, il prend le risque de monter deux à deux, bravant les larves de capricorne qui sont à l’ouvrage depuis longtemps déjà. Le tissu élimé cache certainement des parties vermoulues.
Comme il pouvait s’y attendre, l’étage est dans un état de décrépitude absolue avec ses lés de papier peint qui se décollent et ses peintures qui s’écaillent. Il doit jongler entre les flaques d’eau venant certainement de fuites sur la toiture, comme en témoignent les auréoles brunâtres au plafond. Tout ici respire la déchéance d’une demeure qui a connu des jours de gloire, mais que l’absence d’entretien a tuée. La longue suite de locataires, trop occupés par leur mission, pas assez doués pour les travaux manuels, ou trop désargentés pour payer des artisans, avait relégué le grand édifice au rang de bâtisse de dernière classe.
Il ne prend pas la peine d’inspecter les combles, il n’a pas d’échelle et sait que la couverture est à refaire, tout comme la charpente. À la vue de l’épaisseur de rouille sur les raccords des radiateurs en fonte, il préfère s’abstenir de tester le chauffage. L’équipement électrique aux fils posés en applique, les fenêtres vermoulues, l’isolation inexistante, les courants d’air à foison, tout est à revoir et cela signifie des mois de boulot. Il aurait pourtant aimé la restaurer, la ramener à la vie. Il s’en était fait la promesse, enfant, lorsque, malgré l’interdiction, il s’infiltrait dans ces lieux, à la recherche de trésors qu’il n’a jamais trouvés. Tant de souvenirs sont présents dans sa mémoire.
Il redescend jusqu’au couloir, décroche au passage le crucifix surplombant toujours la porte d’entrée, et sort de la bâtisse. Traversant la jungle d’herbes folles qui a remplacé le « jardin de curé », il se dirige vers la pelle hydraulique : « C’est pire que ce que je craignais ». Puis, à regret, il lâche les mots qu’il espérait ne jamais prononcer : « Y’a rien à en tirer, tu peux tout abattre. »
Avant de repartir, en guise d’adieu, il se tourne vers l’ancien presbytère : « Désolé mon vieux, c’est là qu’on se quitte. Inutile de poursuive, la messe est dite. »

  • Georges Bonnemaison

Son AR-15 en bandoulière, accoudé à un rocher en bord de ravin, Scotty Ramirez guette Percy Welsh aux jumelles. Contrairement aux assassins, les archéologues reviennent sur leurs pas et sont faciles à surveiller. Le samedi après-midi, quand les humains normaux se bousculent dans les centres commerciaux ou les stades de base-ball, un archéologue déclare son amour solitaire à son chantier de fouille. Welsh est sur site.
Patiemment, Ramirez observe Welsh photographier sa découverte. Comme prévu, sans étudiant ni assistant. Le chercheur n’a pas tort, il n’y a ni importun, ni ombre ou silhouette dans le champ. Mais il n’y aura pas de témoin non plus. On ne peut pas penser à tout.
Scotty Ramirez aperçoit Percy Welsh trembler. Ce n’est pas le froid, la colline est aride et l’après-midi raisonnablement caniculaire. L’émotion, probablement. Faut dire. Sa trouvaille pourrait tout changer. Scotty a potassé le dossier de Welsh, et il se représente assez bien ce que l’archéologue est en train de penser devant ses fossiles.
Les premiers Américains ! Une petite bande, qui a marché dans une glaise juste assez molle pour sculpter les pieds, juste avant la saison sèche pour conserver les empreintes comme un moulage. Après, le miracle classique de la paléontologie. Le rift qui toussote, des tonnes de cailloux éboulés, et voilà ce moment de randonnée figé. Intact, jusqu’au jour de la découverte.
Le niveau de fouilles est très, très ancien. Vingt mille ans, peut-être plus, Welsh attend la datation précise du labo. À cette époque, a lu Ramirez, le Pacifique était plus haut, le désert était une savane à herbivores, et la butte une île au milieu d’un vaste lac. Le peuple de ceux qui ont laissé là leurs traces a traversé l’océan d’une manière ou d’une autre, mais certainement pas en marchant.
En affirmant cela, Percy Welsh bouscule pas mal de certitudes aux USA. Pas seulement celles des fanatiques de la Genèse, eh oui il en reste, et, sincèrement ? qu’ils croupissent dans l’ignorance. Pas seulement celles de ces comptables à courte vue, qui pérorent que l’archéologie c’est inutile et coûteux, qu’on ferait mieux d’investir dans du concret, quitte à creuser, autant que ce soit pour du gaz ou du cobalt. Ceux-ci ne rêvent plus – ont-ils rêvé un jour ? – et leurs femmes les fuient pour enfin jouir avec des saltimbanques.
Mais en plus, Welsh brise aussi la routine d’estimés collègues, qui ont érigé en dogme que les ancêtres de l’Amérique étaient Européens, et qu’ils ont franchi le détroit de Béring voici quelques milliers d’années seulement, lors d’une longue marche en suivant les troupeaux de rennes le long des glaciers littoraux. L’exploration par voie maritime depuis les archipels asiatiques ? Trop compliquée pour des primitifs. Welsh nage à contre-courant de la pensée dominante universitaire, incarnée en gras saucisse par le Professeur Sachsen, Léo le Bouffi pour les initiés. L’archéologie est une science hautement politique, et la question des origines est diablement sensible.
Scotty Ramirez a un nom de porte-flingue, une tronche de porte-flingue, et en fin de compte, c’est ce qu’il est. Ancien sergent, patron d’une petite entreprise de sécurité. Le Professeur Sachsen lui laisse carte blanche pour gérer ce qui ne ressort pas de compétences universitaires. Cession de terrains, moratoires de chantiers, autorisations de creuser, protection de sites, Scotty est doué pour convaincre un casse-pieds et faciliter le travail des chercheurs.
Le Professeur et le Chef copinent depuis l’Irak, un bout de temps. Un politicard avait requis l’armée pour protéger une équipe d’archéologues américains en butte aux bédouins du coin. L’unité de Ramirez avait été désignée pour régler les soucis de rançonnage et de pillage, pas nécessairement à l’amiable. Sachsen avait apprécié la belle ouvrage et gardé le contact.
Aujourd’hui le boulot est simple. Percy Welsh doit être victime d’un pilleur de site. La butte est déserte, comme d’habitude car les touristes du Parc Naturel se concentrent sur les SIRT, Spots Instagramables Recommandés par Tripadvisor, et la colline aux pieds nus, si elle excite les archéologues, manque de glamour pour les randonneurs. Par précaution, Ramirez a placé un adjoint sur l’unique route d’accès : chantier interdit.
Scotty range son matériel et retourne au pick-up. Direction, la butte en face, quelques minutes de mauvaise piste. Le pilleur, ce sera ce balourd de Pamphilo Jones, qui pour le moment est tapi sur la banquette. Jones sait ce qu’il doit faire. Fracasser le crâne d’un quidam pour effacer ses propres dettes de jeu et éviter le trottoir à ses deux filles. Ce que Pamphilo ignore encore, c’est qu’il sera ensuite abattu par Scotty en état de légitime défense. Les vieilles recettes, c’est ce qui fonctionne le mieux. Certains amis de Ramirez souhaitent arrêter les frais et faire un exemple, car il est acquis que Jones ne pourra jamais rembourser un dollar, et qu’il envisage de filer. Or pour ce genre d’ amis, on ne s’enfuit pas, on paye, d’une façon ou d’une autre. Si Jones veut protéger sa femme et ses filles, il doit tuer puis mourir. La définition même du héros.
Scotty Ramirez n’est pas un imbécile. Léo Sachsen lui a précisé que la mort de Percy Welsh n’aurait de sens que si le chemin fossile disparaissait. Ramirez possède un vernis d’archéologie et sait que Sachsen croit dur comme le bronze à la prééminence de l’Homme Blanc dans le destin de Sapiens. Pour le Professeur, le number one dans la famille c’est le père, dans la tribu c’est le guerrier, et sur la planète c’est l’occidental. Plus précisément, le Nord-Américain. La preuve que Sachsen a raison, c’est que ce modèle éradique tous les autres.
Léo le Bouffi entend bien rester le mâle alpha de la paléontologie locale au moins jusqu’à sa retraite. Quitte à faire tuer pour ses idées. Pourtant Ramirez sait bien que c’est un baroud d’honneur. La fameuse théorie des chasseurs partis d’Europe en suivant le gibier, et qui seraient passés en Alaska en profitant des basses eaux glaciaires, ça date de la Grande Dépression, et ça bat sérieusement de l’aile. Dans le fond, Scotty serait plutôt d’accord avec la nouvelle génération de savants. Mais l’ancienne, elle, paye mieux.
Car la pauvreté, la migration, le racisme, la famille Ramirez a bien connu. Scotty n’en a pas voulu. On peut être fier de ses vieux et ne pas suivre la tradition, surtout si elle est tissée de misère. Alors Scotty a un peu étudié, s’est engagé pour l’Oncle Sam, a développé ses talents et maintenant il récolte les fruits de son labeur. Travail, famille, maison, copains, il a tout ce qu’on peut demander à une chienne de vie. Parfois, il faut mettre les mains dans la boue pour faire vivre ses enfants, et Scotty est un bon père.
Il fallait s’y attendre : il y a toujours un grain de sable. Surtout dans un désert, pense Scotty Ramirez avec l’ironie du gâchis. Cet abruti de Pamphilo Jones a bien trucidé Percy Welsh comme prévu, à la pioche, mais il a refusé de dévaster les traces d’ancêtres. Ça, c’est sacré, qu’il a dit. Ramirez a tiqué, Jones a flairé l’embrouille et dans la panique il s’est jeté sur le Chef. Dans un sens, ça facilite le scénario de la légitime défense. En revanche, défoncer la piste fossile avec une pioche fichée dans la guibolle, ça va être coton.
En jouant un peu serré, Scotty Ramirez va éviter le pénitencier. Mais le site va rester intact. Tant pis pour le vieux Sachsen, Welsh pourra se vanter au paradis des gratteurs de ruines d’avoir fait un strike dans le dogme des origines.
Dans le ciel qui bleuit, on entend l’hélico. Le crépuscule s’annonce sur la butte, insensible aux comédies humaines. Un poil mélancolique, affalé sur le sable, Scotty Ramirez, tout en resserrant le garrot de sa cuisse, observe cette foutue piste préhistorique, toute à sa beauté inviolée. Inutile de poursuivre, la messe est dite.

  • Pierre Stok

Triptyque belge
Tableau 1.
Pablo et Salvador sont des musées ambulants. Tatoués des pieds au nez. Des adeptes de la peinture sur soi. Ils sont à la recherche d’un fait d’armes. Beaucoup plus retentissant que celui d’une lointaine excursion scolaire. Quand ils ont « gespuckt », craché en allemand, du premier étage sur la renommée mosaïque de Dionysos, qui donna naissance au musée romain-germanique à Cologne.
— J’ai une idée. Si on allait taguer le Vanek à Gand. Il y a une exposition mondiale.
Tableau 2.
— Vous l’avez fameusement cochonné, le chef-d’œuvre. Vous êtes vraiment des iconoclastes.
La professeure émérite de l’Université de Louvain, Camille Vandestraat, a défrayé la chronique. Selon elle, les restaurateurs internationaux, mandatés par la région flamande, auraient enlevé une couche de trop : la couche originale de Jan Van Eyck, représentant l’Agneau mystique. Camille, une mauvaise coucheuse ?
Tableau 3.
Paul et Michèle, un couple wallon pas très porté sur la peinture. L’état défraîchi de leurs pièces de vie et de leurs châssis de fenêtres en témoigne.
— Mon ange, pour utiliser notre bongo, nous pourrions aller passer un week-end à Gand. Pour
visiter l’exposition « Van Eyck. Une révolution optique » et ainsi admirer l’Agneau mystique. Il vient d’être complètement restauré.
Musée des Beaux-Arts de la ville de Gand. La visite.
Camille est une Flamande taillée dans le roc. Elle s’appuie sur ses statuts : professeure d’université en histoire de l’art, éméritat, restauratrice attitrée. Elle en fait voir de toutes les couleurs à ces jeunes blancs-becs qui, selon elle, bousillent la tâche. Camille est assez incisive. Elle n’a pas son pareil pour noircir leur tableau.
La bataille de pinceaux et cutters entre anciens et modernes a fait tache d’huile. À la télévision et aussi sur la toile. La région, qui a investi dans ce projet grandiose de restauration, est obligée de « recadrer » la vieille dame revêche. Camille est ainsi redevenue guide au musée.
Paul la reconnaît pour l’avoir vue à la TV. Inconsciemment, il délaisse Michèle et se met à suivre le groupe de touristes, comme aimanté par les propos de la guide. Camille se trouve à présent devant l’autoportrait de Jan Van Eyck, « Homme au turban rouge ».
— Jan Van Eyck est l’un des plus grands génies de l’art pictural. Il a perfectionné la technique de la peinture à l’huile. Ses procédés étaient secrets d’État. Ils ne pouvaient pas quitter la Bourgogne. Jan Van Eyck a révolutionné la perspective. C’est un maître du détail, du vêtement, des miniatures. Il avait un sens très développé de l’observation. Il était très en avance sur son temps. Et pourtant, il reste modeste par rapport à l’aura de son frère aîné, Hubert. Comme en témoigne l’inscription sur le retable de l’Agneau mystique, mise à jour grâce à la restauration de l’œuvre : « Le peintre Hubert van Eyck, le plus grand qui soit, a commencé ce travail. Son frère Jan, qui lui succède dans cet art, a achevé cette tâche ardue. »
C’est à ce moment que la responsable du groupe fait remarquer à Paul qu’il a une fâcheuse tendance à jouer les ventouses. Mais dans un musée, faut-il se boucher les oreilles pour ne pas entendre un guide, rémunéré par d’autres ? Et qui perturbe, sans vergogne, la visite des individuels qui préfèrent admirer les œuvres en solitaire dans le calme et le silence.
Paul retrouve sa dulcinée, assise sur un banc.
— Michèle, mon ange, si on allait se restaurer… D’abord la bouffe, après la culture.
Paul et Michèle sont des enseignants retraités. Comme les tableaux de Van Eyck. Lui, prof de néerlandais ; elle, de math. Le couple est exténué. La visite est ardue, mais intéressante. Jan Van Eyck avait inventé une « machine » pour fabriquer les perspectives de ses tableaux. De quoi plaire à Michèle. Paul a étudié la culture flamande. Venir admirer le polyptyque de Jan Van Eyck dans le cadre d’une exposition mondiale est un must pour lui.
Pablo et Salvador sont prêts à l’action. Ils déambulent dans les différentes salles sans marquer le moindre intérêt pour les tableaux, écrans et mises en scène célébrant la magnificence du peintre.
Leur attention se porte sur les gardiens. Un par salle. L’air un peu somnolent. Pas très baraqués. Ils seront du petit bois sous le feu du karatéka et du tireur de savate boxe française.
Le musée regorge de caméras. Ils seront filmés sous tous les angles, c’est certain. Ce n’est pas plus mal. C’est la rançon de la gloire. Heureusement, les sorties de secours ne manquent pas.
Comme dans les grands courants en peinture, nos deux compères incarnent deux tendances : le taguage soft et hard. Un différend les oppose toujours quant à la nature des tags à apposer sur le tableau. Ils décident de se rendre à la cafétéria pour discuter le coup et prendre une décision finale.
Paul et son épouse y sont déjà.
— Paul, regarde-moi ces deux lascars. Ils ont du répondant dans le pantalon. Encore mieux que les stars du porno.
— Vous êtes incroyables, vous les femmes, vous dévisagez toujours la gent masculine en dessous de la ceinture… Mais c’est vrai qu’ils sont vachement bien équipés, ces deux cocos-là. Ils ont peut-être coincé leur portefeuille dans leur slip. Ce n’est pas une mauvaise idée avec tous les pickpockets qui rôdent aux alentours des musées. Et mettre sa bourse dans son slip, le raisonnement se tient.
Et Paul d’embrayer avec l’histoire de son frère Léonard. Il avait acheté une maison en France à un Anglais. Il avait rendez-vous à la cafétéria du British Museum, pour payer une partie de la somme en noir. La surprise du gentleman William, quand Léonard a sorti une enveloppe de son slip. Le long voyage en train l’avait passablement jaunie et défraîchie. L’argent (même noir) n’a pas d’odeur, mais quand même. Léonard a dit au vendeur qu’il pouvait recompter l’imposante liasse de livres sterling. Celui-ci lui a répondu, avec une moue dégoûtée :
— No. I trust you ! Je vous fais confiance !
Un peu plus loin, Pablo et Salvador dégustent leur bière spéciale.
— Pablo, tu as vu les deux petits vieux au fond. Ils mériteraient bien une petite restauration.
— Oui, un bon coup de laque dont nous avons le secret.
Salvador voulait dessiner une aguichante top biche qui recouvrirait l’Agneau. Ambition artistique et louable pour un faussaire. Mais Pablo préconisait de cribler la peinture de croix… gammées. Avec un petit nichon et un phallus par-ci par-là. De quoi être certain de décrocher la une dans les journaux. Le tableau final nous dira lequel des deux artistes a emporté la mise.
Paul et Michèle abordent enfin la dernière salle.
Ils s’attendent à découvrir le polyptyque dans toute sa splendeur : l’apothéose de leur visite et de leur minitrip à Gand. La déception est égale à l’attente : pas de trace du chef-d’œuvre tant convoité. Camille a terminé sa visite guidée. Les deux gros zizis sont là aussi. Ils ont l’air raplapla. Les musées, cela fatigue, les gars !
Paul enrage. Il interpelle le gardien :
— Meneer, mag ik u een vraag stellen? Spreekt u Frans ?
— Naturellement. À Gand, on connaît bien le français. Notre musée était d’ailleurs français à l’origine. Vous savez que Gand était la capitale du département de l’Escaut et en 1798…
— Monsieur, je n’en ai cure. Épargnez-nous ces considérations historiques. Je suis venu expressément à votre exposition pour admirer le triptyque des frères Hubert et Jan Van Eyck, des Flamands originaires de la Principauté de Liège, si je ne m’abuse.
— Haha ! Het Lam Gods ! L’Agneau mystique ! Le chef-d’œuvre ! Il n’est plus ici. Il a repris sa place… dans la cathédrale Saint-Bavon.
— Mais, attendez un peu. C’est ici au Musée des Beaux-Arts qu’on l’a restauré. Et on l’aurait ramené en ville, dans le baptistère de l’église, juste avant l’exposition. C’est vraiment n’importe quoi.
— Monsieur, vous ne comprenez rien à rien. Van Eyck, c’est du business pour la région flamande, pour la ville, pour l’hôtellerie… Il faut bien que les curés reçoivent leur part du gâteau également…
« Inutile de poursuivre, la messe est dite. »

  • Jérôme Bertin

Jambon, Jambon
On avait eu l’info la veille au soir. Un de nos indics que j’avais rencontré dans ma tournée du mardi soir. Je parcourais le milieu urbain, Acheter une bouteille de lait à l’épicerie, une pizza à la petite échoppe et je recueillais des informations.
Et Cyril, un gars qui avait passé pas mal de temps en prison, bien qu’il n’ait que 23 ans, et qui tentait de s’acheter une conduite, tout en restant connecté aux petites frappes de son quartier m’avait dit : ‘Demain, il y a une grosse arrivée. Ca fait une semaine que le quartier bruisse de cette rumeur.’ Je lui avais demandé de quel type. ‘Ca j’en sais rien. Mais c’est une cargaison importante. Qui vaudra un paquet de blé.’ Il m’avait indiqué deux lieux de livraison possibles. Des petits parkings peu fréquentés en centre ville. Tout dans la discrétion.
Ce qui faisait qu’on avait calé deux équipes sur et autour des parkings.
Dans mon équipe, on maîtrisait ce qu’on faisait. Un clodo avachi sur un banc, un couple qui s’embrassait sous une porte cochère, un éboueur qui ramassait les papiers gras, comme on disait autrefois…On s’était répartis à nombre égal…C’était soit un parking, soit l’autre.
On a pensé que quelque chose se produisait quand on a vu cette camionnette blanche, qui ne payait pas de mine, arriver. On a encore attendu cinq minutes avant qu’une voiture ne vienne se garer sur le parking, pas loin de la camionnette. Une vieille 308 qui ne payait pas de mine non plus.
On a attendu. Il nous fallait des éléments concrets. Des preuves.
Et des preuves, on en a eu.
Deux gars sont descendus de la voiture. Ils avaient une quarantaine d’années. Banals. La banalité du mal pour reprendre une formule célèbre. Vraiment pas des gueules de truands.
L’un d’entre eux avait une mallette à la main, et on s’est tous dits qu’elle ne contenait pas des confiseries.
Le chauffeur de la camionnette est descendu lui aussi. Tout suivait un schéma archi-classique.
La suite ne m’a pas fait penser le contraire. Le chauffeur a ouvert les battants arrière du van. Le gars qui ne tenait pas la mallette s’est penché à l’intérieur et il a examiné le contenu.
Nous on était autour mais pas dans le bon angle pour voir.
Le gars a reculé et fait un signe de tête positif à son partenaire, qui a tendu la mallette au chauffeur. Lequel l’a ouverte pour vérifier son contenu.
Et on est intervenus à ce moment-là.
J’ai avancé jusqu’à l’arrière du van.
Devant moi il y avait des empilements de petites caissettes.
Sans rien toucher, je me suis approché. Sur le flanc des caissettes des mots espagnols.
Dans la caissette, dans toutes les caissettes, des jambons. De magnifiques jambons de plusieurs kilos.
On fait toujours des démarches, officielles et réglementaires.
Deux heures plus tard, le camionnette se retrouvait, son contenu intact, dans l’un de nos laboratoires.
On ne se posait même pas la question. Pour nous, les caisses ou le jambon lui-même servaient à transporter de la drogue.
Les trois hommes arrêtés étaient muets comme des tombes.
Il nous restait la camionnette et son contenu.
Avec l’équipe technique, et toutes les précautions du monde, on a sorti plusieurs cagettes, prélevées sur diverses piles, et on a examiné ces cagettes précautionneusement. D’abord sans manipulation. Les techniciens les ont passées aux rayon X, au scanner…
Si drogue il y avait, elle était bien cachée.
On est passés à l’humain. Avec des gants, on a dégagé le jambon, et on a examiné la cagette. Double fond, double paroi…On a pensé, comme pour le LSD autrefois, qu’il pouvait y avoir de la drogue dans les étiquettes qu’il faudrait faire tremper pour la restituer.
Rien.
Il restait le jambon lui-même.
Les scans ne laissaient rien apparaître. On en a débité un, convaincus qu’il y aurait au milieu des pochons de drogue.
Hé bien non.
Alors on a pensé qu’il y avait peut-être seulement quelques jambons qui étaient concernés.
Six heures plus tard on avait vidé entièrement la camionnette, examiné toutes les caisses et tous les jambons.
On a même fait des analyses poussées sur un jambon, pensant que peut-être la chair était truffée de drogue, récupérable par un procédé quelconque.
Un fiasco total.
On se retrouvait avec une tonne de jambons sur les bras.
Les trois suspects n’ont rien voulu dire. On a été obligés de les relâcher. Filochés, bien sûr, mais ils sont repartis directement en Espagne, d’où ils venaient.
Et il nous restait ces jambons. Qui n’étaient plus à présent des pièces à conviction.
Dans les services, on se les est répartis. Inutile de gâcher. C’étaient de beaux jambons. Autant que des familles en profitent.
Je savais que cela ferait plaisir à mon père. Il était né en France, fils d’Espagnols qui avaient fait la Retirada. A la chute de Franco, il était resté en France, mais on était revenus en Espagne aux vacances. Il lui restait peu de famille, qui avait été massacrée par le gouvernement de Franco. A la mort de ma mère, ses séjours avaient été plus longs, mais il revenait avec moi, son fils unique, parce qu’il m’aimait, et sans doute aussi parce que je lui rappelais une femme qu’il avait profondément aimée.
Je l’ai trouvé dans la serre qu’il avait aménagée chez lui. Il était passionné par les plantes et avait un don exceptionnel pour les faire pousser.
A la vue du jambon, son regard s’est illuminé.
— Mais où tu as trouvé ce jambon? Il vaut une fortune. C’est un jambon haut de gamme. Il ne vient pas du supermarché du coin. Une simple tranche coûte bonbon.
— Tu plaisantes?
La vérité commençait, à se dessiner, très doucement en moi.
— Ce jambon que tu vois, il a été salé et séché pendant plusieurs années. Pas trois semaines. Trois ans. C’est de la viande de porc de la meilleure qualité. Le cochon a été élevé en plein air, nourri uniquement de glands et abattu selon des normes strictes. Toutes les traditions locales respectées.
Je venais de tout comprendre. C’était un peu comme dans La Lettre Volée. Ce qu’on avait cherché partout, l’objet du trafic, était là en évidence devant nous. Des jambons volés, et revendus bien moins chers à des amateurs.
J’ai jeté à mon père:
— Inutile de poursuivre, la messe est dite.


Inspiration n°2

  • Alberto Arecchi

Nuits d’été
Je vis ici sans espoir d’en partir. J’ai vécu longtemps l’aventure de la liberté. J’aurais voulu passer toute ma vie en Afrique, sur les rives de l’océan ou dans le désert, mais un jour tout est fini et je suis revenu ici, dans l’été chaud et humide d’une ville continentale. Maintenant je vis ici sans espoir d’en partir. Je deviens vieux, dans un quartier de banlieue. J’ai réalisé que mes voyages et mes rêves pourraient se jouer dans ce fauteuil, en face d’un clavier d’ordinateur, dans les nuits sans sommeil. Mes rêves flânent sur des plages tropicales seulement rêvées – désormais – sur un écran, sur une mer toujours bleue, où les palmiers se plient à lécher l’eau. Quand la nuit tombe, j’ouvre souvent ma fenêtre et les humeurs denses de la nuit remplissent la pièce de mon insomnie. C’est un mélange d’engrais chimiques et des fumées de la raffinerie, dont la flamme rampe triomphale au-delà des silhouettes des derniers palais. Je passe mes nuits sur Internet à la recherche d’un rêve d’évasion. Dans certains sites de chat et d’annonces, j’ai été attiré par des superbes figures vêtues en dominatrices, en cuir noir, armées de fouets et d’autres drôles d’accessoires, capables d’obtenir que tout homme se soumette à leur volonté, à leur pouvoir. Les images de femmes, belles et hautaines comme des déesses, m’invitent à mille perversions, gagnent mon attention, triomphent sur mes obsessions… C’est ainsi que, un soir, j’ai cherché un contact avec une dominatrice, pour lui demander une rencontre. Finalement j’ai décidé, je l’ai appelée. Elle se fait appeler Mélissa, mais sûrement c’est un faux nom. C’est une femme agréable, entre trente et quarante ans. La dominatrice m’a séduit surtout par ses petits pieds magnifiques: un véritable chef-d’œuvre, capable de me rendre fou. C’est l’extase d’en aspirer le parfum capiteux de pleines narines, de les embrasser, les caresser dans ma bouche, ou bien quand ils foulent mon corps. J’ai toujours été attiré par les pieds d’une belle femme mais, après avoir connu ma maîtresse, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus attendre pour m’attacher aux bouts de ses orteils, comme s’ils étaient des biberons à sucer, et de passer ma langue dans tous les creux, pour lécher avec passion ses plantes, ses talons, ses chevilles. Ceux qu’on pourrait interpréter comme des actes d’humiliation ou de dépravation sont devenus pour moi des précieuses expressions d’amour et de plaisir, dans une harmonie totale entre nos comportements. J’ai perçu l’enthousiasme, la joie et le plaisir qu’elle aussi ressentait dans cette forme de culte de son corps.
Ma maîtresse m’a ensorcelé pour que je commence à la suivre, même quand elle se déplace vers d’autres villes. J’ai pu me rendre jusqu’à trois cents kilomètres, aller-retour, pour passer une demi-heure sous ses pieds, ou pour recevoir une fessée par ses mains ou à l’aide d’un fouet, jusqu’à me faire brûler les fesses, rendues violettes. Elle aime bien ces actions et bientôt j’ai appris à aimer tout ce qui lui fait plaisir.
J’ai joué recroquevillé à ses pieds, comme un chien, dépourvu de toute dignité. J’aime quand elle me piétine et me provoque à coups de pied ou taquine ma chair avec ses hauts talons tranchants, alors que je gis couché sur le plancher de sa chambre ou sur la pelouse de son jardin privé. Pour elle, l’idée de me piétiner à l’extérieur est beaucoup plus passionnante. Elle devient folle de me voir tout rouge, fatigué et en sueur, enduit de terre et d’herbe. Quand elle veut épancher des envies particulières, elle me pousse de la pointe de sa botte jusqu’aux orties qui poussent au bout du jardin. La démangeaison, dans ces cas, me fait garder son souvenir au moins pendant cinq jours, après chaque rencontre. Il ne s’agit jamais, toutefois, de ces horribles tortures qu’on pourrait imaginer, en entendant parler de ces pratiques.
Comme un jeune garçon amoureux, je me réveille en sueur dans mon lit, au cœur des nuits d’été, en ayant rêvé d’embrasser et de toucher les pieds de ma maîtresse. Je ne peux plus me rendormir, la vision hante mon cerveau.
Quand le désir de la voir et de me faire maîtriser devient trop fort, je lui envoie un message par téléphone et je cours vers son sanctuaire, prêt à ses tortures.
Enfin, le mois de septembre est arrivé. J’ai passé mon temps en profitant, à la télévision, des visions de plages, récifs et cocotiers, dans le vent chaud de la mousson. J’ai pu embrasser et sucer les pieds d’une belle femme, qui jouit à me fesser.
La nuit dernière, j’ai rêvé d’être à quatre pattes, dans une cage à lion. Ma nounou était habillée en dompteuse, très élégante. Elle était habillée d’une salopette noire aux brandebourgs dorés, les cuisses et les longues jambes gainées par des bas résille avec des reflets argentés, des bottes à talons hauts, et saisissait un long fouet menaçant, claquant à deux pouces de mes fesses. Je m’efforçais, malgré mes modestes compétences athlétiques, d’exécuter les exercices qu’elle m’ordonnait, de monter et descendre un petit tabouret. Je ne sais pas si – dans mon rêve – il y avait du public dans le cirque, autour de moi, en train de m’observer. Je n’avais d’yeux et d’oreilles que pour elle, la dompteuse magnifique. Ses longs cheveux, noirs comme la nuit, remplissaient mon champ de vision; je les voyais se balancer dans les airs dans un rythme hypnotique, souligné par le roulement des tambours de la bande.
Lorsque je me suis réveillé, les images du rêve étaient encore bien vives dans ma mémoire. J’ai toujours été une petite bête à dompter et j’ai enfin le sentiment d’avoir trouvé ma place: à quatre pattes au milieu d’une piste de cirque, pour faire des exercices sur un tabouret, sous le contrôle du fouet de ma dompteuse personnelle. Toute décision est laissée à elle. Il me suffit d’obéir et d’exécuter ses ordres, et – si je n’étais pas prêt et précis – d’en souffrir la punition bien méritée. Une forme de souffrance plus supportable, plus agréable, par rapport à l’isolement complet, dans lequel j’avais passé les dernières années.
L’été se termine avec un peu d’amertume et de nostalgie pour les promenades dans la ville vide et les sueurs nocturnes. Cette année, cependant, l’été a changé ma vie et je peux démarrer le travail acharné de l’automne avec une énergie renouvelée. Je vais commencer la saison dans une nouvelle perspective, prêt à entrer dans une cage, aux pieds d’une dompteuse experte et attentive. Elle sait qu’elle pourra m’avoir tout à fait à sa disposition avec un simple signe de la tête, ou un claquement de doigts. Une femme consciente, comme les demoiselles d’honneur d’antan, qu’il suffira la vue de sa cheville à découvert, offerte à mes baisers, pour faire de moi une natte, gisant au sol à son service, prêt à toute commande.
Je vais passer mes soirées devant l’écran de mon ordinateur, en rêvant les pieds de Mélissa.
Pourtant, aucune chance de revenir en arrière.

  • Armand de Lesquivir

« La fin justifie les moyens » m’annonça Édith alors qu’elle était éprise de moi au point d’en désigner la parabole. Mais moi Laurent je lui répondis : « Il n’y a pas de pire orfèvrerie que de vouloir châtier ce qui n’a pas de désir ! » Et elle ajouta : « Tu n’as donc aucune clémence pour ce qui est de la répartie d’une femme à vouloir mettre en valeur un homme qui a de la suite dans les idées ? »
— C’est que tu es trop dans la déconvenue pour ne pas être altière !
— Mais pourtant je ne suis pas du tout rancunière à ce qui se met dans le refus !
— Alors apprends de moi qu’il n’y a pas de pire refus que celui qui se veut égoïste.
— Et que veux-tu que ça me fasse puisque mon désir est le mien et qu’il n’y a rien de plus altruiste à en partager le serment !
— Oui mais ton désir n’est pas le mien et il n’en sera rien là où s’entête ton urgence !
— Alors je ne crois pas si bien entendre ! Tu es donc prêt à attendre de moi que j’ai la vélocité du cœur et de l’âme ?
— J’attends surtout de toi que ton côté femme cultivée n’emprunte pas trop ton côté femme tendre qui a surtout tendance à être une mijaurée dès qu’il y a de la sensualité.
— Alors je me montrerai placide pour ce bien-être qui fait que ma figure est docile.
— En effet je sais que dans ton regard il y a un charme absolu qui ne demande pas mieux qu’à s’ouvrir, à partir de la beauté qu’elle renferme, vers un amour plus vrai et plus profond.
— Alors allons chez moi si telle est aussi ta conviction !
— Je n’ai pas dit que j’étais pressé, j’ai juste dit que j’étais caressé par l’espoir d’avoir à nous unir par la plus libre des sympathies.
— Mais pourquoi ne pas aller au devant des choses qui te sont alors sympathiques ?
— Parce que je n’ai d’attirance que pour le physique et que je n’ai en amitié que pour avoir à m’en séparer. Mais de toi je veux l’amitié qui ne prend pas de risque à se désavouer.
— Alors que comptes-tu faire maintenant ?
— Te raccompagner comme à chaque fois où nous nous retrouverons dans ce café et que j’aurais à y reconnaître toute la simplicité de séduction qui est la tienne.
— Alors je ne serai jamais ta compagne ?
— Pas tant que j’aurai à te raccompagner chez toi pour ne pas en divulguer la vénalité.
— Que veux-tu dire ? Que j’abuse de ton service à m’enivrer dans les plus grands cafés ?
— Pas vraiment ! Juste à te servir de moi pour ta célébrité de femme cultivée !
— Et ça c’est de la vénalité que servir mon intérêt ?
— C’est pire que cela ! C’est de l’opportunisme d’influence !
— Comment ça ? Je ne saisis pas très bien !
— En fait c’est juste que tu me fréquentes pour arranger ton image !
— Ah ! Parce que tu ne crois pas que je t’aime !
— Bon, allons-y que je te raccompagne afin que tu ne profite pas trop de ma Mercedes !
— Ah ! Parce que vous êtes comme ça les mecs aujourd’hui ?
— Vas-y monte avant que je ne te laisse sur place !
— Bon, d’accord ! Mais laisse-moi t’offrir un verre chez moi afin que tu découvres le raffinement de mon bar à alcools !
— Tu sais très bien que je n’aime pas les alcools forts !
— Alors tu devras faire face aux élans d’une femme enivrée…
— Et si je te laisse en bas de chez toi, comment feras-tu ?
— Eh bien, tu n’auras plus besoin de moi pour les devoirs de maths !
— Ah, ça ! C’est du chantage !
— Et pour ta voiture ! C’est quoi ?
— Ça, c’est ma voiture !
— Qu’est-ce que tu peux être égoïste !
— Parce que coucher avec toi ça devrait forcément être consentant ?
— Non, ça devrait être épatant !
— Et qu’est-ce qui devrait être épatant ?
— Que deux intellectuels comme nous s’envoient en l’air !
— Ah ! Parce que tu crois que j’en suis qu’à mon premier rapport sexuel ?
— Non, mais venant de toi j’ai tout à y apprendre…
— Alors tu dois être ennuyeuse à en mourir !
— Comme je te l’ai déjà dit, avec un peu d’alcool je partirai au quart de tour !
— Pourtant depuis que je te connais tu n’arrêtes pas de dire que tu me trouves attirant ?
— Oui mais il m’arrive d’écrire sous stupéfiants et je suis très créative !
— Parce que tu crois que sous alcool tu seras plus inspirée ?
— Et surtout moins inhibée !
— Bon, voilà ! Nous voilà chez toi !
— Et alors tu ne veux pas monter ?
— Oui mais évite de rouler des fesses afin que ta cambrure m’en paraisse plus sympa !
— Et qu’est-ce qui te fait dire ça ? Tu ne m’as jamais vu marcher ?
— Oui, mais je soutiens qu’une fille excitée en fait toujours trop !
— Et si je te disais que je ne suis pas encore excitée qu’aurais-tu à penser ?
— Que ce n’est pas moins que tu désires mais ton foutu alcool à placebo !
— Mais tu me prends pour une addictive maintenant ?
— Non ! Pour une fille qui n’est pas sûre de ses désirs !
— Et pourtant depuis tout ce temps c’est toi que j’essaie de draguer !
— Mais ça, ça ne veut rien dire quand on ne veut satisfaire que ses propres désirs !
— Oui mais l’objet du désir est toujours dépendant du sujet qu’il veut conquérir.
— Bon là tu m’as conquis ! Allons donc dans tes appartements…
— Voici le salon ! Installe-toi sur le canapé, veux-tu ?
— Alors que me proposes-tu qui ne soit pas trop fort ?
— On va éviter le Whisky, le Gin ou la Vodka et je te propose de l’eau de vie de prune.
— Ce n’est pas trop fort, tu vas voir. Et en plus tu vas n’en boire que 7 cl !
— Et c’est digeste ?
— Ça ne correspond qu’au tiers du contenu d’un verre normal et en plus comme c’est un digestif, ça permet d’éliminer les mauvaises toxines !
— Et toi ? Qu’est-ce que tu bois ?
— La même chose que toi ! Comme ça on en reste à part égale !
— Pourquoi ? Tu ne veux rien de plus de moi ?
— Non, je voulais juste savoir jusqu’à quel degré d’entente tu pouvais respecter notre amitié !
— C’est dire que je m’étais dit : « Pourtant aucune chance de revenir en arrière ».

  • Denis Dessenne

Les hortensias du père Jasmin
(Histoire inspirée de faits réels)
Par une belle matinée d’automne, le père Jasmin travaillait dans son jardin. Il regardait la longue haie d’hortensias en se disant qu’il faudrait bientôt couper les têtes fanées. Quelle tâche fastidieuse ! De la rue, il fut soudain interpelé par deux jeunes hommes : « Bonjour Monsieur, excusez-nous de vous déranger, nous cherchons des fleurs fanées pour composer des pots-pourris parfumés que nous vendons…. Nous passons dans les jardins et les achetons. Nous avons vu vos beaux hortensias. Nous en donnons un franc de la tête. Nous nous occupons de tout ! » L’abbé Jasmin flaira la bonne affaire, il aurait de l’argent pour acheter ses graines l’an prochain mais surtout, surtout, on allait le débarrasser à bon compte de ces fichues têtes d’hortensias… Il accepta le marché et, laissant les deux hommes couper les fleurs fanées et les mettre dans des grands sacs, il rentra boire un café. L’aide au prêtre, la cousine Marie-Jeanne, remarqua le visage joyeux du père Jasmin. Celui-ci lui raconta qu’il y avait dans le jardin deux hommes occuper à couper les têtes d’hortensias et qu’en plus, ils allaient le dédommager. Marie-Jeanne était sceptique : « Acheter des fleurs fanées pour faire des pots-pourris parfumés ? Tu ne trouves pas ça étrange, Raoul ? » Avec sa foi ardente en la bonté naturelle de l’homme, « la plus belle création de Dieu », le père Jasmin trouva au contraire ces deux jeunes hommes fort courageux. Après avoir lu son journal, il sortit les rejoindre. Ensemble, ils comptèrent les têtes d’hortensias : quatre-cent-dix-sept ! L’abbé Jasmin arrondit le chiffre et reçut quatre cents francs cash ! Les visiteurs du matin repartirent avec sept grands sacs qu’ils chargèrent dans un break. Le prêtre crut devoir rassurer sa cousine : « Vois-tu, Marie-Jeanne, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Je suis débarrassé de ces fleurs fanées qui se décomposent si mal, ces jeunes gens vont pouvoir composer leurs pots-pourris et moi, avec l’argent, je vais pouvoir acheter paquets de graines, plants de tomates et petites fleurs pour l’année à venir. S’il reste de l’argent, je le verserai aux bonnes œuvres de la paroisse ! » Le père Jasmin fanfaronna un peu, sans quand même tomber dans le péché d’orgueil, avec cette bonne affaire. Il racontait facilement son aventure aux villageois qu’il rencontrait. Puis, il ajoutait au risque de rendre jaloux les autres jardiniers : « Je dispose grâce à eux d’un beau budget pour l’an prochain… Je vais pouvoir acheter sur le marché ces plants de tomates anciennes dont j’ai envie depuis plusieurs années… mais qui sont un peu chers ! » Quelques paroissiens vinrent chez le père Jasmin chercher des boutures d’hortensias. Raoul reçut les sollicitations avec bienveillance, sans craindre une future concurrence, un excès d’offre par rapport à la demande et donc un effondrement du cours de l’hortensia fané. Il donna même des conseils : « C’est un peu tard, nous sommes déjà en octobre. La période idéale pour le bouturage est de juillet à septembre. Mais si vous trempez les tiges dans des hormones, vous faciliterez la reprise. Et n’oubliez pas, pour l’hortensia, la situation idéale, c’est un pied de mur et un sol acide. Moi, j’utilise de la terre de bruyère et des ardoises cassées pour baisser le pH. » Un villageois particulièrement intéressé demanda cinquante boutures ! Puis il questionna le prêtre : « Monsieur l’Abbé, savez-vous combien vaudra la tête d’hortensia quand nous passerons à l’euro dans trois ans ? » L’année suivante, en septembre, comme promis, les deux jeunes gens revinrent sonner à la porte du père Jasmin. On compta les fleurs d’hortensias : quatre-cent-soixante-et-onze ! Certaines étant un peu abîmées ou chétives, le père Jasmin baissa la facture à quatre cent cinquante francs, qu’il toucha aussitôt en espèces. Il doucha ensuite les espoirs des acheteurs : non, il n’y avait pas encore à sa connaissance d’autres jardins avec des hortensias dans le village. Il faudra au moins attendre deux ou trois ans, le temps que les sols s’acidifient et que les plantes poussent… Cette même année, un peu avant Noël, Marie-Jeanne et Raoul furent invités chez un autre cousin, notaire de son état, qui habitait en ville à plus d’une heure de route. Quelle expédition que de s’y rendre ! Le père Jasmin n’aimait pas trop conduire… Le notaire et sa femme reçurent très bien les deux villageois. Était aussi présent le dernier de leurs trois enfants, Jean-Baptiste, étudiant d’une vingtaine d’année. Entre cousins, on évoqua longuement les souvenirs d’enfance, le bon vieux temps, la ferme des grands-parents avec le jardin extraordinaire regorgeant de fraises délicieuses… Le notaire demanda : « Au fait, Raoul, toujours la même passion pour ton jardin ? » Le père Jasmin répondit que oui. Et maintenant, il avait un gros budget à y consacrer… Il raconta l’histoire des hortensias. Jusqu’à présent à l’écart de la conversation, Jean-Baptiste fit part de sa surprise : « Des pots-pourris pour parfumer les toilettes ? Ouais… » Il éclata d’un rire qui surprit la tablée. Puis il se reprit et expliqua : « Moi je connais un gars qui en s’en sert autrement : il coupe la marie-jeanne avec ! » Chacun de s’étonner, surtout l’aide au prêtre, alors l’étudiant se lança dans un cours initiatique : « La marie-jeanne ? C’est le cannabis… Et comme ça reste un peu cher, certains trafiquants le coupent avec des fleurs d’hortensias qu’ils se procurent dans les jardins… ça leur permet de booster leurs bénéfices ! C’est connu dans la région. En revanche, je vous préviens : ne fumez surtout pas l’hortensia pur, c’est très dangereux ! » Le père Jasmin fut comme assommé par cette révélation. Marie-Jeanne triomphait : « Je te l’avais bien dit, Raoul, que ce n’était pas très catholique ! »
Le père Jasmin dormit mal cette nuit-là. Fébrile, il s’imaginait menotté entre deux gendarmes, embarqué dans un fourgon sous le regard réprobateur des paroissiens. Et il lisait déjà des articles dans la presse locale : un prêtre impliqué dans un trafic de drogue ! Le lendemain dès l’aube, il entreprit d’arracher tous ses hortensias sous l’œil goguenard de Marie-Jeanne. En honnête homme, il alla trouver les villageois auxquels il avait fourni des boutures : « Détruisez vos hortensias comme je viens de le faire ! C’était une bonne idée au départ mais de mauvaises âmes en ont fait une plante du diable ! Inutile de poursuivre, la messe est dite. »

  • Jason Ledoux

Le chemin de la vie
La vie est un chemin tortueux, parsemé d’embûches et de défis. Mais c’est justement dans ces défis que nous trouvons les leçons les plus précieuses. Les erreurs que nous faisons, les choix que nous prenons, tout cela contribue à faire de nous les personnes que nous sommes aujourd’hui.
Je pense souvent à ce que serait ma vie si j’avais pris des décisions différentes. Si j’avais suivi mes rêves, si j’avais été plus courageux, si j’avais pris plus de risques. Mais je sais que je ne peux pas changer le passé. Je ne peux pas revenir en arrière.
Pourtant, aucune chance de revenir en arrière. C’est une réalité que j’ai acceptée. Mais cela ne signifie pas que je ne peux pas apprendre de mes erreurs. Que je ne peux pas utiliser mes expériences pour grandir, pour devenir une meilleure personne.
Je me souviens de ce qu’un ami a dit un jour : « Je ne regrette rien, car chaque erreur m’a permis de grandir. » C’est une attitude qui me semble très saine. J’ai appris à accepter mes erreurs, à les voir comme des opportunités pour grandir, pour me développer.
Mais comment faire pour accepter mes erreurs ? Comment faire pour ne pas me laisser emporter par les regrets et les « quoi si » ? C’est une question qui me hante souvent. Et je suppose que je ne suis pas le seul.
Une amie a partagé son expérience, disant qu’elle a appris à accepter ses erreurs en se concentrant sur le présent. « Je ne vis pas pour travailler, mais je travaille pour vivre », a-t-elle dit. « Je profite de chaque instant, à chaque moment, à chaque jour. »
C’est une attitude qui me semble très saine. J’ai appris à vivre dans le présent, à profiter de chaque instant, plutôt que de me laisser emporter par les regrets et les « quoi si ». J’ai appris à apprécier les petites choses, à trouver la beauté dans les détails.
Mais comment faire pour apprécier les petites choses, pour trouver la beauté dans les détails ? C’est une question qui me hante souvent. Et je suppose que je ne suis pas le seul.
Une amie a partagé son expérience, disant qu’elle a appris à apprécier les petites choses en se concentrant sur les sens. « Je me concentre sur la beauté des couleurs, sur la douceur des sons, sur la saveur des saveurs », a-t-elle dit. « Je me concentre sur les petites choses qui font la vie belle. »
C’est une attitude qui me semble très saine. Nous devons apprendre à nous concentrer sur les sens, à apprécier les petites choses qui font la vie belle. Nous devons apprendre à trouver la beauté dans les détails, à apprécier les petites choses qui nous entoure.
Je me souviens de ce que qu’un ami a dit un jour : « Je ne suis pas la même personne que j’étais il y a cinq ans. » C’est une phrase qui me semble très vraie. Nous sommes tous en train de grandir, de nous développer, et nous changeons tous au fil du temps.
Mais comment faire pour accepter ce changement ? Comment faire pour ne pas se laisser emporter par les regrets et les « quoi si » ? C’est une question qui me hante souvent. Et je suppose que je ne suis pas le seul.
Un ami a partagé son expérience, disant qu’il a appris à accepter le changement en se concentrant sur le présent. « Je ne me concentre pas sur le passé ou l’avenir », a-t-il dit. « Je me concentre sur le présent, sur ce que je peux contrôler. »
C’est une attitude qui me semble très saine. Nous devons apprendre à nous concentrer sur le présent, à accepter le changement et à nous adapter aux nouvelles situations. Nous devons apprendre à lâcher prise sur le passé et à ne pas nous inquiéter pour l’avenir.
Mais cela n’est pas toujours facile. Il y a des moments où nous nous sentons perdus, où nous ne savons pas quoi faire. Il y a des moments où nous nous sentons coincés, où nous ne savons pas comment avancer.
C’est dans ces moments-là que nous devons nous rappeler que nous ne sommes pas seuls.
Nous devons nous rappeler que nous avons tous des regrets, des choses que nous aurions aimé faire différemment. Nous devons nous rappeler que nous sommes tous en train de grandir, de nous développer, et que nous faisons tous des erreurs.
Et c’est justement dans ces erreurs que nous trouvons les leçons les plus précieuses. Les erreurs que nous faisons, les choix que nous prenons, tout cela contribue à faire de nous les personnes que nous sommes aujourd’hui.
Je me souviens de ce qu’un sage a dit un jour : « Je ne suis pas la même personne que j’étais il y a cinq ans. » C’est une phrase qui me semble très vraie. Nous sommes tous en train de grandir, de nous développer, et nous changeons tous au fil du temps.
Et c’est justement ce changement qui nous permet de grandir, de nous développer et de devenir les personnes que nous sommes destinées à être.
Nous devons apprendre à accepter ce changement, à nous adapter aux nouvelles situations et à continuer à grandir et à nous développer.
Il y a des moments où nous nous sentons perdus, où nous ne savons pas quoi faire. C’est comme si nous étions à un carrefour, avec plusieurs chemins à prendre, mais sans savoir lequel est le bon.
C’est dans ces moments-là que nous devons nous rappeler que nous avons le pouvoir de choisir. Nous pouvons choisir de prendre un chemin, de suivre notre cœur, de faire confiance à notre instinct.
Mais comment faire pour savoir quel chemin prendre ? Comment faire pour savoir ce qui est le mieux pour nous ? C’est une question qui ne peut pas être répondue de manière définitive. Chaque personne a ses propres réponses, ses propres chemins à prendre.
Et c’est justement cette diversité qui fait la richesse de la vie. Nous pouvons apprendre les uns des autres, nous pouvons nous inspirer les uns des autres.
Mais pour cela, il faut être ouvert, il faut être réceptif. Il faut être prêt à écouter, à apprendre, à grandir. Il faut être prêt à lâcher prise sur nos certitudes, sur nos préjugés.
Car c’est souvent dans les moments où nous sommes les plus certains de nous-mêmes que nous sommes les plus éloignés de la vérité. C’est souvent dans les moments où nous sommes les plus convaincus de nos propres opinions que nous sommes les plus fermés à celles des autres.
Et c’est justement cette fermeture qui nous empêche de grandir, qui nous empêche de nous développer. Car pour grandir, pour nous développer, il faut être prêt à prendre des risques, à essayer de nouvelles choses, à explorer de nouveaux horizons.
Il faut être prêt à sortir de sa zone de confort, à affronter l’inconnu, à se confronter à ses propres peurs et à ses propres limites. Car c’est souvent dans les moments où nous sommes les plus vulnérables que nous sommes les plus ouverts à la croissance, à la transformation.
C’est comme si nous étions des graines qui ont besoin d’être plantées dans la terre, de recevoir l’eau et la lumière du soleil pour pouvoir germer et grandir.
Et c’est justement cette vulnérabilité qui nous permet de nous connecter avec les autres, de partager nos expériences, nos émotions, nos pensées. Car lorsque nous sommes vulnérables, nous sommes plus authentiques, plus honnêtes, plus ouverts.
Et c’est dans cette ouverture que nous trouvons la véritable connexion, la véritable communication. Car lorsque nous sommes ouverts, nous sommes plus réceptifs, plus sensibles, plus empathiques. Nous sommes plus capables de comprendre les autres, de les écouter, de les soutenir.
Et c’est justement cette connexion qui nous permet de nous sentir moins seuls, moins isolés. Car lorsque nous sommes connectés avec les autres, nous sommes plus forts, plus résilients, plus capables de faire face aux défis de la vie.
Et c’est dans cette force que nous trouvons la véritable liberté, la véritable autonomie. Car lorsque nous sommes forts, nous sommes plus capables de prendre des décisions, de faire des choix, de créer notre propre vie.
Et c’est dans cette liberté que nous trouvons la véritable créativité, la véritable inspiration. Car lorsque nous sommes libres, nous sommes plus capables de penser de manière innovante, de trouver des solutions créatives aux problèmes que nous rencontrons.
Et c’est justement cette créativité qui nous permet de créer notre propre vie, de donner forme à nos rêves et à nos désirs. Car lorsque nous sommes créatifs, nous sommes plus capables de voir les possibilités, de trouver les opportunités, de créer notre propre réalité.
Et c’est dans cette création que nous trouvons la véritable joie, la véritable satisfaction. Car lorsque nous créons quelque chose de nouveau, quelque chose qui nous appartient, nous nous sentons plus vivants, plus épanouis.
Et c’est justement cette joie qui nous permet de partager notre créativité avec les autres, de laisser notre empreinte sur le monde. Car lorsque nous sommes joyeux, nous sommes plus capables de donner, de partager, de nous connecter avec les autres.
Et c’est dans cette connexion que nous trouvons la véritable signification, le véritable but. Car lorsque nous sommes connectés avec les autres, nous sommes plus capables de comprendre notre place dans le monde, de trouver notre raison d’être.
Et c’est dans cette signification que nous trouvons la véritable paix, la véritable sérénité. Car lorsque nous savons pourquoi nous sommes ici, pourquoi nous faisons ce que nous faisons, nous sommes plus capables de nous sentir en harmonie avec nous-mêmes et avec le monde qui nous entoure.
Et c’est justement cette paix qui nous permet de voir les choses sous un nouveau jour, de trouver la beauté dans les détails, d’apprécier les petites choses de la vie. Car lorsque nous sommes en paix, nous sommes plus capables de nous arrêter, de respirer, de regarder autour de nous.
Et c’est dans cette contemplation que nous trouvons la véritable sagesse, la véritable connaissance. Car lorsque nous nous arrêtons pour regarder, pour écouter, pour sentir, nous sommes plus capables de comprendre les choses, de voir les liens qui existent entre elles.
Et c’est justement cette sagesse qui nous permet de prendre des décisions éclairées, de faire des choix qui sont en harmonie avec nos valeurs et nos objectifs. Car lorsque nous sommes sages, nous sommes plus capables de voir les conséquences de nos actes, de prendre en compte les besoins des autres.
Et c’est dans cette prise en compte que nous trouvons la véritable compassion, la véritable empathie. Car lorsque nous sommes capables de voir les choses du point de vue des autres, de comprendre leurs besoins et leurs émotions, nous sommes plus capables de les aider, de les soutenir.
Et c’est dans cette compassion que nous trouvons la véritable connexion avec les autres, la véritable communauté. Car lorsque nous sommes capables de voir les choses du point de vue des autres, de comprendre leurs besoins et leurs émotions, nous sommes plus capables de nous connecter avec eux, de partager leurs joies et leurs peines.
Et c’est justement cette connexion qui nous permet de créer un monde meilleur, un monde où les gens se soutiennent les uns les autres, où les gens se respectent les uns les autres. Car lorsque nous sommes connectés, nous sommes plus capables de travailler ensemble, de partager nos connaissances et nos expériences, de créer quelque chose de nouveau et de meilleur.
Et c’est dans cette création que nous trouvons la véritable liberté, la véritable autonomie. Car lorsque nous sommes capables de créer quelque chose de nouveau, quelque chose qui nous appartient, nous sommes plus capables de prendre des décisions, de faire des choix, de créer notre propre vie.
Et c’est justement cette liberté qui nous permet de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et but. Car lorsque nous sommes libres, nous sommes plus capables de suivre nos rêves, de réaliser nos désirs, de créer notre propre réalité.
Et c’est dans cette réalité que nous trouvons la véritable joie, la véritable satisfaction. Car lorsque nous sommes capables de créer notre propre réalité, lorsque nous sommes capables de suivre nos rêves, nous sommes plus capables de nous sentir vivants, de nous sentir épanouis.
Et c’est dans cette joie que nous trouvons la véritable signification de la vie. Car lorsque nous sommes capables de créer notre propre réalité, lorsque nous sommes capables de suivre nos rêves, nous sommes plus capables de comprendre pourquoi nous sommes ici, pourquoi nous faisons ce que nous faisons.
Et c’est justement cette compréhension qui nous permet de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but. Car lorsque nous savons pourquoi nous sommes ici, pourquoi nous faisons ce que nous faisons, nous sommes plus capables de nous sentir vivants, de nous sentir épanouis.
Et c’est dans cette épanouissement que nous trouvons la véritable paix, la véritable sérénité. Car lorsque nous sommes capables de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but, nous sommes plus capables de nous sentir en harmonie avec nous-mêmes et avec le monde qui nous entoure.
Et c’est justement cette paix qui nous permet de nous sentir complets, de nous sentir entiers. Car lorsque nous sommes capables de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but, nous sommes plus capables de nous sentir vivants, de nous sentir épanouis.
Et c’est dans cette vie que nous trouvons la véritable beauté, la véritable splendeur. Car lorsque nous sommes capables de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but, nous sommes plus capables de voir la beauté dans les choses, de voir la splendeur dans les moments.
Et c’est justement cette beauté qui nous permet de nous sentir connectés à quelque chose de plus grand que nous-mêmes. Car lorsque nous sommes capables de voir la beauté dans les choses, de voir la splendeur dans les moments, nous sommes plus capables de nous sentir partie d’un tout, d’un univers qui nous dépasse.
Et c’est dans cette connexion que nous trouvons la véritable sagesse, la véritable connaissance. Car lorsque nous sommes capables de voir la beauté dans les choses, de voir la splendeur dans les moments, nous sommes plus capables de comprendre les choses, de voir les liens qui existent entre elles.
Et c’est justement cette sagesse qui nous permet de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but. Car lorsque nous sommes capables de comprendre les choses, de voir les liens qui existent entre elles, nous sommes plus capables de nous sentir vivants, de nous sentir épanouis.
Et c’est dans cette vie que nous trouvons la véritable joie, la véritable satisfaction. Car lorsque nous sommes capables de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but, nous sommes plus capables de nous sentir vivants, de nous sentir épanouis.
Et c’est justement cette joie qui nous permet de partager notre vie avec les autres, de partager notre amour et notre compassion avec le monde qui nous entoure. Car lorsque nous sommes capables de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but, nous sommes plus capables de nous sentir connectés aux autres, de nous sentir partie d’un tout.
Et c’est dans cette connexion que nous trouvons la véritable paix, la véritable sérénité. Car lorsque nous sommes capables de partager notre vie avec les autres, de partager notre amour et notre compassion avec le monde qui nous entoure, nous sommes plus capables de nous sentir en harmonie avec nous-mêmes et avec le monde qui nous entoure.
Et c’est justement cette paix qui nous permet de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but. Car lorsque nous sommes capables de nous sentir en harmonie avec nous-mêmes et avec le monde qui nous entoure, nous sommes plus capables de nous sentir vivants, de nous sentir épanouis.
Et c’est dans cette vie que nous trouvons la véritable beauté, la véritable splendeur. Car lorsque nous sommes capables de vivre pleinement, de vivre intensément, de vivre avec passion et avec but, nous sommes plus capables de voir la beauté dans les choses, de voir la splendeur dans les moments.
Et c’est ainsi que nous arrivons au bout de notre chemin, avec des souvenirs, des regrets et des rêves inachevés. Nous avons vécu, nous avons aimé, nous avons perdu, mais nous avons toujours appris, toujours grandi.
Et maintenant, nous nous tenons à la croisée des chemins, regardant en arrière, mais sachant que nous ne pouvons pas revenir. Les choix que nous avons faits, les décisions que nous avons prises, ont façonné notre vie, ont fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui.
Pourtant, aucune chance de revenir en arrière.

  • Tuy-Nga Brignol

La liberté de faire ses choix de vie
La liberté de choix est un élément essentiel des droits de chacun de dire oui ou non. Elle est sans limite si ce choix est librement choisi, sans aucune contrainte, éclairé par la sagesse et le discernement. Notre vie est une série successive de choix. Des plus petites décisions, comme le choix de notre déjeuner, aux plus importantes, comme le choix d’une carrière ou d’un partenaire de vie. Chaque choix a un poids.
Le droit de choisir signifie que nous avons la liberté de prendre nos propres décisions en fonction de nos propres préférences, croyances et valeurs.
Le choix, en philosophie, est la capacité de décider librement entre des alternatives. Le choix est un corollaire de la notion de libre arbitre, comprise comme le pouvoir ou la capacité à prendre des décisions ou à accomplir des actions.
La complexité des décisions de choix nous amène souvent à nous demander à quel point notre vie aurait été différente si nous avions fait un autre choix. Dans des moments de prise de conscience, nous pouvons imaginer une autre version de soi, vivant en parallèle avec notre vraie personne dans notre vie de tous les jours.
La liberté de choix signifie que nous avons le droit de prendre nos propres décisions, et de pouvoir choisir comment nous souhaitons utiliser nos choix, à être libre de l’autorité arbitraire d’autrui. Cela inclut la façon dont nous voulons vivre notre vie, ce que nous voulons faire de nos relations avec les collègues, les amis et la famille.
L’influence de nos décisions passées est indéniable, façonnant non seulement notre avenir mais aussi notre identité et personnalité. Parfois, ces décisions nous apportent joie et épanouissement, tandis qu’en d’autres moments, elles nous conduisent sur des chemins du regret.
Le poids des opportunités manquées peut être lourd, et il est facile de se laisser prendre au piège du « Et si… ». En réalité, le présent est le seul endroit où nous exerçons une réelle influence. Le passé est une collection d’expériences vécues, et aucune envie ou regret ne peut changer ce qui a déjà été fait. Au fil du temps, nous apprenons à accepter les conséquences de nos choix et actes. Nous nous acceptons, sachant que nous sommes la résultante de chaque décision de chaque instant. Il n’y a aucun moyen de revenir en arrière, même si nous le souhaitons. Nous devons apprendre à accepter la vie que nous avons créée, même si elle ne correspond pas toujours à la vision que nous avions de nous- mêmes. Nous grandissons, nous nous adaptons et évoluons, souvent de manière inattendue, et la vie que nous vivons est la seule que nous puissions vraiment connaître.
Avons-nous vraiment la liberté de choix ? Les recherches combinées montrent clairement que les êtres humains ont le pouvoir de faire des choix conscients. Cette capacité d’agir et le sens de la responsabilité personnelle se produisent dans le cerveau.
Quelle différence avec le libre arbitre ? Bien que l’exercice des choix soit entravé par divers obstacles, le libre arbitre n’implique pas la liberté d’action. La liberté de choix ou liberté de choisir sa volonté est logiquement distincte de la liberté de mettre en œuvre la liberté d’exercer sa volonté.
La liberté de choix est la possibilité et l’autonomie d’accomplir une action choisie sans être contraint par le contexte extérieur. La liberté de choix peut faire référence au libre arbitre, à la capacité de choisir entre différentes actions possibles sans entrave.
Avons-nous toujours le choix ? Oui, selon le philosophe Robert Misrahi, car nous sommes toujours responsables des décisions que nous prenons. Non, selon la psychologue et
psychanalyste Dominique Miller, car nous sommes menés – et parfois malmenés – par notre inconscient.
En tant qu’êtres humains, nous avons la capacité de prendre nos propres décisions et de faire nos propres choix. Cependant, il est important de comprendre que notre liberté de prendre des décisions n’est pas illimitée et qu’elle est souvent influencée par divers facteurs. La société, la culture et les lois peuvent imposer des limites aux choix que nous aurions pu faire. Tout ce que nous faisons, nous le faisons par choix. Qu’il s’agisse de nous lever le matin, de choisir ce que nous allons manger ou boire, de choisir ce que nous allons faire, d’aller travailler ou non, de promener le chien, de faire le lit, sont autant d’exemples de l’expression de notre « libre arbitre ». Pourtant, aucune chance de revenir en arrière.

  • Amapola

Respecter forme et nombre de caractères
Y compris les espaces il faut que je gère
sans retour à la ligne ni police étrangère
Sobre et lisse présentation il me reste à faire
Choisir les bonnes actions et pas le contraire

Tous les trente du mois il faut que je m’affaire
Pour répondre à l’appel il suffit que j’adhère
Aux consignes décrites par Mots et Lumières
Faisant fi de mes goûts et penchants solitaires
Souvent je vogue embarquée dans la galère
Et ne trouve plus ni l’art ni la manière
De conter le récit selon les bons critères
Alors tous les jours je repousse et diffère
L’écriture du texte qu’en vain
Et je laisse des trous comme en a le gruyère
A chaque fin de vers dont les pieds j’énumère
J’ai la tête à l’envers je manque de matière
J’essaie des tournures modifie puis tempère
Avant de tout rayer de biffer et refaire
Quand vient la bonne idée qui est souvent la première
J’écoute mes pensées me guider j’obtempère
Sentiments partagés enrobés de mystère
Enquête à démêler pour ambiance policière
Quelques coups échangés violence passagère
Errance et graffiti sur fond de gare routière
Des mots drôles du suspens il faut que j’insère
Un rude gaillard une belle messagère
Pourquoi pas ajouter bien laide mégère
Doublée s’il vous plaît d’une langue de vipère
Du rire et des pleurs quelques tristes compères
Parfois je l’avoue une horrible commère
Vient semer dans l’histoire la haine et la misère
personnages bien plantés et dialogues sincères
sont les éléments clés du défi littéraire
ingrédients mélangés pour l’histoire parfaire
une charpente structurée et la magie opère
le ton de l’intrigue il faut que j’exagère
Afin que tous les mois j’aie foi et j’espère
Que ma joie ne soit pas ressenti délétère
En envoyant mes textes je persévère
Un jour je serai posée sur l’étagère
A les lire je juge ces vers bien austères
Pourtant aucune chance de revenir en arrière

  • Alice Fournier

Un soir, comme tous les autres passés ensemble, le temps ne semblait pas être une interrogation. Et plus encore, nous réflexions le monde sans concerter aucunes de nos vulnérabilités. Puisque sous la voute céleste noircie par la nuit et éblouie par les étoiles plus rien ne semblait pouvoir déranger nos esprits fatigués de peur de s’exprimer. Nous parlions. Nous parlions tellement qu’il semblerait que nous voulions raconter une histoire à chacune des étoiles, comme pour ne pas en jalouser sa voisine, ou comme pour compléter toute une constellation. Et quand vient l’étoile filante je suis venue à me demander si ce n’était pas ce que nous représentions. Puisque nous nous aimions d’évidence aussi fort que des étoiles doubles ; ces astres binaires qui orbitent autour d’un même centre de gravité et partagent tout au long de leur vie une proximité affolante. Leur orbite se superposent et ces étoiles sont condamnées à errer ensemble, comme nous sommes condamnés à nous aimer plus fort que ce que nous pouvions même imaginer. Pourtant tout ce que nous avons admiré dans les yeux de l’autre ; notre étoile double apparue lorsqu’enfin nous avancions main dans la main, les mots partagés et ceux gardés silencieux, l’amour de nous-même développé par la force de l’amour de l’autre et toute notre histoire, tout fut aussi rapide qu’un éclair en plein orage. Nous nous sommes aimés à hyper vitesse, si aveuglément que nous pensions rencontrer une étoile fixe brillant de toute âme après chaque coucher de soleil, quand nous avons en fait rencontré une étoile filante, errant dans l’univers si rapidement que même la trace de son passage n’est bien visible que dans notre imagination. Nous nous aimons du souvenir passé ensemble. Et je me souviens avoir aimé les étoiles plus immensément après le passage dans le ciel de l’étoile filante que je venais juste de rencontrer, celle de ton âme au singulier.
Pourtant la nuit s’annonçait tendre, comme dans ses jours heureux.
Et ce soir-là nous nous aimions fort, comme envahis d’une passion que seuls nous pouvions comprendre. Envahis. Voilà bien un mot d’une définition dont je me sens concernée. Je suis envahie de toutes émotions, submergée des intempéries dont l’océan fait face. Je suis une vague qui perd l’équilibre et j’emporte avec moi les malheureux qui dansent en ma compagnie. Et ce soir-là je t’ai emportée avec moi parmi nos sentiments discrets mais débordants, n’attendant qu’à être accomplis. Nous nous aimions intensément et sans jamais se le dire. C’est une forme de poésie d’être en silence à se désirer, cachés derrière quelques rires ou quelques paroles.
La nuit s’annonçait tendre, et ce soir-là nous nous aimions fort. C’était un soir d’été, un de ses soirs où la journée a été tellement chaude que la nuit semble encore ensoleillée. C’était la nuit à ce moment précis, au beau milieu de ce silence noir où je me réveillai et toi aussi, parce que nous ne pouvions rien faire l’un sans l’autre encore à ce moment-là. Et rendue debout avec toi et ta hauteur rassurante devant moi, je ne pensais qu’à une seule chose. À ce moment, encore vulnérable du sommeil peu lointain, une seule idée ne pouvait s’emparer de mon esprit, pensée qui ne faisait qu’un avec nous deux, avec le ciel au-dessus, la chaleur autour et toutes les étoiles qui brillaient si fort comme pour nous protéger. Cette pensée qui me traversa le corps et hante l’esprit encore aujourd’hui, c’est celle de t’embrasser. Parce ce qu’il n’y a que tes lèvres pour les miennes et tes yeux pour les miens, et à ce moment précis, il n’avait que nous pour témoigner de l’obscurité dans lequel nous étions. Ceci est semblable à un cadeau du ciel de se retrouver au milieu de la nuit sans rien ni personne, sans aucun bruit, juste nous et notre souffle chaud sur la peau de l’autre, comme si à ce moment le monde nous appartenait et il le devait. Et alors au beau milieu de la nuit avec nos esprits encore dans un rêve incertain, je t’aurai embrassé à pleine dent et tu m’aurais aimé comme si l’amour était inépuisable, comme si l’amour rendait plus fort, comme si l’amour nous ravageait. Je l’ai rêvé de ce moment, imaginé encore chaque soir qui ont suivi, et reformulé à chaque mouvement près, comme une danse que nous aurions chorégraphiée, et qu’après réflexion, nous aurions corrigée. Ainsi dans ma tête nos bouches se sont collées avec fugace et passion, nos cœurs gracieusement enlacés et nous aurions fait l’amour comme nul autre ne l’a jamais fait ; c’était ici, sur le seuil de la nuit caniculaire, l’abolition de toutes nos interdictions. Pourtant si tout était faisable, le chemin si clair et la volonté profondément là, je ne repars qu’avec un simple regret, encore dans le flou de ta réalité. Une émotion qui m’en fera découvrir d’autres et qui me donnera simplement l’inspiration nécessaire de remplir des pages de mots qui ne parlent que de toi et de notre amour peut être perdu, peut-être irréel, peut-être juste imaginaire.
Que sommes-nous alors, si nous nous sommes simplement observés si bêtement, par peur de briser la glace qu’il fallait briser, et recouchés sans s’être embrassés ? Que serions-nous, si tous les deux fatigués de la nuit et brisés par la peur nous nous serions laissé emporter par l’amour, comme une vague en emporte une autre jusqu’au rebord de la falaise ? Nous aurions changé le monde. Nous aurions changé notre monde. Pourtant, aucune chance de revenir en arrière.


Inspiration n°3

  • Bernard Mollet

Mon coiffeur divorce
Mon coiffeur divorce…
Cela n’a l’air de rien, dit comme ça, tout à trac.
Vous, bien entendu, ça ne vous gêne pas vraiment, je le conçois.
Mais moi, imaginez ma position, et dans quelle désagréable situation je me trouve ! Pourquoi cela ?
Eh bien voilà, je vous explique tout.
J’arrive chez mon coiffeur un matin vers 8 heures 30 et je le surprends en train d’essayer d’avaler à grande vitesse un pain aux raisins d’un diamètre inhabituel et un grand café-crème.
Je le connais un peu et le sais matinal, donc je me moque gentiment de lui.
Il me répond vaguement qu’il a eu une panne d’oreiller et qu’il est arrivé juste à l’heure, mais sans avoir le temps de prendre son petit déjeuner.
À voir son air sombre et ses joues qui ne le sont pas moins sous l’effet d’une barbe d’un jour, je pense à part moi qu’il n’a pas eu le temps de faire quoi que ce soit avant de quitter précipitamment son domicile, s’est-il seulement débarbouillé ?
Il entreprend alors de me faire un shampoing, et son téléphone portable sonne.
Comme cet appareil a maintenant, partout, droit de cité et priorité absolue, il m’abandonne, mousseux, et commence une conversation évasive à base de oui et de non.
De toute évidence ma présence le gêne beaucoup, puis d’un coup, il décide de tout lâcher à son correspondant, un ami d’après ce que je peux en comprendre, qui l’attendait la veille pour une sortie prévue de longue date.
Il lui vide donc son sac, non sans me lancer quelques coups d’œil inquiets, car je suis obligé d’entendre ce qu’il raconte, son salon étant très très petit.
Or donc, hier en rentrant chez lui, la journée de travail terminée, il s’apprêtait à passer une bonne soirée avec ses amis dans un lieu qu’ils envisageaient d’investir, après être passé sous la douche et avoir troqué son ensemble « merlan » contre une tenue festive plus adaptée.
Mais sa femme arrive sans prévenir à 20 heures, et lui dit tout d’un coup qu’elle sort ce soir avec une copine, que c’est son tour, qu’il doit garder les filles, qu’il n’a qu’à se débrouiller pour les faire manger, et ciao ! , elle part en claquant la porte.
Il se retrouve donc, dit-il, avec ses deux petites, une soirée gâchée, un repas à préparer, des aigreurs d’estomac et une certaine envie de tuer son encore-épouse.
Il se couche vers 23 heures après avoir rempli ses devoirs de père, tiré un trait sur sa sortie et branché son réveil comme à l’habitude.
Il est réveillé vers 2 heures du matin par le retour plus que bruyant de son épouse presque-ex qui habite toujours chez lui, ce qui l’arrange pour voir ses filles mais l’embête profondément pour ce qui est de la cohabitation.
Après avoir ri seule et chanté une chanson de corps de garde, elle s’écroule enfin sur son lit, sans doute, vers 3 heures, au grand soulagement du mari fatigué.
Et ce matin, voilà donc que, s’éveillant, il constate que son réveil marque un peu plus de 8 heures et qu’il n’a pas sonné comme chaque jour à 7 heures.
Il précipite donc son départ comme précédemment expliqué et soupçonne fortement sa femme d’avoir exprès débranché la sonnerie du réveil, juste pour lui rappeler comme ça en passant qu’on est quasiment en guerre et qu’un divorce, ça reste une affaire plus que sérieuse.
Et alors, pensez-vous dans votre coin, je ne vois pas du tout où est le problème, des choses comme ça, il en arrive tous les jours à des centaines de personnes en France.
Peut-être, mais ces gens ne sont pas mon coiffeur !
Ils ne sont pas, comme lui, d’origine italienne, de ceux qui ne peuvent pas parler sans bouger les mains.
Et je ne vous dirai rien de l’énervement comme valeur ajoutée, ses mains volent de tous côtés dans la glace, mais surtout au-dessus de ma tête.
Je n’ai jamais, jamais eu de shampoing qui subisse un tel rinçage.
Le dernier souvenir d’une expérience similaire me ramène à une douche au jet, en maison de cure, subie il y a plus de dix années.
Mais le pire reste à venir : mon coiffeur me fait une coupe au rasoir.
J’ai réussi de justesse à l’empêcher de tailler ma moustache, car l’exploit me semblait plus qu’aléatoire !
Des ciseaux tout petits et tout pointus qui vous arrivent devant le visage, rasant le nez, remontant en flèche devant les yeux lorsque mon coiffeur retrace avec emphase les sacrifices qu’ Il a consentis pour Elle !
La situation se calme un peu lors du travail des pattes, toujours au rasoir, parce qu’alors il est dans une phase plus calme, évoquant non sans plaisir les précautionneux contrats qu’il n’a pas manqué de prévoir lors de ses noces.
Sa clairvoyance d’alors le baigne d’euphorie et me permet de passer le cap extrêmement dangereux du « raclage » du cou autour de la coiffure.
Puis une remontée d’adrénaline et d’humeur maligne accompagne le premier tour d’oreille, lorsqu’il se remémore Sa famille, toute une smala, d’après lui, plus méchants et idiots les uns que les autres.
Et pour mon malheur, le mot « belle-mère » haineusement proféré arrive sur les lèvres de mon coiffeur à la seconde même où atterrit sur mon oreille droite le rasoir qui devait en principe en frôler le tour pour une finition impeccable.
Mais hélas, le mot est trop fort, trop évocateur de mauvais moments, la main qui tient l’outil en subit le contrecoup par une secousse rageuse, l’image de la belle-mère a dû se superposer à celle de l’épouse haïe dans le regard de l’homme, acte manqué ou volonté délibérée de tuer l’image honnie, je ne le saurai jamais.
Déjà un petit morceau de mon oreille droite, que je trouvais ma foi pas si mal, m’arrive d’un coup sur l’épaule, heureusement couverte d’une blouse à motifs floraux.
Le drame est donc parvenu à son paroxysme, le sang a coulé, mon coiffeur se voit brusquement dans la glace et paraît sortir d’un mauvais rêve, s’active efficacement sur ma blessure, se confond en excuses et en regrets, me panse, termine son ouvrage, paraît accablé…
─ Et voilà, Docteur, ce qui m’amène chez vous avec ce magnifique morceau d’oreille dans un kleenex.
Le médecin, avant de m’annoncer avec beaucoup de tact qu’il ne peut rien pour rectifier ma plastique maintenant définitivement endommagée, me demande alors malicieusement si j’ai quand même payé la coupe à ce pauvre homme.
─ Mais, Docteur, non seulement je lui ai payé la coupe, mais en plus je lui ai laissé un beau pourboire, parce qu’un homme qui en veut autant à sa belle-mère ne peut pas être totalement mauvais !
Bien entendu, ceci est une mauvaise plaisanterie.
J’aime les belles-mères.
Encore que je n’en aie pas.
Enfin, à dire vrai, je n’en ai plus.
Bon, les champignons, tout ça, l’erreur fatale…
J’ai été acquitté !
Mais le morceau d’oreille, dans le bocal, sur l’étagère, lui, je l’ai toujours…
Le médecin m’informe derechef :
─ Si j’étais à votre place, je prendrais bien soin de laisser pousser mes cheveux plus longs sur les oreilles, vous savez, comme ce gars de la télé, Philippe Gildas, qui exhibait à ses débuts deux pavillons à faire honte au spinnaker de Loïck Peyron ! Dès qu’il y avait un peu de vent arrière, il devait se méfier, il pouvait se retrouver de l’autre côté du boulevard vite fait, bien fait !
─ Merci, Docteur, de vos bons conseils, je vais m’en inspirer, et puis, changer de look, ça ne me fera de mal.
─ Mais, dites-moi, vous savez certainement que j’ai fait quelques années de psychologie, je me demandais, comme ça, vous voyant si compréhensif, plein de compassion pour votre coiffeur, si vous ne vous sentiez pas un tantinet concerné par ses démêlés conjugaux, ses problèmes de couple
─ En effet, bien vu, Docteur, il est vrai que je suis moi aussi passé par une phase critique dans ma vie affective, et que cela m’est revenu d’un coup !
─ Répondez-moi franchement ! S’il vous avait demandé, pour l’aider, de sacrifier votre morceau d’oreille afin de le faire parvenir plus rapidement à une catharsis libératoire, comme ça, sans plus réfléchir, dites-moi, qu’auriez-vous répondu ?
─ J’aurais dit oui.

  • L. Moreau

Je ris à tes blagues, je bois tes regards,
Je danse sur ton sourire,
Et toi, comme un rempart,
Tu te tiens là, sans rien saisir.

Chaque mot que tu dis m’effleure le cœur,
Comme une plume frôle une page vierge.
Un frisson discret, une douce douleur,
Que chacun de tes silences héberge.

Tu parles d’elle, de ses cheveux d’or,
De combien tu l’aimes avec mélancolie.
Et un bout de mon cœur se tord,
Mes émotions entrent en conflit.

Je t’écoute et je cache derrière mes mots,
Ce cri fragile qu’aucun écho n’entend.
Je t’offre mon rire, mes gestes, mes maux,
Tout sauf la vérité, même en tremblant.

Et pourtant, si tu t’étais arrêté,
Un instant, au détour de mes silences,
Si tu avais su lire mes pensées,
Entre les lignes d’une douce absence…

Si tu m’avais demandé,
À demi-mot, dans un souffle, une envie,
Si tu m’avais demandé,
J’aurais dit oui.

  • Louis Zaatar

Ne pas oublier le sucre
Perdu dans mes pensées entre le rayon cuisine du monde et celui des produits d’entretien, je cherche trois sachets de sucre impalpable pour le panettone fait main que Marianne a entrepris de réaliser. Notre foyer est plutôt coutumier des plats préparés et des surgelés. Mais une fois par an, vers la fin de l’année, Marianne entre dans une phase régressive, poussée dans le dos par les injonctions des magazines. Fière de son incommensurable réussite avec la bûche de l’hiver dernier, elle s’est mise en tête de s’attirer à nouveau les bravos et les hourras pour cette pâtisserie dont les Italiens raffolent. Durant ce court moment où le « Do It Yourself » s’introduit dans l’appartement, je me mue en coursier de service.
— Hey, Nico, ça fait longtemps !
Cette voix qui passe par-dessus mon épaule pour me tirer de mes rêveries m’est terriblement familière. Mais je ne percute pas dans l’instant ; j’ai parfois du mal à resituer les gens quand le contexte ne s’y prête pas. Je tourne la tête et je suis si surpris que le paquet s’échappe de ma main avant de s’éclater au sol. Je pique un fard.
— Bonjour Aurore. Effectivement ça fait longtemps. Comment vas-tu ?
Je pose cette question tout ayant une pensée pour mes baskets qui sont couvertes de poudre blanche. La même situation transposée à une douane d’aéroport pourrait être autrement plus gênante.
— Je vais bien. Je fais quelques courses pour Noël. Il faut bien nourrir la bête.
Au moment de dire cela, elle se cambre vers l’arrière et caresse son ventre avec régularité. Comme toutes les femmes qui sont enceintes, mais qui n’en ont pas beaucoup de signes visibles. Je tressaille et cherche un juste milieu entre « je suis content pour toi, félicitations » et « cela m’indiffère totalement puisque tu as préféré aller t’installer à mille kilomètres d’ici pour privilégier ta carrière ».
— C’est magnifique ! Félicitations ! Tu as vu qu’il y avait des promos sur les huîtres ?
L’art de mener une conversation. Avec la délicatesse d’un pachyderme.
— Merci pour le tuyau, mais les produits de la mer sont déconseillés dans mon état.
Est-ce qu’elle fait exprès d’en rajouter ? Ou alors, elle veut peut-être simplement être certaine que j’ai bien reçu l’information. Après trois ans sans nouvelles, je ne vois pas en quoi c’est important de me le dire et d’insister à ce point. Surtout au moment d’une rencontre fortuite.
— Les fruits de mer. Je suis trop bête. Cela ne fait pas bon ménage avec les grossesses. Encore toutes mes félicitations. Toi, enceinte… Waouw !
Rien de ce qui sort de ma bouche n’a le moindre sens. En plus j’ai saucé le tout d’un éclat de rire qui sonnait archi faux. Je sais que l’usage voudrait que je pose des questions, mais comment pourrais-je parler de la pluie et du beau temps quand les seules choses qui me viennent sont des interrogations et des réflexions fondamentales concernant son départ. Aurore m’avait littéralement largué du jour au lendemain, au prétexte d’une pause, pour s’envoler vers le sud, enlevée par une opportunité professionnelle. Cette vaguelette qui devait secouer légèrement notre amour avait pris des allures de tsunami, emportant tout sur son passage. Quelques semaines avant cela, nous échafaudions plans et projets pour notre vie à deux, pourquoi pas, à trois. L’avenir était une autoroute où les sorties étaient rares. Elle ne parlait que d’enfants et de mariage tandis que moi je tempérais ses ardeurs avec sagesse et maturité. Le mardi, nous avions fait l’amour avec tendresse et opiniâtreté. Le vendredi, je regardais sa nuque à travers la vitre arrière du taxi qui l’emmenait à l’aéroport. Je n’avais rien compris. Il fallait que je trouve quelque chose de neutre à dire.
— Tu es repassée faire un tour dans la famille à l’occasion des fêtes, c’est ça ?
Elle fronce les sourcils. C’est discret, mais je la connais suffisamment pour le détecter.
— Pas du tout, je suis revenue vivre ici. Nous avons acheté une maison à deux pas il y a presque six mois. C’est d’ailleurs mon supermarché habituel.
Je serre les dents. La remarque est dure à encaisser. J’essaie de garder mon calme, mais j’entends les clochettes annonciatrices de la colère au fond de moi. Alors que je suis à un fifrelin de dire une grosse bêtise, j’ai une sensation étrange au niveau de mes chaussures. Je fixais tellement mon interlocutrice que je n’ai pas remarqué qu’un chien est en train de me lécher les godasses.
— Bonjour toi, alors on se régale ?
Aurore s’est accroupie pour caresser le toutou. Moi je continue à bouillir, mais j’ai été coupé dans mon élan. Je suis en train d’établir une liste de griefs que je m’apprête à lui jeter au visage. Mais la situation est très incongrue. Trop pour ouvrir mon cœur. Puis je me demande tout de même s’il n’y aurait pas prescription.
— Mais enfin, il est à qui, ce clebs ?
— C’est un basset.
— J’avais oublié ta passion pour les chiens. Cela dit, au-delà du fait qu’il doit y avoir un propriétaire mort de panique quelque part dans ce magasin, avec toute cette poudre sur sa truffe on pourrait le prendre pour un junkie.
Je ris à ma propre blague. C’est pathétique. Heureusement, Aurore à la politesse (ou la pitié) de glousser elle aussi. J’avais oublié son magnifique sourire. Qu’elle est belle, bon sang. Coupé dans mon élan, je ne sais plus du tout ce que j’avais l’intention de balancer. De plus, un vieux monsieur avec des lunettes en cul-de-bouteille est apparu et récupère le quadrupède. Je me lance en ordre dispersé.
— C’est bizarre que tu aies décidé de te réinstaller ici. Tu voulais absolument t’en aller pour quitter ta banlieue « triste et bouseuse » comme tu aimais la décrire.
— Écoute, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Et j’ai eu cette possibilité de mutation dans la boîte alors je n’ai pas hésité. Puis la famille ne rajeunit pas. J’en avais un peu assez de faire les trajets pour les grandes occasions. J’avais l’impression de tout manquer.
Mentalement, je coche les éléments de réponse, comme si je cherchais à la coincer en relevant des incohérences dans son discours. Si j’avais fait mon deuil, contraint et forcé, depuis quelques années, cette conversation me remue et fait remonter plein de souvenirs à la surface. Je l’entends sans l’écouter et me repasse un film de vacances à la mer, de soirées jeux de société et de binge-watching Netflix : la vie quoi. Et là, sans savoir pourquoi, je lui coupe la parole.
— Pourquoi es-tu partie ?
Elle prend un air plutôt sombre qui me prouve qu’elle n’est pas non plus autant à l’aise qu’elle le montrait.
— Cela fait longtemps Nico. La vie était chouette ensemble, mais j’avais besoin de plus. Toi, tu étais plein de certitudes et je ne m’y retrouvais pas. Puis j’avais des projets : envie de me marier, désir d’enfants…
— Mais moi aussi, je voulais tout ça.
— Probablement, mais tu ne me le montrais pas. Un jour, j’ai même failli te demander moi-même en mariage. J’avais préparé un super repas et enfilé mes plus belles fringues. Tu es rentré ce soir-là comme un courant d’air, aussitôt reparti pour une virée avec tes potes.
— Tu ne m’as rien dit.
— Tu n’as rien remarqué, non plus. C’est bête, mais j’avais même acheté une bague. Pour marquer le coup.
Les bras m’en tombent. J’ai un affreux sentiment de malaise et de gâchis. Je rassemble mes idées et me raccroche à ce que j’ai construit avec Marianne. C’est beau aussi. Je pense que c’est plus digne de garder la face. J’échange encore quelques banalités avec Aurore avant de prendre congé. Elle me dit qu’on sera appelés à se revoir puisque nous fréquentons le même supermarché. Je lui souhaite de bonnes fêtes de fin d’année. Presque sorti de ce mauvais pas, je m’éloigne. Puis, je me retourne, comme rattrapé par une bouffée d’orgueil.
— J’aurais dit oui. Si tu me l’avais demandé, j’aurais dit oui.
Elle reste plantée là, bouche bée. Je cours presque pour rejoindre ma voiture et m’en aller. Il va me falloir un nouveau supermarché.
— Putain, j’ai oublié le sucre. Le panettone. Marianne.
Je fonds en larmes. J’aurais dit oui.

  • Jane Ramo

L’étoile de mon univers
08:32
“Coucou Sandra
Je me souviens que le 3 décembre tu es arrivée sur notre planète !
Je te souhaite une belle journée et une super fête d’anniversaire, belette”
Delphine
Voilà. C’est tout ce que je représente dans sa vie. Le message compte 169 signes, espaces compris. Une toute petite fenêtre dans son portable. Ce matin, je me suis décidée à lui écrire. J’ai pensé à elle instinctivement au début du mois de décembre. Le jour de son anniversaire, je lui ai écrit. Ça fait maintenant sept ans que je ne l’ai plus vue. Je ne sais pas comment elle va. J’ignore tout de sa vie. Pourtant, à un moment donné, elle était l’étoile de mon univers, la personne qui comptait le plus au monde. Je pensais à elle vingt-quatre heures sur vingt-quatre et heureusement que nous ne passions pas tout notre temps ensemble car j’aimais trop la regarder. Ses yeux d’abord. Des yeux en amandes, bruns comme une écorce de chêne et profonds. Elle foudroyait mon coeur à chaque regard. Et puis j’aimais la regarder bouger. Je la trouvais tellement gracieuse et légère, comme une danseuse. Je me souviens qu’elle avait une taille très fine, une invitation a y déposer les mains de chaque côté, pour la soulever, pour la faire tourner. Et ses hanches, un peu plus larges, qui emmenaient tout son corps. J’adorais ses jambes bien marquées par une solidité rebondie et puis ses fesses qui épousaient parfaitement ses pantalons stretch gris anthracites.
Nous prenions rendez-vous tous les jours et à chaque fois, je m’arrangeais pour faire passer ses invitations en priorité. Elle passait avant tout autre personne, même mon petit copain. Le temps que nous partagions s’éteignait dans une complicité folle. Combien de fois ai-je souhaité très fort que le temps s’arrête, que nos fronts collées l’un à l’autre ne se décollent jamais. Combien de fois ai-je tremblé lorsqu’elle m’a pris la main, lorsqu’elle a déposé sa tête sur ma jambe. Nous étions assises dans son petit appartement de deux pièces et demi, allongées sur son touffu tapis. Combien de fois ai-je arrêté de respirer lorsque nous dormions ensemble, l’une à côté de l’autre. Je n’osait pas bouger un seul centimètre de mon corps, pour éviter qu’elle ne se retourne. Je n’osais pas fermer les yeux. Nous étions des peaux adulescentes si sensibles. Nous avions besoin l’une de l’autre comme deux inséparables. Ensemble, on se sentait entières. Ou plutôt, je me sentais utile. Et il n’y avait pas d’effort dans cela. Notre amour ne demandait rien, ne prenait rien. Nous faisions l’amour. Mais pas comme les autres. Cet amour-là se hissait très haut, on ne pouvait pas y toucher tellement c’était beau. Il n’y avait pas de désir, pas d’attente, pas de délai. Je représentais tout ce dont elle avait besoin et elle m’aimait simplement.
Elle cherchait toujours à explorer au plus profond les abysses de notre relation. Cela m’a bouleversé plus d’une fois. Elle semblait vouloir tout savoir de moi. Et moi, je ne dis pas tout à mon sujet, il y a un coffre fort à l’intérieur. Elle le savait bien et elle le respectait. Elle a pourtant bien essayé de percer à jour ce mystère enfoui en moi. Un soir nous avions rendez-vous pour aller au théâtre. Mais c’était surtout pour se rencontrer encore une fois et faire naître ce monde possible entre nous, cette bulle parfaite où nous existions l’une pour l’autre. Elle avait amené une bouteille de vin afin que nous trinquions à cette belle soirée. Au fond, elle souhaitait que le vin délie nos langues et que nous partagions tous nos secrets les plus intimes. Je n’étais pas à l’aise avec cela, alors j’ai gardé le contrôle. La pièce de théâtre était nulle. On a quitté la salle en plein milieu, je me souviens avoir traversé les gradins en riant, je me suis presque encoublée sur le quatrième rang. Puis nous sommes sorties, bras dessus bras dessous, marchant dans l’obscurité de la nuit, sans nous retourner. Elle voulut aller au cinéma voir le dernier film de Lars von Trier “Melancholia”. J’ai posé mon visage sur son épaule et je l’entendais respirer. J’aimais bien ces moments de tendresse ou nos corps ne se posaient plus de question. J’aimais entendre son cœur battre dans sa poitrine. Et le mien s’accordait naturellement au sien. Je pouvais bien mourir à ce moment-là, cela n’avait aucune importance.
Mon bonheur, avec elle, paraissait éternel. Nous étions jeunes et elle était tellement belle. Je me rappelle de son odeur. Il y avait quelque chose d’épicé dans ses vêtements et sur sa peau. Je crois que c’était un mélange d’huile d’argan et d’huiles essentielles indiennes. Cette odeur me réconfortait et je sentais mon corps se diluer dans ce parfum si subtil. J’aurais tant de fois aimé l’embrasser, sentir la chaleur de sa bouche, toucher son dos, caresser ses cheveux. J’aimais bien la toucher. Je lui agrippais les épaules, je lui prenais la main. J’était bien moins à l’aise qu’elle. Lorsque Sandra me touchait, elle me touchait vraiment. C’est-à-dire qu’elle y mettait toute son attention. Lorsque ses mains se posaient sur mes hanches, c’est une planète entière qui s’y déposait. Parfois c’était bien plus léger aussi, lorsqu’elle m’embrassait sur la joue. Juste un petit bisou. Mais elle fermait ses yeux et son bisou était un cadeau divin.
23:59 …
Elle n’avait toujours pas répondu. Si elle l’avait fait, mon coeur se serait emballé comme un soleil indomptable. Si elle m’avait invité à sortir. J’aurais dis oui.

  • Geneviève Le Bras

Une rencontre

Tu étais attablé dans ce bistrot parisien. J’étais entrée parce que j’avais froid. Le lieu allait fermer bientôt ; c’était Noël. Alentour, les avenues trépidaient de mouvements fébriles. Les retardataires couraient en tous sens. Les achats se faisaient compulsifs. Il y avait des rires et des lumières.
Je me suis assise quelques places plus loin, pas assez pour ne pas te voir. Dehors, l’obscurité s’étendait déjà. En hiver, la nuit tombe tôt. Le patron s’activait pour nettoyer. Quand il s’est approché de nous, il a souri, comme s’il nous connaissait. Puis il est reparti laver ses verres, derrière le bar. Il s’apprêtait, semble-t-il, à rejoindre la fête. Nous avions juste un peu le temps. L’aiguille marquait vingt heures.
À tes pieds, une valise d’une enseigne de luxe. Pourquoi ce détail devait-il m’émouvoir ainsi ? Ce n’était qu’un vulgaire bagage après tout. J’ai rêvé tout ce qu’il contenait, en dépouillant le contenu longuement pendant que tu étais là, sous mes yeux, un instant encore. Ta vie passée et à venir. Des chemises soyeuses, un pantalon de velours noir, deux ou trois vestes en laine. J’imaginais les vêtements un à un rangés, pliés avec délicatesse. Tu as tourné la cuillère et bu ton café crème, à petites gorgées. Tu avais tout d’un épicurien, appréciant la saveur d’un moment précieux. Tu as porté la serviette à tes lèvres, d’un geste élégant. On voyait que tu étais un homme de goût. Tu as reposé la tasse sans un bruit. Devais-tu prendre l’avion cette nuit-là ? Rien, dans ton allure, n’indiquait une destination précise. Alors, je me contentais de deviner, de te construire dans l’urgence, impatiente d’avoir raison.
Tu m’as regardée, toi aussi. Tes yeux m’ont effleurée, telle une caresse. Comment te résister ? Je t’ai trouvé beau, même si tu n’étais pour moi qu’un étranger. Aussitôt, sans réserve, j’ai cru comprendre ta différence. En raison de ton teint halé, on aurait pensé que tu arrivais d’Afrique ; tu y retournais peut-être. À cette minute précise, aucune de tes intentions ne m’était connue. Pourtant je pouvais croire que tu m’appelais à tes côtés, sur cette banquette de faux cuir, où tu venais de jeter ton manteau. J’oserais te parler et tu me répondrais des mots d’une banalité folle. Dans un instant, je me lèverais. Ou bien serait-ce toi peut-être ? En ce siècle, nous n’en étions plus à ce genre d’atermoiements. Notre époque avait fait la paix. Que l’un ou l’autre accomplisse le premier pas, homme et femme, nous pouvions être amis ou amants.
Tu me proposerais un café. Nous boirions la tasse, sans nous y noyer cette fois… Et puis nous sortirions dans la rue, livrés à l’inconnu de l’aventure. Rien n’en laissait présager la fin. Rien ne disait si nous pourrions converser avec tendresse, ou sombrer alanguis dans une chambre dérobée. Je n’avais jamais désiré cela… ce genre de folie, que certaines passions exigent. Mais pour toi, j’étais prête à devenir cette passagère. Je monterais l’escalier à ta suite, dans un hôtel banal ou cinq étoiles. C’était à Paris, un soir de Noël, et sans augurer d’un rendez-vous tardif, nous n’avions pas réservé.
Derrière le comptoir, le serveur s’impatientait maintenant. Bientôt, nous quitterions ces lieux, sans nous être parlé. Si nous laissions courir notre chance, elle nous échapperait pour toujours. Sur le trottoir, serait-ce l’occasion d’échanger des propos futiles ? Tu filerais vers ton propre monde, et je rentrerais seule. Il était temps d’intervertir le cours, pendant quelques secondes encore. Les lumières sur l’avenue, les voitures incendiaires aux phares rougeoyants, la ferveur et la joie nous invitaient au miracle.
Tu as refermé un à un les boutons de ton pardessus. J’ai admiré ta tenue habillée, d’un bleu de nuit élégant, comme pour un réveillon mondain. Tout à coup, tu m’as semblé un être inaccessible. Cependant tu pouvais décider de nous ; je n’espérais que ça. Que prévoyais-tu ensuite, quand tu aurais claqué la porte ? J’auscultais chaque détail pour deviner ton avenir… Tu avais revêtu des habits chauds ; cela ne voulait rien dire. La parade des jours de fête est un rite convenu. Amertume ou amour, rien ne transparaît des cœurs froids enrobés de paillettes. Dans ma robe de soirée, je grelottais moi-même. Je regrettais soudain ce raffinement superflu. Tu partais sans doute pour un pays exotique, où ta veste en cachemire deviendrait inutile. À moins que tu ne résides à proximité. J’aurais pu te rencontrer de nouveau, au hasard d’une balade. Les vacances hivernales nous laisseraient le temps.
Tu m’as souri de loin. Deux tables inoccupées nous séparaient. C’était si facile de venir te voir. Hasarder une ou deux phrases d’une légèreté terrible. T’inviter ce soir-là, puisque j’étais seule comme toi. Mais qu’en savais-je pour oser m’immiscer dans ta vie ?
Je cherchais à comprendre quel voyageur tu étais. Tu me semblais à la fois inconnu et si proche. Me regardais-tu, les yeux faussement détournés vers la rue ? Qu’attendais-tu vainement ? Une femme accourue à ta rencontre ? Je serais celle-là, si tu voulais.
J’ai aimé tes cheveux bruns défaits. Tu avais posé ton écharpe de soie sur la banquette, tel un aventurier en partance. Et puis tu l’as nouée, laissant déployées sur ton cou quelques mèches folles, déjà blanches, au milieu de ta jeunesse. J’ai reconnu ces vêtements distingués, qui se vendaient dans le quartier. Les boutiques bon marché adaptaient ces modèles de luxe. Tu avais tout d’un faux prince mais cela n’avait pas d’importance. Nous dépasserions les frontières et cet air mondain, que tu semblais affecter soudain, pour m’attirer ou pour me fuir… Mystère de banalité qu’il suffisait de transformer en amour. Ton manteau refermé maintenant par-dessus un col blanc. Sur toi, ces atours familiers paraissaient nouveaux. Quel âge t’aurait-on donné ? Quarante ou trente-cinq ans peut-être. Une petite flamme dans l’œil, pétillante, t’apportait une allure juvénile.
J’étais seule et j’aurais dû t’aborder. Tu aurais pu aussi faire le premier pas. Quand tu m’as dévisagée, j’ai deviné ce mouvement hésitant de tes lèvres. Elles n’étaient pas là pour m’embrasser. À quoi pouvais-je prétendre, moi qui ne t’étais rien ? Simplement partager des faits sans conséquence avec pudeur. Se dire ce soir-là, non l’amour peut-être, juste la saveur d’une bonne soirée. Pourtant, j’espérais davantage, comme une promesse illusoire. Et toi, dans ces moments suspendus, où le silence a traversé la salle, attendais-tu que je vienne ? Que je franchisse la barrière qui nous séparait. Je me suis levée lentement et j’ai avancé vers toi.
Tu m’as observée, avec une feinte nonchalance. Ce n’était pas une réserve hostile. C’était une interrogation, mais il te suffisait d’accepter, de venir à ma rencontre pour en connaître la réponse. Cependant tu n’as rien fait. Tu étais de ces hommes pudiques et discrets, qui refusent les premiers pas. Non, tu préférais t’éclipser, semblait-il. À moins que tu n’arrives tout juste, descendu à Paris pour Noël. Un retour impromptu et cette halte, où nous nous découvrions sans rien prévoir.
Était-ce le hasard vraiment ? Puisque nous n’étions plus que deux dans ce café, il suffisait que l’un ose enfin briser la glace. J’ai senti ton regard troublé, désolé de nos doutes. Serait-ce bien raisonnable ? Aller vers l’autre et risquer le refus, le non catégorique, humiliant. Je n’ai pas inventé ces mots muets. J’ai vu que tu les désirais toi aussi. Néanmoins tu n’as rien dit. Tu t’es levé fébrilement, tu as demandé l’addition. Tu as sorti quelques pièces, laissées sur le rebord du comptoir.
Nous nous étions disputés un mois auparavant. Des mobiles futiles, toi ou moi, peu importe… La vie continuait. Qu’avais-tu fait tous ces jours durant ? As-tu hésité à en interrompre le cours, sans me revoir une dernière fois ? Tu avais prétendu que tu partais. Tu avais besoin de prendre l’air. Mais si tu m’avais parlé. Si tu m’avais demandé. Si tu avais voulu nous pardonner…
J’aurais dit oui.

  • Tanguy Wolfensberger

C’était en plein été. Un été où mille soleils épuisaient une Sicile rouge, assoiffée et dont le ciel semblait carbonisé à jamais. À travers cette chaleur sourde vagabondaient des ânes séchés jusqu’à l’os et des hommes, éteints, la peau brune et le regard bleu. Je les regardais passer au loin, vaporeux sur cette terre qui brûlait l’air et brouillait la vue. Deux, trois tâches sur le même jaune, le même orange. Des mirages, des tas de chair avec un cœur dedans, honnêtement, je n’en avais plus rien à faire. Seul dans mon échoppe remplie de citrons au beau milieu du cagnard, je m’ennuyais sec.
J’avais compté cent fois les oiseaux dans le ciel et je n’en pouvais plus de ces citrons. Deux grosses montagnes toutes jaunes et bouffies, entassées sous une toile tendue. Et moi j’étais assis sur mon tabouret, l’or jaune dans le dos et toujours le soleil dans les yeux. C’était des vrais citrons siciliens, cultivés près de la côte, à moins de cinquante kilomètres de là. Y avait pas plus gros, pas plus bon. J’en avais mangé cent, deux cents, puis à force, je les avais presque oubliés. Ils étaient là, à un demi-tour de nuque, mais à des kilomètres de mes yeux. À ce moment-là, je ne savais même plus comment ils étaient arrivés là. Ils étaient là, point. Aucun souvenir d’en avoir vendu non plus, je ne voyais plus que le même soleil, les mêmes jours, et personne. Personne à qui dire deux mots, pas un visage. Alors dire que j’étais au fond du gouffre ou à deux doigts d’y tomber, je n’y vois pas trop de sens aujourd’hui. Il faisait chaud, la tête tournait un peu, c’était l’été quoi.
Et ce matin, cet après-midi, ce soir — je ne sais plus vraiment —, perdu dans les jours, après avoir compté chaque caillou jusqu’à arriver à la même conclusion, que trois mille cent trois c’était déjà beaucoup, j’ai levé la tête. J’ai cru voir un truc. Y avait le soleil, toujours, pas un nuage, normal, le même bleu parfait, rien d’étonnant, mais y avait un truc. J’ai regardé longtemps. C’était pas beaucoup, pas grand, mais c’était rouge. Une minuscule touche de rouge. Ça valsait dans les volutes d’air brûlantes, mais ça grossissait de plus en plus. J’étais arraché à mes citrons et aux petits cailloux beiges, le nez dans le ciel. Un bruit guttural m’a sorti soudainement de ma torpeur silencieuse. Le sol a commencé à trembler sous un vrombissement de plus en plus puissant. La tache rouge fonçait droit sur moi à une vitesse bien visible et les deux ailes maintenant bien découpées. Un avion ! Je me suis levé, quelle folie ! Comment y croire ? Le soleil m’avait-il eu ? Du ciel au sol, il rasait la terre, soulevant un énorme rideau de poussière beige à sa suite. Il semblait ne voir que moi, les deux les yeux dans les yeux. Il n’était plus qu’à quelques centaines de mètres, à quelques centaines de kilomètres à l’heure. Premier qui bouge a perdu. Pas de peur. Tout vibrait.
D’un coup la terre a semblé se tordre et j’ai senti le choc et les vibrations des roues sur le sol poussiéreux. Je discernais de mieux en mieux l’avion, son cockpit, ses hélices, ça tournait vite vite j’avais pas le temps d’y voir les deux pales comme sur les photos, et le bruit strident des roues qui freinent. Cent mètres, je n’y croyais plus, j’ai fermé les yeux, les pupilles bien droites, l’obscurité se faisant sur mes paupières. Le choc. Le choc. Le choc ? J’ai ouvert les yeux, un avion rouge éclatant se tenait fièrement entre moi et le soleil, le nez un peu en avant, à quelques centimètres de mon visage. Dans la poussière une porte s’est ouverte, une silhouette en est sortie. La fumée se dissipait. Je restais toujours sans voix. Un homme se tenait sur l’aile, veste en cuir d’aviateur, lunettes noires, cheveux blonds blé plaqués, moustache broussailleuse débordant partout.
Il a retiré ses lunettes, regardé autour de lui, s’est arrêté sur moi et a explosé de rire. Sa moustache ne suivait plus. Il a sauté de l’aile et m’a donné une claque sur l’épaule, un grand sourire aux lèvres. « Je voulais pas te faire peur, vieux, si tu voyais ta tête de poulpe tout sec. Je t’ai vu depuis là-haut, j’ai besoin que tu m’aides. »
Je ne savais pas quoi dire, je ne savais même plus si cela faisait un jour ou une année que je n’avais pas parlé à un homme. « C’est quoi tous ces citrons derrière toi, tu les vends ? Vingt heures que je n’ai pas mangé, je peux t’en acheter un ? » Le prix ? Avaient-ils vraiment un prix ? Étaient-ils vraiment encore là, ces citrons ? Je me suis tourné, et oui, ils n’avaient pas bougé, certains avaient dégringolé mais les deux tas étaient là, toujours aussi jaunes. J’en ai pris deux en main, j’ai sorti un couteau de ma poche, et les ai découpés en quatre. Je lui ai tendu sa part. Sans un mot. Le jus me coulait sur les doigts, c’était encore frais. « Merci. » On a dégusté chacun l’agrume en silence, une éternité passée à en oublier le goût doucement acide, la chair un peu sucrée. Je revivais un peu plus. Mes veines pleines de jus de citron, j’observais l’étranger se délecter. Après avoir fini de dévorer un quartier il se retournait, et en véritable athlète, il envoyait une par une la pelure de toutes ses forces loin sur le sable. Cela me faisait sourire, je l’imitais timidement. Crampe aux zygomatiques. Trop peu servi ces dernières années. L’homme a inspiré fortement, et s’est plongé dans mes yeux, moi dans ses paroles. « Où est-ce que je pourrais trouver des nuages, mon cher ami ? J’ai tout survolé, pas un en vue. À croire qu’ils m’évitent. » Il avait un peu de pulpe embourbée dans sa moustache. Plus rien ne m’étonnait. Moi aussi, j’ai fini par rire. « Des nuages ?
— Oui, des nuages. Cumulus, stratus, cumulonimbus, n’importe quoi. »
J’aurais pu demander pourquoi. Pourquoi un pilote se pose devant moi pour manger un citron et est à la recherche d’un nuage, chose que l’été sicilien ne connait plus. Mais non. Pas de pourquoi. « Au nord. Tout au nord. Ma mère me racontait que loin, bien plus loin encore que le Stromboli et Napoli se trouvent des terres blanches qui jaillissent du sol et où le soleil ne daigne y passer que rarement. Loin, loin là-bas.
— Tu me donnes un bon coup de main, moi qui pensais partir en direction du sud. »
D’un bond il est remonté sur l’aile et a disparu dans le cockpit. C’est fini ? Il va repartir et je vais retrouver mes citrons, mes cailloux, la même vie, une vie morte et sans couleur, dont quelque chose semble s’être échappé, non, non, c’est trop, trop dur, trop douloureux, je ne pourrai plus jam… « Tu fous quoi, tu montes ? » La grosse moustache sur le même sourire est réapparue. L’hélice était déjà lancée à toute vitesse. « Je ne peux pas. » Un regard de sa part. Vers mes citrons, vers moi, sur tout ce que j’avais. Je me voyais à travers ses yeux. « C’est le moment de vivre, non ? »
Impossible à décrire, pas envie de l’expliquer. J’ai pris deux citrons dans mes poches, un dans une main, l’homme me tend une main, le soleil juste au-dessus.
La vie au bout des doigts, entre trois citrons, une moustache et un grand soleil. Et si cent, mille fois on m’avait tendu cette main en me proposant de vivre, cela aurait été un million de fois la même réponse. J’aurais dit oui.


Belle lecture à vous,

A bientôt 💋

Amelia, alchimiste des mots
au coeur des Mots Lumières

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur Mots Lumières

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture