
Si vous avez besoin d’en savoir plus sur le concept de cet atelier d’écriture mensuel,
voici sa page dédiée, à partir de laquelle vous aurez également accès au règlement.
Le thème du mois est « Blessure » (le thème est un guide supplémentaire, que vous n’êtes pas obligés de suivre)
> La phrase imposée doit obligatoirement se situer au coeur de votre texte.
Inspiration n°1
Alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà-vu ?
Inspiration n°2
Il passa du beige au gris en une seconde.
Inspiration n°3
L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice.
Inspiration n°1
- Marissa Brugallé
Cette fin de journée pourrait me ventiler l’esprit, mais comment s’aérer lorsque tout ce à quoi je pense, c’est cette fin de vie qui encore et toujours veut me convaincre de l’approcher ?
Je marche aux côtés des filles de la classe vers le cours de philo, celui qui comble la dernière heure d’une journée en lenteur, en longueur, en pauvreté sociale. Quand je m’effondre par terre, adossée au mur en attendant que le prof arrive, personne ne constate de cet effondrement. Ils voient la belle, la tendre et magnifique Rosalia, la fille du proviseur, cette jeune fille que tous adorent, que tous cherchent à combler, à gagner les plus viles faveurs.
La Rosalia, on dit qu’elle est timide, qu’elle choisit son cercle, que ce cercle est si difficile à intégrer que seuls ceux qu’elle aura désignés comme « élus » pourront fréquenter. La Rosalia, un mystère pour tous, une comédienne en tout.
Je parle très peu avec les filles, qui se contentent toujours de sonder mon avis comme pour obtenir l’aval pour entamer un autre sujet de discussion. Auprès d’elles, c’est l’ouverture à une course à l’argument, au meilleur compliment, au sourire ou encore mieux au rire que l’on pourra me provoquer et qui gratifiera la personne à l’origine de cette réaction.
Je traverse la salle comme je traverserais une foule pour rejoindre un train que je suis forcée de prendre. La Rosalia se met en mode machine.
C’est mon choix de n’avoir personne assit à côté de moi, et toutes les copines le respectent. Pourtant, lorsque je rejoins ma place et que je m’apprête à poser mon sac sur la chaise voisine comme je le fais habituellement, je rencontre un obstacle.
L’obstacle, une silhouette, un être humain, un garçon que je n’ai jamais vu et qui stoppe net mon initiative.
Il me sourit avec une amabilité évidente et une sorte de défi dans le regard. Il pourrait me plaire si je ne m’en tenais pas à éviter les garçons pour préserver la bonne humeur de mon père. Il pourrait me plaire. Il me plaît, assurément.
Le prof de philo l’introduit.
Voici Remo, votre nouveau camarade. Il vient de l’étranger, il n’a pu se présenter que maintenant.
Tout le monde regarde dans notre direction. D’ordinaire, c’est moi que l’on observe en premier. Je fais face ici, à l’inattendu le plus total : tous les yeux décryptent Remo exceptés les miens.
Remo salue la classe d’un geste de la main inoffensif. On dirait un instant le fils d’une personne influente, le fils de quelqu’un qui a une garde rapprochée. Je me sens tout à coup plus inerte qu’avant de rentrer, mais cette léthargie-là n’a rien de désagréable, elle me donne de quoi respirer.
Le reste du cours, j’ignore Remo, je me concentre sur Cioran.
Lorsque je m’installe sur le siège avant de la Model X et que je cherche mon téléphone dans la poche de mon blouson, je découvre un papier avec un nom et un pseudo Instagram. Sans réfléchir, je l’ajoute en silence au moment où mon père démarre la voiture.
Avec Remo, on parle pendant deux semaines du lycée, du nouveau et de l’ancien. On évoque nos passions, nos enfances, nos rêves ; j’en oublie la fin de ma vie. Jamais je n’évoque la distance que j’impose une fois les portes du lycée franchies. Remo ne me questionne pas, il prend simplement ce que je lui permets. Les soirs de conversations prolongées me divertissent parce qu’en journée, je ne lui adresse jamais la parole. Les filles penseraient des choses et ces choses arriveraient aux oreilles de mon père. Ce serait dangereux.
J’aime ce risque qui se fait racines de l’arbre dont se compose cette relation grandissante. Je ne sais pas ce que je fais. Je pense que cette situation, aussi étrange que délectable, me plaît, j’y plonge à corps perdu. Pourtant, l’horreur me frappe à chaque fois qu’il a une flatterie pour moi, j’y songe et ça me pétrifie, je m’enlève au moment présent. Dès lors, je pense aux avants et survient la liquéfaction de comprendre que revient peut-être, une situation me faisant du mal.
Ce n’est pas encore là mais je la sens déjà, cette béance qui approche pour me fondre dans une désolation, un gouffre qui m’enlève à ma liberté de jeune fille. Les hommes ne cohabitent pas dans mon espace, soit la place revient à mon père, soit je la permute avec un autre que lui. Un jeune, plus vigoureux et plus volage que lui.
Il ne me reste pas beaucoup de temps avant de choisir de quelle souffrance je préfère m’appesantir. Moi, résolument blessée.
Ce vendredi soir, j’accompagne mon père au golf. Je ne joue pas au golf mais ça lui fait plaisir que je vienne avec lui, donc je viens pour lire des livres.
Et lire, le message de Remo.
Mes parents ont un repas de dernière minute ce soir, je fais une fête chez moi. Tu dois absolument venir, Rosie.
Rosie.
Un autre que mon dernier copain m’appelle de ce prénom qui sonne comme une délivrance, un élan de liberté. J’ai peur des conséquences mais je m’en fiche, cette invitation c’est un appel, y répondre ne peut qu’être juste pour moi.
Sur le chemin du retour, je réfléchis à un mensonge que mon père peut aisément avaler. Les yeux rivés sur la route dressée devant nous, je peaufine ma création avant de me lancer.
Les filles font une soirée à l’improviste ce soir. Films et friandises. Est-ce que tu m’autoriserais à y aller ?
Je risque gros parce qu’il arrive à mon père de parler aux filles de mon humeur. Malgré tout, comment renoncer à ça, ce n’est rien de bien grave, il y aura les filles, il y aura tout le monde, Remo est apprécié. Il ne s’agit-là que d’une demi-vérité.
Je redouble de courage, je pense à ma vie.
Bien sûr, mais ne traîne pas. Tu peux t’y rendre en trottinette, où il faut que je t’emmène ?
La trottinette fera l’affaire.
Il n’y a pas d’air dans la voiture pourtant il vibre en moi, un vent de liberté électrisant. J’aimerais crier dans l’habitacle, je me retiens bien docilement.
À 21 heures, je descends du bus muni de mon sac à dos et de ma trottinette électrique. J’ai encore cinq minutes de route avec, la maison de Remo est plutôt excentrée. J’ai mis une robe et des ballerines à petits talons, du parfum ainsi que du mascara et du rouge à lèvres, appliqués dans le bus. Les cheveux coiffés en deux nattes symétriques, je toque à la porte du vieux manoir en retenant ma respiration.
Remo ne porte qu’un caleçon pour couvrir son corps. Il a ce regard voilé que je ne sais pas traduire. Sa bouche elle, n’articule rien, je parviens cependant à lire quelque chose qui ne me ravie pas. La concupiscence matérialisée en un sourire.
Ça ne pourrait être qu’un vulgaire sourire insignifiant. Alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà vu ?
Au golf.
Aux réunions.
Aux apéritifs.
Avec la plupart des hommes dont s’entoure mon père.
Je comprends vite qu’il n’y a personne d’autre que lui, et plus précisément, plus personne d’autre que moi et ma naïveté. Pas de voitures de garées, pas de vélos ou de trottinettes, pas de bruit émanant de la maison. Avant même de mettre un pied à l’intérieur, je le pousse avec ma trottinette que je lâche, pour qu’il finisse à terre, ayant bien compris que me mettre en selle me fera perdre trop de temps. Je ne connais pas les environs, et cela pourrait jouer en ma défaveur.
D’instinct, je cours, je cours sans me retourner.
Je me dis qu’il est pieds nus et qu’il ne me pourchassera pas. Je suis la terre séchée, m’engouffre dans un sentier enlacé par des branches d’arbres qui se touchent, je tourne pour ne pas prendre un chemin tout tracé. Je poursuis ma vie comme je ne l’ai jamais poursuivie, avec ardeur et volonté.
Je m’effondre sur les cimes d’un rocher où la surface est plate et sécurisante, sur les cimes du désespoir que je visite, encore une fois.
Remo n’a pas pu me suivre, seules les cigales m’entourent.
Il me faudra marcher jusqu’à la maison pour éteindre cette désillusion, pour espérer dissoudre cette honte.
Sous la lumière du satellite, plein ce soir, je réfléchis à ma décision : choisir mon père à défaut de l’expérimentation. Et dans mon adresse à la lune, je me demande si c’est moi qui aie fait ce choix, ou si c’est lui.
- Didize
J’ai très mal à la tête, elle va exploser.
Battement de paupières… Et mes jambes, mon corps, je ne sens rien…
J’ai si chaud.
Je sombre.
Battement de paupière… Cette fois, je ne somnole plus.
Mon corps entier est douloureux et il fait chaud. Bien trop chaud.
Je suis allongée à même le sol, depuis quand suis-je ainsi ?
Les cailloux m’écorchent le visage… les cailloux ?!
Et j’ouvre les yeux.
Je suis bel et bien étendue dans la poussière, et à travers les paupières meurtries, je ne vois que cela, des rochers, de la poussière à perte de vue et le soleil qui brule et cogne le sol, tout autant que ma tête.
Je ne sais ce qu’il s’est passé, comment je suis arrivée là, ni pourquoi et puis même, qui suis-je, quel est cet endroit ? Milles questions qui tourbillonnent et aucunes réponses ne me viennent.
Alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà-vu ?
Je ne sais pas, ou plus, mais la migraine s’intensifie et resserre sa prise, me faisant oublier du même coup toutes mes pensées.
Hormis… je suis vraiment venue ici, en terre hostile, sans une gourde ?
Une gourde.
À cette pensée, je me redresse lamentablement, creusant un peu plus mes entailles aux poignets.
Je peine à me lever, mais il le faut.
Les rayons du soleil me martèlent le crâne.
De l’ombre.
Mes jambes sont si engourdies que je m’effondre encore, et encore, le corps de plus en plus douloureux, j’ai des égratignures partout, des bleus et des coupures sur mes bras, je réessaie, je titube.
Petite pause en appui sur mes genoux… Profonde inspiration… je pense être capable de marcher.
J’ai tellement soif. J’ai l’impression d’avoir avalé du sable.
J’aperçois un sac non loin et traine des pieds jusque-là en m’appuyant sur les rochers autour de moi. Me pencher pour le ramasser me provoque un vertige qui me ramène direct au sol.
Le sac de toile ne contient rien d’autres qu’une briquette de jus multivitaminé et un briquet ?! Sans rire ?!
Affalée contre la roche, la briquette de jus presque écrasée dans mes mains et la tête posée en arrière, je la vois. Devant moi se dresse, quasiment à la verticale, une falaise, immense.
Suis-je tombée de là-haut ? Je ris douloureusement et manque de m’étouffer…
Ne devrais-je pas être morte ?
- Patrick Holster
Paris, 35 rue de Tocqueville – 10 novembre 1971
Sur la plaque cuivrée est inscrit : ‘‘Dr Déclic – Psychologue – 3e étage’’. Un jeune homme habillé de blanc l’observe. Il pousse la porte cochère, grimpe les étages et frappe au heurtoir.
Un septuagénaire vient lui ouvrir. Il porte de grosses bésicles.
— Bonjour, monsieur…
— Mom. J’ai rendez-vous.
— Entrez-donc !
La pièce est triste. Des persiennes et des tentures masquent le pâle soleil automnal. Un canapé noir trône contre un mur.
Au bout de quelques minutes, le psy, intrigué par ce personnage qui ne pipe mot, entame la conversation.
— Quelle profession exercez-vous ?
— Je suis mime, le mime Mom.
— Je vois, d’où votre long silence.
— Un mime de seconde classe. Il y a 5 ans, j’ai fait la première partie de Fernand Raynaud. J’ai suivi mon bonhomme de chemin, mais pas de quoi briser trois pattes à un canard.
— Je vois. Et pouvez-vous m’expliquer la raison qui vous conduit ici ? Prenez votre temps, certaines confidences sont… délicates.
— Mes parents ont divorcé. J’avais 9 ans. Puis Aglaé, ma mère, s’est mise en ménage avec Roger… J’ai eu des relations compliquées avec lui.
— De quel ordre ?
— Il me violait et me menaçait. J’en étais réduit à me taire.
— Je vois.
— C’est pour ça que j’en ai fait mon métier.
— De vous faire… ?
— Non, de devenir mime.
— Mom, est-ce votre véritable patronyme ?
— C’est mon nom de scène. J’avais pensé à Sodom, mais je me suis rabattu sur Mom.
— Je comprends, répond le Dr Déclic.
— Et puis, vous l’avez peut-être observé, Mom, c’est un palindrome. Ainsi, lorsque je déambule sur scène, quelle que soit la direction que je prenne, je demeure toujours moi-même. Grâce à ce stratagème, je ne me perds pas en route, ni mon public, ce qui est essentiel.
— C’est renversant ! ânonne le psy qui sent poindre une migraine. Mais je propose qu’on en reste là. On se revoit dans quinze jours, mon cher.
Le soir venu, Déclic enfila sa robe de chambre et s’endormit devant la télé. La première chaîne diffusait un épisode de la série policière « Les Cinq dernières minutes ».
26 novembre 1971
Déclic ouvre la porte pour laisser passer Mom. Habillé de gris de pied en cap, il a les traits tirés.
— Où en étions-nous, jeune homme ?
— …
— Sapristi ! Auriez-vous perdu l’usage de la parole ?
— …
— Allons, je vous en prie, parlez-moi !
Mom se lève et enfile ses gants blancs. Il fait mine d’être enfermé dans une cage en verre. Il pousse les parois avec la paume de ses mains. Celles-ci se rapprochent inexorablement. Il se tient le cou comme s’il manquait d’air. Dans un effort désespéré, il fracasse les parois vitrées.
Puis, épuisé, il s’affale dans le canapé. Déclic n’ose pas briser la glace à nouveau.
Mom se lève et quitte la pièce, laissant le psy pantois.
Un grésil glacial s’abat sur Paris. Au pont de Levallois, Mom gare sa 4L. Il s’approche du parapet, se penche et contemple la Seine. Il hésite à sauter, puis se ravise et rentre chez lui.
29 février 1972
À la grande surprise du psy, Mom est revenu le voir. Vêtu de noir, il est très amaigri.
Bienvenue, monsieur. Je ne m’attendais plus à avoir de vos nouvelles. Je m’inquiétais pour vous. Mettez-vous donc à l’aise.
Mom est presque invisible. Seuls son visage et ses mains pâles contrastent avec le noir du canapé au fond duquel il s’est rencogné.
— Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
— J’avais envie d’en finir…
— Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là ?
— Je voulais me suicider.
— Ce n’était pas une solution viable. Nous vivons tous avec nos démons, et il nous faut faire avec. Rebondir encore et toujours, voilà une bonne ligne de conduite. Nous ne pouvons pas changer le passé, il nous faut donc nous en accommoder.
— Docteur, pensez-vous que je sois un malade mental ?
— Je ne le crois en aucune façon, mais pourquoi cette question ?
— J’ai l’impression de jouer un rôle.
— Il s’agirait plutôt d’un trouble dissociatif. Développez, mon cher…
— Dans mes relations à autrui, j’ai l’impression d’être caché sous un masque qui me colle à la face. Et ce maudit masque, je ne parviens pas à l’arracher. Je voudrais muer, abandonner cette peau que j’abhorre et m’en laisser pousser une nouvelle.
— Que vous mentionniez une « nouvelle peau » signifie que vous êtes sur le bon chemin. Mais vous ne pouvez pas vous contenter de la « laisser pousser ». Vous devez orienter votre destin et non le subir.
— Vous avez raison. C’est ce que je dois faire, pour ne pas avoir de regrets.
— À la bonne heure. Nous progressons à grands pas.
En sortant du cabinet, Mom s’est décidé. Il va prendre son destin en main. Il gare sa 4L rue des Martyrs, enfile ses gants blancs, rabat sa capuche et attend dans un recoin sombre la fin de la messe…
Théâtre des Deux Ânes, 13 octobre 1972
Devant le 100 du Bd de Clichy, le Tout-Paris est venu assister au spectacle d’un ancien mime qui s’est décidé à prendre la parole. Il se dit que l’artiste va faire d’incroyables révélations. Au-dessus de l’entrée du théâtre est affiché en lettres d’or : Les Confessions d’un mime / Une seule séance, le 13 octobre 1972 à 21 h.
Le théâtre est bondé. On entend les rires fuser et le pop-corn craquer. D’ici dix minutes, le brigadier va frapper les trois coups. Au deuxième rang, le commissaire Bourrel grignote des chips. Il a posé sa gabardine et son galurin sur ses genoux. Des agents sont postés aux issues. Mais le commissaire mettrait sa main à couper que le suspect n’a pas de complices et qu’il ne cherchera pas à s’enfuir.
Pour l’heure, il souhaite profiter du spectacle et qu’on lui fiche la paix.
Quelques jours avant, dans son bureau du ‘‘36’’, les pièces du puzzle se sont mises en place dans son cerveau madré. En repensant à la scène de crime, il ressasse : « Je tourne et je retourne. Alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà-vu ? ». Puis, après quelques instants de réflexion, il s’exclame : « Bon Dieu ! Mais c’est… bien sûr ! » Le cadavre du prêtre Jean-Eudes, découvert derrière des poubelles de la rue des Martyrs, a parlé. Dans une poche de la victime, les flics ont trouvé un bristol avec l’inscription : « De la part d’un môme dont tu as bousillé la vie… » L’assassin a déposé des gants blancs sur le bas-ventre de la victime. Il lui a souligné le pourtour des yeux avec du khôl. Le commissaire a fini par comprendre qu’il s’agit des attributs du célèbre mime « Bip », qui a inspiré des générations d’artistes. C’est la première fois que Bourrel reçoit un coup de main volontaire du meurtrier.
Bourrel a fouillé dans le passé de la victime. Il est remonté à sa relation conflictuelle avec la mère de Mom et à sa décision subite de rentrer dans les ordres. Après avoir quitté Aglaé, Roger a suivi les enseignements du Grand séminaire de Versailles. Puis il a été ordonné prêtre sous le nom de Jean-Eudes. Il officiait en l’église Sainte-Trinité. Pour rejoindre son domicile, il traversait la rue des Martyrs.
Le policier s’est pris d’affection pour ce meurtrier peu banal. C’est la première fois qu’un mime va dévoiler sa vengeance dans une pièce de théâtre, devant deux cents témoins.
Elle comporte trois actes : Le Môme en blanc / Le Mime gris / Mom, l’âme noircie.
Elle fait un tabac auprès du public parisien.
Après que les lourds rideaux se sont refermés, Bourrel disperse des miettes de chips coincées dans sa moustache et se saisit de son chapeau. Il se lève et pénètre dans la loge de Mom. Ce dernier n’est pas surpris de le voir. Son regard plonge dans celui du commissaire sans ciller.
Bourrel pose sa main calleuse sur son épaule en lui disant : « Allez, c’est fini, mon petit… »
Mom contemple son nom sur le fronton des Deux Ânes, éclairé par les gyrophares. Des larmes creusent ses joues. Il salue un public invisible avec un chapeau à plumes fictif. Sa dernière espièglerie. Puis il monte dans le « panier à salade ». Bourrel soupire. Il espère que le juge Clément trouvera des circonstances atténuantes à ce jeune homme meurtri.
- Amapola
A tâtons dans le bois noyé d’une brume épaisse et collante, je tourne en rond. Les gouttelettes perlent à mes cheveux toiles d’araignées ouvragées. Tantôt chancelant quand l’épaisseur de feuilles s’affaisse, m’emportant plus profondément que prévu, tantôt écrasant une brindille craquante qui fait résonner la forêt entière et s’ouvrir ronds les yeux de tous les hiboux, chaque pas m’arrache un soupir apeuré. Malgré mes précautions, je m’empêtre régulièrement les pieds dans des racines proéminentes, des saillies pierreuses. Le sous-bois est jonché de dépouilles d’arbres branches, écorces, feuilles, racines, fruits, comme autant de vêtements enlevés à cloche-pied avec maladresse par un amant trop pressé.
J’ai beau lancer le bâton dont je me suis équipée devant mon corps, rempart de château-fort, il se trouve toujours une branche flexible pour transpercer la muraille et cingler mes joues. Mon bâton lanceur de sorts que je tends vers l’ennemi invisible tel un mage celtique pour pulvériser l’autre. Mon bâton de bois précieux et noueux qui résiste à toutes les attaques, fût-ce celle du feu, prêt à jeter les pires envoûtements. Mon bâton Durandal avec lequel je pourfends chaque arbrisseau qui se dresse en travers de ma route. Mon bâton Excalibur offert par les fées qui me protège des maléfices et me mènera au Graal. Impossible d’allumer un feu auprès duquel me réchauffer ; je dois progresser pour sortir de ce labyrinthe végétal. Les soubresauts de mon cœur à chaque bruit inattendu deviennent douloureux. Mon corps ne parvient pas à s’habituer aux bruits nocturnes : crissements soyeux d’ailes qui me frôlent en froufroutant, hululements soudains, couinements aussi aigus que brefs, crépitements secs de bois, chutes de branches qui en emportent d’autres, amplifiant et répercutant l’écho alentour. Grognements non identifiés, et je prie pour qu’ils le restent, pour que mon esprit ne joue pas les Sherlock Holmes.
— « Mon cher Watson, nous tenons là une fameuse piste ! Nous avons d’abord une chauve-souris déviant son vol saccadé au dernier moment pour éviter la silhouette qu’elle a détectée. Ensuite, le hululement : les pas ont dérangé le vieux hibou dans sa chasse, il aura percuté un rameau mort, tombant en entraînant d’autres branches. Tandis qu’un sanglier tout proche grommelle pour rassembler sa tribu. Hmm, hmm… »
A mes pieds, tout un monde grouillant, chassant, fouissant, vit sans se soucier de ma présence. Souris, rats, hérissons, grenouilles trottinent, grimpent, marchent leur train, sautent. Les lombrics se déplacent, allongeant et raccourcissant inlassablement leurs anneaux, quand ils ne se trémoussent pas, pris de convulsions brutales. Des grenouilles gluantes sautent sur mes mollets nus tandis que de grasses loches laissent sur mes chevilles des traînées de salive poisseuse. Je me refuse à me mettre à quatre pattes pour avancer sans tomber tant je redoute de poser les mains sur ce monde inconnu de bestioles qui fouaillent la terre, creusent le sol et peuplent l’humus. La simple idée du contact probablement froid et flasque avec ces créatures rampantes, certaines dépourvues d’yeux ou de pattes, me hérisse le poil. J’ai le sentiment que les toucher me conférerait leur état, que ma peau deviendrait identique à leur mollesse, adopterait leur aspect parfois repoussant. Les entrailles du sol se font davantage inhospitalières à mesure qu’elles sont recouvertes de ténèbres. Seuls quelques clignotements intermittents signalent la présence amicale et désuète de vers luisants. Comme pour parachever le châtiment, la lune a décidé de rester cachée au sein des nuages bleu sombre comme une mer d’abysses insondables. Les éléments ne me seront d’aucun secours. Alors que mon ventre se vrille d’angoisse, terrifié de devoir attendre l’aube qui ne sera assurément pas salvatrice ni gage de retour vers la lisière, un sentiment nouveau brûle mon estomac, je suis prise au piège dans ce bois inconnu où j’erre depuis des heures.
Alors, pourquoi ai-je une sale impression de déjà vu ? Un goût âcre déjà ressenti dans la gorge, qu’aucune eau n’apaisera, un flash fugace impossible à capturer ou à analyser. La sensation d’une image diffuse mais familière, persistante et fuyante à la fois. Comme une goutte écrasée entre deux plaques de verre et qui glisse hors de portée pour se reformer plus loin lorsque l’on presse le verre. Un fantôme d’idée, le même geste, la même posture qui se superposent à un moment précis du présent, et qui, par conséquent, nous ramènent au passé. Combien de temps ai-je ainsi cherché à comprendre l’endroit, le moment, les perceptions dans lesquels je me débattais ? Quels fourrés, quels sentiers ai-je contournés, empruntés ou ignorés, me retrouvant probablement au point de départ ? Ma tête pèse, les vaisseaux de mes tempes enflent, prêts à exploser tant mon sang bat avec violence. Mes tympans résonnent en amplifiant l’écho des sons. Incapable de penser, réfléchir, agir. Les bruits alentour qui me faisaient tressaillir un instant auparavant se sont mués en nuages fibreux et cotonneux, pénétrant mes narines, ma bouche, accroissant la sensation d’oppression. Plus le vide prend possession de mon corps, plus je ressens le plein. Je suis l’aorte, la pulsation, le flux, la veine. Je suis parcours et je suis sang. Charriée par le flot je perçois au loin un rai de lumière s’immisçant entre les troncs ; l’aube tant désirée se lève enfin et me voit tétanisée, les pieds enfouis sous une chape d’humus impossible à soulever, à décoller, à tracter. Dans un effort surhumain, j’essaie de tendre les mains pour atteindre la clarté. Une voix agacée transperce le bois alors que jaillit le soleil entier irradiant de rayons blanchâtres la base des troncs.
— C’est bientôt fini ces gémissements ? Et tu me rangeras cette chambre demain, on dirait une forêt, il y en a partout !
La porte se referme sur ma mère, ramenant la nuit dans ma forêt.
- Charlie Wild
L’espace s’enveloppe d’une fraicheur tendre et suave. Le soleil, une simple lueur orangée, tâche éblouissante à l’horizon, disparait derrière les immeubles, laissant progressivement place au temps corbeau. La ville se mue de lumières colorées sur les pavés humides, lente valse qui se murmure dans les va et vient.
Au coin de la rue, un musicien et sa guitare entrainent dans une mélodie nostalgique, un petit couple. Elle, un sourire derrière une mèche blanche, lui abandonnant sa canne pour les bras de sa dulcinée. Leur ombre se joue sur la façade de pierre, chantant leur bonheur éclairé par les timides lampadaires.
Un homme déambule, seul, invisible au milieu de cette animation.
Un nuage chaud et sucré émane de la fête foraine, qui se déchaine un peu plus loin. Une odeur chargée de douceur régressive exalte les airs, attire les ventres affamés, entre les cris et les rires d’enfants. Beignets fourrés à la confiture ou au chocolat qui coule sur les lèvres, crêpes toutes rondes qui fondent sous la langue et churros dorés qui collent aux doigts.
Il s’arrêterait bien, mais… non, ce n’est pas le moment pour cela. Il est attendu ailleurs.
Perdu dans ses pensées, un vieux bonhomme grisonnant assis sur un banc, un journal à la main, contemple silencieusement les passants. Peut-être est-là celui qui attend, cinq minutes ou plus. Il semble figé, immuable au temps qui passe.
Continuant son chemin, il s’immobilise à la vitrine d’un restaurant, à l’intérieur les discussions vont bon train devant des assiettes fumantes et des verres de vin, il observe son reflet, vide. D’un soupir, il balaye le sol de son long manteau, et trace sa route.
Là sur le passage piéton, un chat noir le fixe, ses yeux mouchetés d’or brillent d’une lueur féline, malicieuse et espiègle puis il se faufile entre les voitures, illuminé brièvement par les phares d’un taxi avant de disparaitre dans l’ombre du trottoir.
Ils ont tort, ceux qui prétendent que la nuit tous les chats sont gris, ils sont voleurs parfois, songe-t-il.
Un groupe de jeunes, bruyants et surexcités, qui se dirige vers le bar voisin, le frôle sans même s’apercevoir de sa présence. Maussade, il lève la tête sur le gigantesque écran publicitaire, les images scintillent de produits miracles, un spectacle bien futile, hypnotique pourtant. Il est tiré de sa rêverie, par le bruit subtil d’une flamme vacillante sur un briquet. Une dame, chic, fort bien vêtue, un minuscule chihuahua au bout d’une laisse allume sa cigarette. Le chien snife çà et là, la brève voie empruntée par le fauve quelques minutes plus tôt, avant de soulever la patte et de marquer son territoire.
Rien d’extra, dans cet ordinaire. Toute cette lumière, toute cette vie. Ce soir pas encore de travail, la Mort est douce, faut-il croire.
— Alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà-vu ? murmure-t-il.
Il bifurque, l’immense avenue se transforme en une petite ruelle sombre. Calme et solitude, voilà de quoi l’apaiser. Un miaulement rauque retentit dans la pénombre.
— Si tu es de nouveau venu négocier ta peine, ma réponse est toujours non, réplique l’homme.
Deux fentes dorées se découpent, laissant apparaitre une teinte d’amertume.
— Tu as voulu défier la Mort à tes risques et périls, moi je ne fais que mon boulot. Et tu t’en es tiré à bon compte.
À pas de velours, le chat saute de son perchoir et vient se frotter contre ses jambes.
— Tu ne m’attendriras pas.
Un pauvre gars, bien des années en arrière, renversé par un conducteur ivre. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais non, cet idiot avait décidé de duper la Mort, elle-même, en tuant l’âme innocente d’un chaton. La Mort avait crié vengeance et avait lancé sa sentence. Depuis, il ère sans but, dans l’attente de sa fin. Le gros matou se dandine et feule, arpentant la petite rue.
— Que je te suive ? À quoi joues-tu, l’animal ?
Poursuivant l’ombre du chat avant qu’il ne disparaisse à nouveau, le trottoir qu’il avait abandonné tout à l’heure s’oppose à lui. Dans un élan de découragement, il se laisse tomber lourdement sur le siège du vieil homme.
— Dure journée ? lui demande son voisin.
Il se tourne, hausse un sourcil, étonné.
— On peut dire ça, avoue-t-il, finalement. Vous l’attendez ?
— Elle ne devrait plus tarder, acquiesce-t-il.
Un silence respectueux s’installe de longues minutes durant. La voix joyeuse d’une petite fille inonde la bulle protectrice des deux hommes.
— Et on ira manger une glace, après ?
Un magnifique sourire dessiné aux recoins des lèvres, un mignon nœud rouge dans les cheveux, des pommettes toutes en rondeur, elle sautille. L’innocence et le bonheur même.
— Évidemment, réagit son père
— Fais attention Juliette, crie sa mère, alors que la fillette s’engage sur la route.
L’homme observe.
— C’était donc ça, souffle-t-il. Merci le chat.
Soudain, une voiture, grise et sans scrupule débarque à l’intersection. Mais il est bien trop tard, lorsque le conducteur, soûl, remarque Juliette. La violence de l’impact déchire méthodiquement chaque cellule de son corps. Lentement, comme si elle avait toute la vie devant elle pour s’éteindre.
— Oh, dis-le vieil homme. Je crois que c’est pour vous.
— Oui, on dirait bien, il marque une pause et se tourne vers son compagnon. Bonne route.
Il se redresse, plisse son manteau et s’approche de la fillette effrayée.
— Viens, prends ma main, suis-moi n’ai pas peur, tout va bien se passer, lui chuchote-t-il à l’oreille.
Il veille sur les âmes perdues, celle que la mort a frappée trop tôt, dans une violence extrême. Juliette s’agrippe aux doigts du veilleur d’âme, et tous deux s’envolent dans le ciel.
- J.F. Drut
Congo
Max a quitté avant le lever du jour le lodge endormi sous les cocotiers, à mi-hauteur d’une colline qui domine une boucle de la rivière, non loin du fleuve Congo, au sud de la réserve naturelle d’Odzala..
Furtivement, sans un mot pour les gérants.
Ce n’était pas l’assoupissement de cette petite communauté isolée qu’il redoutait, mais le risque qu’un touriste trop curieux pût réveiller de fâcheuses histoires…
Fuyant quelques années plus tôt l’Europe et d’affligeantes péripéties, les blessures d’un divorce douloureux, une enquête policière, il avait voulu changer de peau, tirer un trait définitif sur ce qu’il avait toujours considéré comme une existence insipide et provisoire, un détestable espace de non-vie il s’était installé dans la moiteur luxuriante d’un refuge totalement déconnecté de la civilisation… Un havre de paix baigné de rivières indomptées et de forêts impénétrables… Un éternel printemps rouge du sang des flamboyants…
Il avait pourtant suffi d’une simple alerte pour qu’il rassemblât au plus vite quelques effets avant de déguerpir une nouvelle fois..
Max traverse maintenant le marché, son sac à dos accroche parfois une épaule nonchalante, son sac à dos lourd d’inquiétude, mais débordant de promesses…
Devant la baleinière Oubangui, une foule bigarrée patiente.
Des hommes en uniformes surveillent vaguement l’embarquement.
L’un des soldats appuie le bout du fusil sur son bras :
La transpiration le glace, il expire lentement.
— Dollars ?
— Non, des francs…
Le biffin voulait sans doute échanger quelques coupures sales et froissées, des blessés de guerre comme on nomme ici les fortunes locales, contre des chimères de billets verts…
Il retire son fusil et d’un geste dépité vers le bateau invite ce toubab égaré à franchir la passerelle.
Assis sur une banquette en bois, sous un auvent de toile sale, une bride de son sac enroulée autour d’un mollet, il regarde s’éloigner le quai, dans le grondement du moteur et son destin glisser lentement sur le fleuve faussement impassible…
Les passagers sortent de leurs sacs de larges feuilles de bananier remplies de beignets ou des poissons grillés posés sur la sauce recouvrant le riz… Et chacun de prendre avec trois doigts des boulettes de riz ou des morceaux de poisson…Les conversations sont fortes, joyeuses, personne ne prête attention à l’Européen solitaire et à ses yeux inquiets…
Max se plonge Au cœur des ténèbres, le roman de Joseph Conrad, avant de s’endormir, son chapeau de brousse rabattu sur les yeux, bercé par le ronronnement du moteur…
Bientôt la mangrove vient planter ses racines de rapace sur les flancs du fleuve, de plus en plus épaisse, de plus en plus vorace…
Les palétuviers semblent avancer sur leurs grandes racines, comme une foule aux longues échasses se pressant jusqu’à parfois frôler la coque…
Maintenant le bateau est à quai.
Un pressentiment l’envahit, soudain, incompréhensible.
Je suis si loin de la France et de mon passé, se dit-il , alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà vu ?
A la sortie, deux gendarmes qu’il n’avait pas vu avant de descendre
— Bonjour, le passeport s’il vous plaît…
Il tend le document au gendarme
— Maxime Marleau ? Bizarre, bizarre …
dit le pandore en souriant et en l’invitant à le suivre…
Il ne pensait pas qu’on l’intercepterait aussi vite.
Depuis trois ans Max, il se faisait appeler Max Marleau, était accompagnateur pour les safaris…
Sous les moustiquaires frissonnantes, à l’heure où les grands fauves viennent se désaltérer aux points d’eau, le baroudeur de pacotille racontait une Afrique dangereuse et paradisiaque à des Européennes esseulées qui venaient oublier leur échecs sentimentaux dans un exotisme all inclusive…
Et le m’as-tu-vu des alcôves, ventre mou et catogan, de rugir en caressant sans trop d’affect les crinières blanches !
Hier, Max bavardait avec les Français, heureux d’avoir photographié de vieux gorilles solitaires…
— Max, notre pays ne vous manque pas !
Un homme le dévisageait avec insistance…
De retour au lodge, chacun retournant à son bungalow
— Merci Charles…
lui avait rétorqué, cauteleux, l’énigmatique voyageur quand Max lui avait serré la main…
Son visage était resté impassible. Il n’avait pas répondu.
Un peu plus tard, le même touriste était accoudé au bar, son téléphone à l’oreille, il sourit en voyant arriver Max …
Sans trop longtemps extrapoler sur la suite, Max avait décider de fuir.
Max, Max Marleau puisque c’est l’identité qui figure sur son passeport, suit donc les deux gendarmes jusqu’à leur véhicule garé un peu plus loin, contre le quai.
— On va vous emmener au commissariat et ensuite, à l’ambassade…
Oui, c’est bien un touriste qui vous a reconnu. Il dit que vous avez cambriolé une banque en France .Il était un client de la banque… Un sacré pactole, non ? sourit le gendarme…
Tout en écoutant, il ouvre son sac à dos.
Un rose ou un bleu ?
Au fond de son sac, dans un plastique étanche, des billets en grande quantité… Charles extrait deux coupures de cent dollars, referme la sac, glisse en les laissant dépasser les deux « Benjamin » dans le récit de Conrad et pose le livre sur le siège, entre le gendarme et lui.
— Je voudrais juste aller acheter quelques beignets …
— Faites vite…
Son sac à dos sur l’épaule, Charles traverse la rue et brusquement, s’engouffrant à droite dans la première rue qu’il croise, il accélère le pas
— La gare routière, s’il vous plaît ?
Enfin, le taxi-brousse démarre.
Dommage d’avoir dû laisser Joseph Conrad sur le siège d’une voiture de gendarmerie !
L’errance se poursuit… Trouvera-t-il un jour la quiétude qu’il ne recherche pas ?
Max, ou plutôt Charles – mais est-il encore vraiment Charles, Charles Kurtz, visé par un mandat d’arrêt, suspecté d’avoir dérobé au moins trois cent mille euros dans un distributeur automatique que les convoyeurs de fonds avaient négligemment laissé ouvert ?
Par chance, aucune caméra ne l’avait filmé, une panne générale du système électrique avait opportunément, le même jour, désactivé le système de surveillance et ouvert les portes de l’agence à tout vent.
Toutes les planètes s’étaient étrangement alignées…
Il en avait rêvé. Il avait rêvé de mille printemps renouvelés, d’évasions et de lointains…
Il ne se posa aucune question.
Arrivé le premier ce matin-là, il avait immédiatement transféré les liasses empilées dans le distributeur dans un sac poubelle, avant d’aller planquer son magot dans le faux plafond du local à vélo de son immeuble.
Sans armes et sans violence ! Le sang ne serait que celui des printemps à venir !
Il revint à l’agence moins d’une demi-heure plus tard, en même temps que le directeur.
Chargée de l’enquête, une jeune commissaire le convoqua… Laurence Marleau, aux yeux si profonds qu’il n’est pas certain d’en être vraiment sorti, à la voix douce et enjouée, dont le léger trouble qui rosissait les pommettes a sans doute un instant modéré la suspicion des enquêteurs…
Commissaire Marleau ! C’est le nom qu’il avait malicieusement choisi pour sa nouvelle identité !
C’est sa disparition qui avait transformé l’insistante rumeur en quasi-certitude…
De l’Italie où il savait pouvoir obtenir une nouvelle identité, il avait rejoint l‘Afrique sur des cargos complaisants qui évitaient les scanners des aéroports…
Le taxi s’arrête dans un village de brousse, les vendeurs se précipitent, plusieurs voyageurs descendent… Il achète trois mangues. Le jus coule sur ses doigts, le long de sa bouche quand il mange la chair odorante et ensoleillée…
Jamais il n’a dégusté un fruit aussi dégoulinant de bonheur !
Il sourit : si j’avais été pâtissier, j’aurais enchaîné les overdoses de chocolat, heureusement, j’ai été embauché dans une banque !
Pour exercer le « droit de reprise » des anarchistes de la Belle Epoque !
Le chauffeur klaxonne…
Allez, il faut repartir !
Il saisit la poignée fixée sur la portière et s’apprête à gravir le marchepied quand, une voix féminine, d’abord surprise, puis douce et enjouée
— Monsieur Kurtz !… Charles !
- Lucian Valérius
Je ne sais pour quelle raison Johanne m’a souhaité bonne chance en me tendant la liste de classe, ni pourquoi je ne le lui ai pas demandé. Je suis allé dans ma salle de cours j’ai lu tous les prénoms, les uns après les autres, sans en oublier aucun.
Dans une grille tracée au crayon, était inscrit « Simon ». En dessous de lui, ma cheffe a griffon-né à la hâte celui de « Jan ».
Plus bas, « bar-Talmay », un juif sans doute. Ensuite, « Matthias » puis « Mateo ». Est-ce que ces deux-là s’assiéront côte à côte ?
Je regarde ma montre, bientôt dix-huit heures. J’ai le temps de boire café.
Je lis encore. « Ya’qub ». Lui, c’est certain, il est maghrébin !
… Je me souviens d’un Ya’qub rencontré dans un cours de langue arabe que j’avais suivi dans cette même école où j’enseigne maintenant. Il m’encourageait à faire mes devoirs de conjugai-son et moi, pour le remercier, je lui apportais des dattes que nous mangions à la rupture du jeûne du mois de Ramadan…
Dessous, un « Jacques » avec le même nom de famille que « Jan ». Son frère alors !
Tout en bas du tableau, « Andreas ». Puisque je ne peux rien déduire de ce prénom épicène, je pousse la feuille devant moi, m’enfonce dans mon fauteuil.
Tout en sirotant mon café, je regarde distraitement les fenêtres ouvertes de l’immeuble d’en face qui laissent entrer le soir et la fraîcheur qui se répand lentement en cette fin de mois de septembre.
Mon téléphone sonne ! C’est Johanne qui me demande d’ajouter deux nouveaux élèves qui sont encore dans le trafic et arriveront un plus tard.
Puis elle me dicte un « Pilipp ». J’ajoute le prénom à la liste.
Il est dix-sept heures quarante-cinq. Le cours va débuter. Johanne semble si pressée de rentrer chez elle, qu’elle lâche « Ah ! Ajoute aussi à ta liste, Tom ! » puis elle raccroche sans que j’entende la fin de sa phrase.
La liste est complète. C’est l’heure ! J’ouvre la porte et aussitôt dix hommes s’engouffrent bruyamment dans la salle avec des « bonsoirs » et des « salam aleïkoum ». Ils posent des af-faires, accrochent leurs vêtements au porte-manteau, puis vont s’asseoir. Les pieds des chaises crissent sur le sol.
Quelqu’un vient de glisser un pied dans l’entrebâillement de la porte, C’est une femme. Elle entre et dit :
« Bonsoir, monsieur. Je m’appelle Madeleine. Je viens de m’inscrire à votre leçon. Pardonnez mon retard. »
J’attrape ma liste de classe et je cherche son prénom. Elle n’y figurait pas tout à l’heure ! Com-ment donc pourrait-elle y être à présent ? Je me sens stupide.
« Bonsoir, madame, installez-vous ! » Lui dis-je. J’écris maladroitement Madeleine sur la feuille et je commence la leçon, mais mes regards vont incessamment vers elle. Les traits de son visage sont si parfaits, que j’en suis troublé.
Face à cette beauté rare, je feins l’indifférence que réclame mon statut de professeur, mais déjà les hommes ont remarqué ma fascination. Ils ont décelé dans mes gestes les signes de l’émerveillement qu’eux aussi semblent éprouver. D’autres, manifestant leur duplicité, me pro-voquent en me lançant des clins d’œil.
Madeleine s’assoit en silence. Sa beauté me fascine tant que je débite des phrases sans passion. Mes regards vont vers elle sans que je puisse les retenir. Tout à coup, on frappe à la porte ! Je vais l’ouvrir.
C’est Pilipp et Thomas, les deux retardataires annoncés plus tôt, qui entrent timidement.
Puis arrive, essoufflé, un jeune garçon. Son visage est cramoisi. Il est monté les six étages en courant. Il dit s’appeler Saymoun. Je souligne son prénom sur la liste et l’invite à s’asseoir.
Je ne suis jamais agacé par ces interruptions. Je sais depuis toujours que les premières leçons sont inévitablement entrecoupées par des entrées intempestives ou discrètes.
La porte est restée ouverte, pourtant des coups retentissent, à peine perceptibles. Et aussitôt règne un silence de catacombe. Je regarde Madeleine qui a blêmit. Elle baisse les yeux.
Je crois avoir mal entendu, alors je m’apprête à fermer la porte quand le dernier étudiant entre. Il est grand et maigre. Il flotte dans des habits trop grands pour lui. Son nez aquilin lui confère un air de corbeau. Il s’arrête devant moi et me fixe sans un mot, ses yeux sont rivés aux miens. Je ne ressens aucune peur, alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà-vu ?
J’ai le sentiment de connaître ce vieil enfant et qu’il veut se jouer de moi. Sa peau grise et fripée laisse entrevoir un sourire juvénile et énigmatique. Tout dans sa posture est ambigu, mais c’est l’incandescence de ses yeux et sa tristesse qui me subjugue le plus. Je regarde les traces sur son cou qui m’évoquent une strangulation, peut-être. Comme il a surpris mon regard, il remonte le col de sa chemise.
Il semble avoir lu mes pensées, alors il pose sa main sur mon épaule et me dit avec un large sou-rire :
« Je viens de loin. Pardonnez mon retard. On m’a recommandé à vous pour l’excellence de votre pédagogie ! »
Je cherche dans ma mémoire où ai-je déjà rencontré cet homme qui me flatte, lorsque soudain je l’imagine qui s’agenouille, prend mes mains et les baise en guise de remerciement.
Je reviens à la réalité.
L’homme qui n’a pas dit son nom va s’asseoir sur un siège laissé libre à côté de Madeleine qui frémit. Je suis décontenancé tant ces deux êtres me fascinent. L’un par sa candeur et l’autre par son regard que je ne peux m’empêcher de trouver fourbe.
Après plus d’une heure à dicter ma leçon, j’invite l’ensemble de la classe à prendre une pause.
Tous les élèves sortent sauf Madeleine qui vient vers moi. Elle semble terrorisée. Elle me dit en tremblant ressentir des écœurements et avoir le souffle coupé lorsque l’homme qui s’est assis près d’elle la regarde. À n’en pas douter, elle a perçu une menace imminente. Je tente de la ras-surer, mais elle proteste :
« Souvenez-vous de ces instants, monsieur, et entendez ce que je vais vous dire. »
Je m’assois dans mon fauteuil pour l’écouter plus attentivement. Elle ajoute :
« Dans quelques instants, cet homme va vous nuire. Sortez-le d’ici ! »
Son discours me choque tant que je reste un instant sans voix. Je lui réponds calmement :
« Je vais réfléchir à ce que vous venez de me dire, Madeleine. Nous en reparlerons. »
Mais tout à coup, la voilà qui vient vers moi, et dit en me suppliant :
« Non ! N’attendez pas, faites-le maintenant ! »
Elle s’approche encore, pose une main sur ma joue, puis elle entoure ses bras autour de ma taille.
Pendant ce temps, l’homme qu’elle exècre s’est glissé furtivement. Il l’a vu m’étreindre. Main-tenant, il nous observe avec son étrange sourire qui ne le quitte plus.
J’ôte doucement les bras de Madeleine et la repousse lentement sans quitter l’homme des yeux. Je sais que ces gestes d’intimité vont se retourner contre moi et qu’il va se servir de la scène qu’il vient de voler pour me trahir. Le voilà qui sort son téléphone et se tourne pour parler.
Madeleine est adossée au mur, elle a les mains posées en croix sur sa poitrine et, semble prier, en larmes.
La pause est finie, les élèves entrent en louant ma gentillesse et en me témoignant leur recon-naissance d’avoir un professeur si talentueux. À mon tour, je les remercie d’avoir une attention si soutenue et une concentration si intense.
Plongés dans une vive chaleur, nous échangeons nos bons sentiments lorsqu’entre le directeur de l’école. Il vient vers moi et me dit avec un regard courroucé :
« Je suis profondément déçu d’apprendre que vous avez outrepassé vos droits et manqué à vos obligations en tant qu’enseignant. Votre comportement est contraire à l’éthique professionnelle. Une telle conduite est immorale et incompatible avec le rôle que vous occupez. »
Je tente de lui exposer mon point de vue, mais il s’interpose :
« En tant que maître, il était de votre devoir d’agir avec intégrité. Je vous demande de quitter immédiatement cet établissement. Vous recevrez votre lettre de licenciement prochainement. »
Le Directeur sort. Je regarde autour de moi. Madeleine qui s’est effondrée, est soutenue par Jan et Mateo.
C’est alors que je me souviens où j’ai vu le traître qui s’est enfui…
- Jassem Gherram
Qui est-il ? Ce n’est que la première fois que je croise son regard et, pourtant, troublante, la confusion me transperce de toute part. Je n’ai pas l’habitude avec ce nouveau genre de rencontres, virtuelles, où tout n’est que supputation avant le grand jour, s’il advient, de la rencontre physique ; mais trêve de paroles futiles, à première vue, je suis tombée sur une surprise, j’espère la pépite. Il est carrément mon style, rien n’y échappe : ses traits, sa bouche, son corps, ses mains, et toutes les choses qui puissent passer au travers de mon champ de vision.
Mes sens sont aux aguets, je me laisse porter par cette plaisante euphorie et l’accompagne, sans me faire prier, au bord d’une terrasse bondée comme il en pullule des tas en pleine chaleur estivale. Nous nous asseyons à une table et, visiblement familier du lieu, l’homme qui me fait face me recommande une spécialité maison à base de vermouth. Je me laisse tenter par ce breuvage qui, au passage, s’avère être un délice. Au même moment, sans savoir pourquoi, une pensée me traverse l’esprit : combien de filles m’ont-elles précédé ? Une seule, des dizaines ou alors aucune ? Peu importe, après tout. Ce qui compte, c’est l’instant présent que je me dis. Mais très vite, heureusement, je n’y pense plus et c’est alors que l’on se met à discuter pour essayer de se connaitre, ou plutôt, de redécouvrir ce qui a été dit et redit durant nos longues discussions virtuelles. C’est que j’ai mis deux mois avant de lui concéder ce rendez-vous.
A mon grand soulagement, le courant passe parfaitement ; c’est la première fois que l’on se voit et j’ai presque la sensation d’être avec une connaissance de longue date. Est-ce en raison de l’attirance physique que j’éprouve, ou bien, de ce qu’il est en train de débiter ? Je ne saurais dire. Sûrement un peu des deux. Il semble être plus qu’une banale coquille vide comme j’en ai tant croisé. Il est cultivé. Cinéma, littérature, peinture, histoire, ou que sais-je d’autre, il parait n’avoir aucune œillère et s’intéresser à tout. C’est agréable quand on sait, qu’aujourd’hui, les centres d’intérêt des uns et des autres se limitent bien souvent à leur propre reflet, ou n’importe quoi d’autre aussi futile.
Au fil des minutes que l’on passe ensemble, les longues tirades que sa voix dessine finissent indéniablement par m’envelopper de son charme. Je n’arrive plus à parler correctement et commence à glousser comme une jeune adolescente. Le pire, c’est que je ne ressens aucune gêne.
Le temps continue de défiler au point de ne plus exister. C’est de bonne augure en général.
Dans les profondeurs de mon âme, tout part en besogne ; j’en suis déjà à tirer des plans sur la comète. Je visualise la scène où il est en train de me passer la bague au doigt devant l’hôtel de Dieu. Je le vois en père de mes futurs enfants. Je le vois être la main me soutenant contre vents et marées. Sans doute capte-t-il cette explosion d’émotion car, sans crier gare, il se saisit de ma main fluette et me parle sans dire mot. Il n’y en a pas besoin, son attitude raconte tout. On s’est trouvé.
A partir de cet instant, j’ai la certitude qu’il s’agit du bon et que je m’en irai à ses côtés, et pour très longtemps. Tout est beau, tout est rose, je viens de traverser les frontières de la contrée du bonheur. Mais, alors, pourquoi ai-je une sale impression de déjà vu ? Là, quelque part, caché en embuscade dans un recoin de mon cœur.
Toutes les choses que je vis, il me semble les avoir déjà contemplées, comme les avoir déjà éprouvées. J’entends une langue étrangère, mais connue, qui me parle, qui me somme de prendre garde. Elle se met à chanter un passé bien plus amère que le futur qui vient de se dessiner à l’encre de cet homme. Je ressens les anticorps d’un vieux vaccin douloureux s’activer et faire bouillir mon sang. Tous les pores de ma peau me brulent et finissent par me faire rompre son étreinte qui me faisait pourtant tant de bien. Un voile se lève et laisse apparaitre un nouveau tableau. Il n’a plus rien de semblable avec le prince tout droit sorti d’un conte de fée qui me souriait à grandes dents. Ses traits sont déformés, son sourire s’est muté en une grimace inquiétante. Toute la quiétude qui s’en dégageait n’est désormais plus. J’en viens à avoir peur comme si je revivais la douleur d’un vieux souvenir, qui s’empare de mon esprit en le fouettant de cris, d’insultes, de larmes et de pleurs. Si je ne me savais pas en sécurité dans ce lieu noyé de monde, je crois que je me lèverais pour prendre la fuite en courant.
Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Pourquoi cette soudaine vague d’inquiétude ? Cet homme ne m’a pourtant rien fait. Il n’a pas vraiment changé, ne s’est pas transformé en démon si ce n’est cette nouvelle mine marquée d’incompréhension. Mais ça, qui pourrait lui en vouloir, maintenant ? Non, il est resté le même : mignon, gentleman, toujours charmeur. Pourtant, ce n’est plus pareil depuis l’éveil de mon corps. Après tout, n’est-ce pas de cette façon que tout a débuté la dernière fois ? Un être semblant tombé du ciel, débordant de rêves et de promesses pour, finalement, finir en affreux cauchemar.
Je reprends mes esprits et notre conversation repart. C’est différent. Il ne s’en doute probablement pas mais tout est déjà terminé. L’avenir que je me suis plu à rêver n’est déjà plus que le rejeton avorté de mon imagination. Je deviens distante. Je fais barrage à toutes nouvelles tentatives de ses approches tactiles. Je réponds à ses questions de la manière la plus concise qui soit. Je n’ai plus touché à une goutte de mon verre. Mon sourire a disparu. Je suis devenue méfiante et il n’est pas dupe. Il ne tarde pas à s’apercevoir qu’un truc cloche et il me demande si quelque chose me dérange, s’il s’est rendu coupable d’une quelconque importunité. Je lui réponds que non même si je pense, injustement ou pas, le contraire. Derrière, malgré la distance que j’ai placé entre nous, il s’efforce à poursuivre la conversation même si, de son côté aussi, l’entrain n’y est plus. Il ne le dit pas, bien sûr, mais il est déçu comme s’il s’était rendu à l’évidence qu’il ne glanera plus rien de moi : ni sourire, ni baiser, ni folie, ni avenir, ni rien du tout.
J’espère vraiment me tromper à son égard mais le risque n’en vaut pas la chandelle, donc je décide de mettre fin à ce rendez-vous galant, qui n’est plus que malaise réciproque, et lui annonce qu’il se fait tard et que je dois y aller. Il ne se montre pas désobligeant et ne tente rien pour me retenir. La seule chose, qu’il essaye, est de me faire promettre que l’on se reverra. Y croit-il réellement ? Je ne sais pas. Une chose est sûre, je lui mens et lui accorde cette promesse qui, évidemment, ne se réalisera jamais. À la suite de cela, je me lève sans lui faire, ne serait-ce, l’honneur d’une poignée de main et m’en vais sur le son d’un impersonnel « au revoir »
Après avoir quitté la terrasse, je marche un long moment pour regagner mon domicile, tout en faisant plusieurs détours comme si j’étais suivie.
Une fois, enfin, arrivée dans mon cocon, je consulte mon téléphone et constate plusieurs notifications de l’homme que j’ai quitté. Je n’en ouvre aucune et je le bloque absolument partout : application de rencontre, messagerie et réseaux sociaux. Ainsi, je sais qu’il ne pourra plus jamais me retrouver.
Chose faite, comme prise d’ivresse, je me dirige en somnambule dans la salle de bain, me débarrasse de mes vêtements, m’assois dans le creux de ma baignoire, genoux contre poitrine. Puis les yeux dans le vide, je tourne les robinets et laisse couler une eau brulante tout le long de mon corps, comme pour me purifier. Longtemps, je reste amorphe, dans cette même position, rougeoyante, à me poser cette question sans réponse : qui était-il ?
- L. Moreau
Il s’appelle Thomas. Il a 24 ans. Il est chargé de communication dans une petite entreprise de papeterie. Il est drôle. Enfin, ça va. Il n’a pas un humour lourd, il est plutôt du genre à rire de sa propre vie. Ça nous fait un point commun. Il ne boit pas d’alcool aussi, ce qui nous fait un autre point commun.
Il a l’air sympa. Il a mis une belle chemise blanche bien repassée. Ça lui va bien. Et il est très beau, c’est vrai. J’avais un peu peur qu’il ne ressemble pas à sa photo de profil, mais sur ce point tout va bien. Il a les yeux verts. D’un vert hypnotisant. Presque comme la couleur de l’eau des rivières. Mais aussi profond que l’émeraude.
Il parle bien. Il n’y a pas de silences malaisants dans la conversation. Il trouve toujours quelque chose de pertinent pour rebondir sur mes paroles. C’est agréable. Il a ce don pour apaiser les situations, rendre les moments simples, presque parfaits.
Mais malgré tout ça, une tension persiste en moi. Comme un doute, une résistance. J’essaie de l’ignorer, de me concentrer sur la chaleur de ses mots, sur le frôlement de ses doigts quand il bouge ses mains pour ponctuer ses phrases. Mais cette sensation, ce malaise, refuse de s’effacer.
Alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà-vu ?
Peut-être parce qu’il s’appelait Maxime. Et parce qu’avant lui, il y avait Julien, et avant encore, il y avait Lucas. À chaque fois, le même schéma. La rencontre parfaite, les débuts sans accrocs, les moments où je me disais que cette fois, peut-être, ça serait différent. Et pourtant… à chaque fois, il y avait ce point de bascule, imperceptible, où les couleurs commencer à s’estomper. Où le tableau commençait à s’effriter.
Je ne sais jamais pourquoi ni comment ça se produit. C’est presque invisible. Presque irrationnel. Le premier message qui met plus de temps à arriver. Une sortie annulée à la dernière minute. Puis les échanges deviennent mécaniques, comme si quelque chose s’éteignait. Et moi, je suis là, impuissante, à regarder tout s’effondrer en silence.
Peut-être que c’est de ma faute. Peut-être que je finis toujours par faire ou dire quelque chose qui change tout. Peut-être qu’ils se lassent, qu’ils réalisent que je ne suis pas aussi drôle ou intéressante qu’au début. Et maintenant, face à Thomas, cette idée me hante plus que jamais.
Il parle encore, de son boulot, de ses collègues. Je souris, hoche la tête, mais une partie de moi est ailleurs. J’attends. J’attends le moment où tout basculera, encore une fois. Parce qu’au fond, je sais que ça arrivera. Toujours.
« Tout va bien ? Tu sembles un peu ailleurs… Si tu veux, je peux te raccompagner, tu as peut-être besoin de te reposer ? »
Je le fixe en essayant de reprendre contenance, et, face à sa douceur, paradoxalement, je décide de lui dissimuler du mieux que je peux le petit nuage de douceur qu’il vient de créer dans mes pensées. Je lui réponds comme si de rien n’était, comme si tout cela n’avait pas d’importance. Pourtant, cette phrase, cette toute petite suite de mots, est venue bousculer toutes mes angoisses et faire trembler mon cœur.
Je crois que je l’aime bien. Peut-être trop, déjà. Et ça, c’est dangereux.
- Elodie Cojande
Miroir, mon beau miroir, qui est la plus belle ? C’est moi très chère. Miroir, mon beau miroir, qui est la plus souriante ? C’est toujours moi très chère. Mais dis moi, mon beau miroir, saurais-tu me dire à travers le poids sous mes yeux, les chemins de cicatrices sur mon corps, qui est profondément la plus belle ? J’attends, devant ce miroir, chaque détail compte pour mon paraître, y rester figé voudrait dire faire face à mon être. J’essaye en vain, en vain pour ne pas plonger dans le noir de mon regard, si intense, comme aspiré dans un trou noir. Chaque instant, je ressens et je finis par craquer. Je m’en détourne et fuis à grand pas. J’y repense à cette image que je semble croire ou plutôt que je veux que l’on pense de moi. Absorbez-la et ça deviendra peut-être moi. Tenez-la et je resterais moi ? Ma vie se bouscule de questions et ça me poigne le cœur. Et si ce n’était pas celle que je crois ? À quoi bon rimerait ce que je ressens au plus profond de mon âme que je croyais si pure. Alors pourquoi ai-je une sale impression de déjà vu ? Ce reflet au fin fond de ses yeux venait de qui je suis. Immobile, ses doutes, ses craintes sont les miens. Ses histoires de faiblesses et de victoires sont autres que mes propres réponses. Avec le temps accepterais-je que ces différentes versions de moi, mes propres pensées sont celles qui m’ont fait le plus mal ? Et comprendrais-je un jour que celles qui me feront le plus de bien sont aussi mes propres pensées ? La vérité me fuit encore quand le chemin de doutes et d’acceptation s’ouvre à travers le reflet de mon miroir.
Inspiration n°2
- Lorraine Ory
Purée. J’en avais pourtant déjà eu des problèmes de santé. Et voilà que je me retrouvais de nouveau à l’hôpital. Je m’étais salement blessé cette fois. Et bêtement, si bêtement. La voix de ma femme résonnait encore à mes oreilles : « tu devrais pas toucher à ça Frédéric, laisse tomber, on en achètera un autre ! ». La suite lui avait donné raison, comme toujours. Quelle puissance quand même, un si petit ventilateur… Je ne sentais déjà plus la douleur grâce aux médicaments, c’était déjà ça.
« Monsieur Frédéric Léger ?
— Oui ?
— Nous allons commencer l’anesthésie. Ne vous en faites pas, ça va être rapide. À tout à l’heure en salle de réveil ! »
Je ne savais pas comment occuper mes pensées en attendant l’effet de l’anesthésie, alors j’imaginais des moutons qui essayaient de sauter au-dessus d’une clôture. Ils n’y arrivaient jamais et s’endormaient en chemin dans des positions improbables.
La voix de mon chirurgien me parvint, comme venue de loin :
« C’est bon, allez on y va. »
Je tournai la tête vers lui, heureux qu’il vienne détendre l’atmosphère dans cette difficile attente. Horreur. Ma tête n’avait pas bougé d’un iota. Le brancard, lui, se mit en mouvement et passa les portes battantes de la salle d’opération. J’essayai d’articuler des sons, en vain. Mon corps demeurait inerte. Plus aucun muscle ne me répondait. J’hurlai silencieusement tandis que l’on me transféra sur la table d’opération comme un vulgaire sac de patates. A travers mes yeux mi-clos, je distinguai en gros plan les têtes du chirurgien, de son assistant et de l’infirmière, tous trois penchés au-dessus de mon ventre.
« Dites donc, il s’est pas loupé, sacrée entaille. Comment il s’est fait ça déjà ? s’enquit le chirurgien.
— Les pales d’un ventilo qu’il essayait de bricoler, répondit l’infirmière.
— Ah il y en a, je te jure, pas très cortiqués quand même », soupira-t-il.
J’aurais voulu lui signaler que mon cortex était présentement très actif, sûrement bien plus que le sien dans pareille situation. L’infirmière me tamponna tout le torse avec un produit jaune. De ma place, je ne parvenais pas à visualiser nettement ma blessure.
« Allez Sandrine, Marc? On y va. Bistouri ! »
Bistouri ? Comment ça, bistouri, on n’allait pas simplement réaliser une grosse couture ? Je ne sentais rien, mais je vis la lame s’enfoncer dans ma chair, tandis que Sandrine épongeait mon sang consciencieusement. Avec une sorte de mini fer à souder, l’assistant cautérisa quelques veines au passage. Pour la première fois de ma vie, je découvris l’odeur que j’aurais si on me cuisait au barbecue, et ma pensée s’égara un instant à imaginer la scène, tandis que le chirurgien et ses acolytes plaisantaient au sujet de leurs week-ends respectifs.
En entendant le mot « écarteur », je revins immédiatement dans la salle d’opération. Le chirurgien attrapa l’instrument et ouvrit littéralement mon ventre en deux.
« Ah, il y a pas mal d’adhérences, étonnant pour son âge… »
Il continua à trifouiller dans mon ventre.
« Zut. »
Le chirurgien s’interrompit net. Il passa du beige au gris en une seconde. Mes entrailles rouge écarlate n’en parurent que plus flamboyantes.
« Marc, viens voir, vite. Je ne reconnais pas le schéma corporel interne. Je vais devoir tout sortir. »
Sous mes yeux intérieurement ébahis, le chirurgien se mit à extirper mes viscères à l’extérieur de mon ventre. Je sentis le cours de ma pensée ralentir jusqu’à se geler, confus et troublé par cette vision. Lorsque je repris mes esprits, je me fis la réflexion que les films de zombies étaient plus réalistes qu’il n’y paraissait.
Le chirurgien, l’assistant et l’infirmières s’étaient tus, je n’entendais plus que le cliquetis agaçant des outils sur le plateau métallique et le bip de mes constantes vitales.
« Sandrine, bon sang, aspire, là ! »
J’aurais voulu soulever le comique de l’expression dans pareilles circonstances, mais ce n’était pas l’ambiance et j’étais de toute façon toujours incapable de parler. Marc, lui, demeurait aussi muet que moi, sans raison apparente. Il ne semblait pas affecté par l’augmentation de la tension dans l’air du bloc opératoire, ce qui était rassurant pour moi mais pas franchement pour ses capacités relationnelles. Il était à l’image des humanoïdes du futur, en tout cas tels que je les imaginais, à qui nous confierons nos vies un jour.
Le chirurgien s’affairait toujours, concentré, au-dessus de mon ventre béant. Pour tromper le temps et l’angoisse, je me laissais aller à quelques réflexions philosophiques au sujet du temps qui passe et de son caractère subjectif. Le temps est décidément bien long lorsque notre vie est suspendue à un fil et entre les mains d’autrui.
Au terme de ce qui me sembla des heures, le front gris et crispé du chirurgien reprit quelques couleurs rassurantes et son déraidissement signa un soulagement pour tout le monde.
« Ça y est, on en voit le bout. On désinfecte et on recoud. »
Acceptant désormais mon absence totale de contrôle, j’observai le chirurgien renverser dans mon ventre une bassine de liquide transparent comme de l’eau, qui s’écoula comme une onde salvatrice. L’infirmière mit en marche un petit système d’aspiration pour évacuer tout cela, tandis que Marc, impassible, s’apprêtait à me recoudre. Je fus presque surpris de retrouver la forme initiale de mon corps, à l’exception de cette grande couture qui me barrait le ventre.
Mes oreilles bourdonnaient désagréablement. J’ouvris un oeil enfariné, et constatai avec soulagement me trouver dans un lit aux draps immaculés et non ensanglantés. Drôle de cauchemar ! J’imaginais la tête de mon psy en le lui narrant par le menu, lorsque l’on m’interrompit:
« Monsieur Léger ? Vous êtes en salle de réveil. Je vous laisse vous réveiller tranquillement, l’anesthésiste a rencontré quelques difficultés mais tout s’est bien passé. Le chirurgien viendra vous voir dans un instant. »
- Mama
L’impression d’être enfermée dans mes songes dévastateurs, ils se révèlent en de parfaites cicatrices. L’impression que seules ces blessures nous animent, nous font vivres. Au loin, parmi ces mots emplis de tristesse, à travers un paysage en couleur. Il passa du beige au gris en une seconde et mon monde sombra en de froides couleurs. Moi qui t’admirais telle une fleur naissante, tu as éclot en un sombre cauchemar, hantant mes nuits. Perdu entre la raison et l’oubli, je me lasse de cette envie, celle qui me permettait de voir, de sentir, de vivre. À présent, je n’espère plus te revoir, ni ton visage, ni ton sourire. Toute cette souffrance que tu m’as causée, toute cette douleur endurée en espérant des jours meilleurs. Dans mon esprit, la pagaille s’y mêle, et la haine grandit. Sans force, sans possibilité de vaincre, elle se nourrit de pensées sombres. Elle s’est installée dans ma conscience et elle a fragilisé mes derniers remparts. Ô mon âme, quand te révèleras-tu ? Parmi ces êtres terrestres où règne le chaos, quand seras-tu libre de partir là où tu le souhaites, là où le besoin te réclame, là où la paix t’attend ? Ma voix se perd au milieu de mes cris, et mes larmes coulent dans un silence angoissant. Mes plaies superficielles deviennent des gouffres de douleurs. Un jour, le soleil se montrera et mon cœur se taira. Je n’aurais plus à subir et mon souffle fera sa dernière révérence. Alors je laisse ces blessures me parcourir et s’imprégner. Nul ne pourra effacer mon passé, mon corps en sera la marque.
- Eva Tona
Ma vie en automne
Chers lecteurs !
Je me dois de vous raconter ce qu’il m’est arrivé récemment, car je veux vous mettre en garde. Après ça, je ne verrais plus les choses de la même manière. Pour ce faire, commençons par le début.
J’ai toujours été attirée par l’automne. Je pourrais faire semblant en vous disant que je ne sais pas pourquoi, mais je sais que j’adore les longues balades que l’on peut faire à cette période de l’année, à écouter le crissement de nos chaussures sur les feuilles fraîchement tombées, j’adore les pommes à la cannelle accompagnées d’un bon thé chaud, j’adore regarder la saga de Harry Potter blottie sous un plaid, j’adore porter des couleurs dans les nuances de orange et de brun, j’adore, j’adore, j’adore… toutes ces choses qui font que c’est l’automne. Toutes ces choses qui font que du 21 septembre au 20 décembre, je suis la plus heureuse !
Mais cette année, c’était différent, je le sentais, quelque chose n’allait pas. On était au mois de septembre et je n’avais pas envie de voir venir l’automne. Et ça, je ne savais pas pourquoi. J’ai donc décidé d’y remédier, c’était trop important. Je ne pouvais pas changer du jour au lendemain sans en comprendre la raison. Pourtant, plus les jours avançaient, plus j’avais cette boule au niveau de l’estomac qui n’était que grandissante lorsque je pensais à l’automne. Un peu comme si mon corps m’envoyait un signal. Mais que signifiait ce signal ?
J’avais beau me creuser les méninges, rien n’y faisait et je ne trouvais pas la solution à mon problème. J’ai ainsi pris mon téléphone et appelé Marco. Marco était mon meilleur ami et je l’adorais, mais s’il avait bien un défaut, c’était celui de n’avoir aucune culture cinématographique. J’avais ainsi pris la charge, depuis que je le connaissais, de réparer cette erreur. Je vous disais donc que je l’avais appelé et je lui ai proposé qu’on se voie au cinéma quelques jours plus tard. J’étais si excitée, Marco n’acceptait pas souvent de m’y accompagner de peur des films que je pouvais lui proposer. Mais là, sachant que je n’allais pas bien, il accepta.
Nous étions samedi soir, j’étais super heureuse. On était là, à attendre nos pop-corn et, dans quelques instants, nous allions voir le tout nouveau film d’horreur qui cartonnait dans les salles de cinéma. Et nous n’étions pas déçus du tout. Ce film était incroyable. Le prix d’une place de cinéma avait beau devenir de plus en plus cher, je ne me lasserai jamais des sensations que procure l’écran d’une salle de cinéma associées au plaisir du pop-corn bien chaud. Tout se passait bien, j’avais même cru un instant que cette étrange sensation m’avait quittée.
Mais nous sortions du cinéma quand tout d’un coup, le ciel commença à s’assombrir et les lampadaires de la rue cliquetaient chacun à leur tour, créant une ambiance proche de celle du film que l’on venait de voir. Marco et moi, nous nous regardions et je perçus dans son regard qu’il était tout autant perdu que moi. Mais moi, j’avais aussi peur ! C’était bien beau de regarder des films d’horreur à la télé, mais les vivre pour de vrai, ça, je n’en étais pas prête. Nous continuions d’avancer et Marco m’attrapa le bras :
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu me fais une mauvaise blague ?
Mais enfin, Marco, non, non ! Tu te doutes bien que je ne peux pas contrôler le ciel, les éclairs et les lampadaires !
Nous continuions de marcher jusqu’au parking. L’ambiance était de plus en plus sombre et… morbide ! Marco se tenait là, tout droit, il n’osait plus ni bouger ni parler, il passa du beige au gris en une seconde.
— Respire, respire, respire… Je répétais ce mot comme un mantra, comme si j’essayais de me convaincre que j’en étais encore capable. Respire, respire, respire…
Il venait de tomber nez-à-nez avec un cadavre ! Je répète, Marco venait de tomber nez-à-nez avec un cadavre. Là, on ne peut pas faire plus réaliste comme film d’horreur !
Marco et moi, nous nous regardions, on se demandait ce qu’on allait bien pouvoir faire ? Et comment sortir de cette situation ? Et si quelqu’un nous voyait à côté du corps et pensait que c’était nous qui l’avions tué ? OK, OK, il fallait que j’arrête de paniquer et que je trouve des solutions. J’observais autour de nous, personne. C’était déjà ça.
— Vite Marco ! Il faut qu’on parte d’ici !
— Oui, mais tu veux aller où ? On n’y voit rien avec cette obscurité.
— Je ne sais pas, mais on ne peut pas rester à côté d’un cadavre.
On commençait à s’affoler. Il avait raison, on ne savait pas où aller, on ne retrouvait pas la voiture à cause du noir et, en plus de ça, on se retrouvait avec un cadavre sur les bras. Pas vraiment la sortie entre amis rêvée ! Marco allait surement me haïr pendant longtemps de l’avoir emmené voir ce film. J’accélérai le pas, vite de plus en plus vite, sans but précis. J’avais couru sur près de 500 mètres que je percutai un obstacle invisible.
aie
Marco courut vers moi pour vérifier que tout allait bien. Je me relevai et essayai de toucher ce qui venait d’entrer en collision avec ma tête…
— Non, non, ça ne peut pas être possible, ça n’existe que dans les films…
— Ha parce que tu trouves quelque chose de logique à ce qu’on est en train de vivre ? Hein, rassure-moi ! Parce que moi, je n’ai jamais vu de ciel s’assombrir subitement, de lampadaire clignoter ET ENCORE MOINS DE CADAVRE ! s’énerva Marco.
— Écoute, Je sais que tu es stressé, que tu as peur, mais on est dans la même situation, alors ce n’est pas la peine de ME CRIER DESSUS !
Je continuais de tapoter la paroi de verre qui nous séparerait – de ce que j’appellerai – notre « dimension » de la réalité. Mais plus je touchais ce mur de verre, plus je sentais l’angoisse monter en moi. Je n’y croyais pas, ça ne pouvait pas être réel et pourtant impossible de partir. Nous étions définitivement bloqués. J’étais, en panique, en train de taper sur cette cloison tout en hurlant quand…
— Haaaaaaaaaaaaaa !
J’étais assise dans mon lit et remplie de sueur. Je regardais autour de moi, tout était normal. Petit à petit, je me rendis compte que ce que je venais de vivre n’avait été qu’un mauvais rêve. Mais quel cauchemar ! Je repris mes esprit et j’ai ensuite appelé Marco pour savoir si tout allait bien de son côté et, évidemment, il ne se priva pas de se moquer de moi.
Une fois rassurée, je repris le cours de ma vie de façon à peu près normale. Car oui, si j’aime toujours autant l’automne, ce cauchemar m’aura servi de leçon et je ne suis pas prête de revoir un film d’horreur d’ici bien longtemps.
J’espère que vous prendrez mon expérience comme une mise en garde : ne regardez jamais un film d’horreur juste avant d’aller dormir !
Inspiration n°3
- Vanessa Covos
La fuite
Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Est-ce une façon pour eux de s’amuser ?
Ma cuisse me brûle terriblement. L’un d’eux est parvenu à me toucher. Je ne sais pas comment j’ai réussi à aller si loin dans cet état. La peur probablement. Une terreur indicible qui brouille toutes mes réflexions intérieures.
Fuir. De ma maison, de mes souvenirs, de mes repères. Pour une maigre promesse de survie. Qui peut vraiment échapper à la mort quand des dizaines d’hommes sont à vos trousses ?
Je n’ai pourtant fait qu’exister pour susciter leur haine et leur violence. Je ne leur ai jamais nui. Je menais une vie tranquille, loin d’eux, avec les miens.
Rien n’a de sens en cette journée. Elle a commencé comme les autres, et je vaquais sereinement à mes occupations. Quand, subitement, un bruit assourdissant a résonné au loin. J’ai essayé de garder mon calme, mais un second coup a retenti plus près encore, et j’ai compris. Ils arrivaient, l’arme au poing, pour tuer toute âme qui vive. Ce n’est pas la première fois, mais c’était il y a si longtemps qu’on avait fini par penser que leur brutalité s’était évaporée de par leur absence. Le fantasme d’une vie paisible avait pris le dessus sur notre raison.
Dans la panique, tout le monde est parti se cacher. Mais ça n’a pas suffi. Ils nous traquent dans chaque recoin. Nous n’avons quasiment aucune chance, si ce n’est que les autres succombent avant nous, et que leur soif mortifère soit étanchée avant que vienne notre tour.
J’ai perdu beaucoup de sang. Une fatigue soudaine m’envahit. Je dois récupérer encore assez d’énergie pour tout tenter.
Je m’arrête quelques instants et m’installe à couvert derrière un gros rocher. Est-ce que cela vaut vraiment la peine de lutter ? Peut-être que si je reste là, sans bouger, la vie m’abandonnera paisiblement, dans la douce mélodie du chant des oiseaux ?
Mon oreille est alors attirée par un murmure proche. Le son de l’eau qui s’écoule et s’éclate sur une berge. J’ai parcouru des kilomètres et je suis assoiffé. Mon instinct de survie n’a pas dit son dernier mot. Je me relève et progresse en traînant mon membre mutilé. Le bruit s’intensifie. Un ruisseau apparaît sous mes yeux ! Je ne le connaissais pas, je n’étais jamais allé aussi loin.
J’avance délicatement, saisi par la fraîcheur des remous. L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice, atténuant la sensation insoutenable qui m’étreint depuis des heures. Je m’abreuve avec empressement et savoure la libération sur ma langue desséchée.
Tout à coup, j’entends des branchages craquer sous le poids de quelque chose ou de quelqu’un. Je remonte rapidement sur le bord, et scrute les alentours. Mon cœur bat la chamade. Tout peut arriver si vite que ça m’en donne le vertige.
Je lâche un long soupir de soulagement quand j’aperçois un cerf de l’autre côté du ruisseau qui me regarde, intrigué. Je suis surpris qu’avec tout ce remue-ménage, il n’ait pas fui. Ou alors il ne sait pas vraiment où aller non plus. Est-ce que ces mercenaires s’en prennent aussi aux cervidés ? Après tout, la mort n’a pas d’espèce pour ce genre d’individu. Elle n’est que pouvoir et domination, peu importe qui ils assassinent.
Leur comportement relève de la tradition et du folklore. Ils portent tous une tenue similaire et sont organisés et entraînés. Pour être sûrs de nous trouver, ils s’aident de chiens formés à cette ignominie. Chaque particule, chaque odeur, nous mettent un peu plus en péril.
Trois coups successifs brisent le calme du sous-bois. Est-ce que l’un des nôtres est tombé ? Mais qui ? Mes frères ? Ma mère ? Mes cousins ? La tristesse m’enserre la gorge. Nous aurions peut-être dû rester groupés. Tous ensemble, aurions-nous pu faire face à l’ennemi et avoir une chance de le terrasser ? J’en doute fortement. Nous n’avons pas été formés à cela. Les seules vies que nous ôtons sont honorées par le fait de nous en nourrir.
Ce n’est pas leur cas. Tout est question de possession d’un territoire qui leur échappe la majorité du temps. Ils savent que quoi qu’il advienne, nous y reviendrons sans cesse, que nous foulerons encore pour des générations et des générations la terre de nos ancêtres. Alors, dépassés par notre ténacité, ils planifient des attaques à grande échelle, pour nous rappeler que nous ne sommes rien et anéantir le plus de vies possible en peu de temps.
Le cerf m’observe toujours. Il semble presque m’attendre. J’ignore pourquoi, mais je décide de me rapprocher. Je traverse calmement le cours d’eau pour atteindre l’autre berge et m’arrête à quelques mètres de lui. Il pivote pour s’enfoncer davantage dans les bois, puis tourne le regard vers moi de nouveau, comme pour m’inviter à le suivre. Je n’ai plus rien à perdre.
La végétation est de plus en plus dense. C’est une bonne nouvelle. Ils auront plus de mal à s’y aventurer.
Le soulagement de l’eau sur ma lésion fut de courte durée. Désormais, la douleur est lancinante et se propage jusque dans mes os. La fraîcheur du liquide a néanmoins eu l’avantage de modérer les saignements.
Le cerf avance, presque sans bruit. Je suis fasciné par sa taille tout aussi impressionnante que sa délicatesse. Il semble avoir accepté cette fatalité sordide. Cette épée de Damoclès qui peut lui arracher son existence le temps d’un battement de cils. Je devrais en faire autant. Profiter de chaque instant comme si le prochain pouvait m’être volé.
Nous arrivons alors face à une paroi rocheuse sur laquelle de nombreuses plantes ont repris leurs droits sur les minéraux. Mon guide touche du museau une zone au sol, écarte les herbes et découvre une anfractuosité assez large pour que j’y entre.
La mélancolie m’envahit quand je comprends qu’il ne lui sera pas possible de m’accompagner, il ne pourra pas passer. Je plonge mon regard dans ses grands yeux sages, en souhaitant qu’il y lise toute ma gratitude. Puis je m’engage dans la faille.
J’avance avec précaution. Il fait de plus en plus sombre, mais plus le chemin est long, plus mes espoirs de survie augmentent. Je finis par heurter une paroi. L’entrée n’est plus qu’un léger point de lumière diffuse. Je n’ai plus qu’à patienter.
Le temps est une chose étrange. Quand le bonheur est là, il s’écoule à la vitesse de la pensée. Quand l’épouvante est au rendez-vous, les secondes s’égrènent comme des jours entiers.
Je les entends encore au loin, leurs chiens hurlant d’excitation. D’autres coups. D’autres victimes. Vais-je me retrouver seul au monde ?
Je somnole appuyé contre la pierre. J’essaye de ne pas glisser dans le sommeil. Je ne sais plus vraiment à quel moment de la journée nous sommes. J’ai l’impression d’être là depuis une éternité.
Je sens alors l’humidité s’engouffrer dans mon abri. Je n’entends plus de jappements. Et la lueur de l’extérieur semble s’éteindre doucement.
Je décide de sortir, aux aguets du moindre bruit. Ma cuisse est encore plus douloureuse après cette pause.
L’air du soir remplit mes narines. Mon sauveur est resté là et s’est même allongé. Il passera certainement la nuit ici pour plus de sûreté. Je lui lance un dernier regard de remerciements et prends le chemin de ma venue en sens inverse.
Je dois rentrer chez moi, même si ce que j’y découvre brise mon esprit. C’est dans ma nature de rejoindre les miens coûte que coûte.
La teinte dorée du ciel s’affadit de minute en minute. Les chouettes ont entrepris leur concert de hululements et les chauves-souris virevoltent dans leur ballet nocturne.
Enfin, j’aperçois les arbres derrière lesquels se trouve ma maison. D’une démarche claudicante, j’arrive sur le seuil et y retrouve mes proches qui espéraient mon retour. Les glapissements de joie résonnent dans la nuit. Personne n’est mort aujourd’hui. Tous les renards que nous sommes ont survécu cette fois-ci à la folie des hommes. Jusqu’à la prochaine fuite.
- Patricia Forge
Sur le chemin des fées
Nous avions été si souvent de concert, sur le chemin des fées, au gré du temps et des saisons, jamais, Oh non jamais en solitaire.
Elle, à la démarche trotte-menu et moi adaptant ma foulée à son rythme. Sa crinière flavescente et mes boucles d’argent rebelles s’ébouriffant sous les bourrasques d’automne ou la brise légère de l’été.
Nous déambulions sous les frondaisons printanières et le chemin des fées resplendissait de lumière.
L’été il sentait l’herbe sèche, côtoyait les blés mûrs, coquelicots et bleuet et tu humais le vent, belle princesse des champs.
L’automne le voyait resplendir de couleurs mordorées. Sous les chênes et châtaigniers séculaires, il était doux de rêver.
L’hiver et sa blancheur immaculée c’était une féerie, un bonheur à ne pas manquer. Alors, parfois, nous bravions la tempête pour retrouver ce chemin où rêvent les poètes.
Dans nos balades à deux dans notre monde merveilleux, nous faisions souvent halte à la table de Merlin. En pleine châtaigneraie, il arrivait parfois qu’une rencontre inattendue nous prenne au dépourvu. Une biche majestueuse sortie de nulle part, apparaissait là à quelques mètres de nous, émergeant de l’ombre ou du brouillard. Un moment presque irréel et nous restions figées, elle et nous. Un instant d’éternité, la nature et sa félicité.
Voguent les saisons, filent les ans. Un jour, brutalement, ton regard s’est teinté d’argent.
Mais qu’importe l’outrage du temps, si les vents devenaient contraires, le chemin des fées et la table de Merlin t’accueillaient encore sans pièges comme naguère.
Puis l’hiver est venu, le vent a tourné, la vie s’est obscurcie. Près de toi je suis restée, je t’ai veillée jours et nuits. J’ai imploré le ciel qu’il abrège tes souffrances puisque la fin était une évidence. Mais je devais être seule maître de ta délivrance.
Alors, la mort dans l’âme et le cœur transpercé, ton dernier souffle j’ai accompagné.
Aujourd’hui, près du chemin des fées, à la source des gouttes, la pluie déborde aux fenêtres. L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice. A quelques pas repose celle qui fut une part de moi. Amour fidèle, fusionnel. L’Amour à l’état pur.
Nous étions deux fées unies. Désormais elle est une étoile et me voilà fort marrie.
Ce lien inexplicable entre l’humain et le chien, une once de surnaturelle dans un monde individuel. Sont-ils donc plus heureux ceux qui ne connaissent rien à cette souffrance de l’absence d’un chien ? Indiscutablement, non. Il leur manquera à jamais cette clé essentielle du bonheur absolu.
L’eau salée de mes larmes qui inondent mes joues apaise mon cœur à genoux. Je ne guérirai jamais vraiment de son départ. Elle sera pour toujours une lumière dans ma mémoire. Une force pour continuer à avancer, un souvenir pour me pousser à aider.
Depuis j‘ai accueilli un vieux chien et sa peine. Famille d’accueil dix jours durant avant qu’il ne trouve une nouvelle famille qui l’aime. Tous les jours, je consulte les sites de refuges mais n’arrive point à franchir le pas. Parce que ce sont eux, ils ne sont pas toi.
Tsunami émotionnel, l’eau surgie en vagues régulières, sans prévenir, lors de mes marches en solitaire. Au détour d’une odeur, d’un lieu, d’un souvenir, tout me rappelle qu’un jour je t’ai aidé à partir.
Sans nul doute une autre chienne fidèle trottera au rythme de mes pas. Je ne sais pas quand ni d’où elle viendra. Quand l’eau aura fini de laver la douleur de mon cœur, je retenterai d’approcher une fois de plus le bonheur. Ce bout de paradis qu’est le regard d’un chien, je le saisirai encore pour poursuivre mon chemin. En priant très fort de ne pas quitter la piste, ne pas la laisser seule, jamais ne la rendre triste.
Je retrouverai la poésie des promenades actives dès potron-minet ou sous le crépuscule, la lune et ses secrets. Nos cœurs battant à l’unisson, l’Amour renaîtra et le chemin des fées, bienveillant, bercera nos pas.
- Bdicta
Ça me ronge !!!
Quelle douleur! Quel mal!
Ça me ronge de l’intérieur
Profondément, Énormément
J’en sais plus où j’en suis
Comment l’extérioriser? comment le noyer?
J’ai besoin de faire sortir ma rage
J’ai besoin de l’exposer
Mais par quel manière
C’est tellement glauque, tellement blessant
Hélas ça me ronge si fort
Si amèrement
J’ai juste envie de serrer des cous
Des cous! Non des cœurs
J’ai vraiment besoin que
L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice
J’ai besoin d’aide miraculeuse
Non, J’ai besoin de personne
Si j’ai besoin de libération
Ça me ronge de l’intérieur
Comme une personne qui se noie avec son sang
Un miracle est nécessaire
Un semblant d’acte d’amour pourrait m’aider à aller mieux
Mais ça me ronge, ça me tue
Ne le voyez vous pas sur mon visage
Dois je le crier avant ou le chanter?
C’est pire qu’un viol!
C’est comme une lame
Traversant verticalement mon âme
Poignardant mon cœur, le décapitant
Ça me rooonge !!!
- Claude Dussert
Blessures
En Ukraine des Slaves taguent les murs de sang et les draps servent d’écran aux salles de cinéma ; les films ne se visionnent que dans les courants d’air, les pièces de théâtre se jouent à ciel ouvert.
Les orchestres de jazz ne jouent plus qu’emmurés, le toit de l’opéra est en pièces détachées.
Les chorales des villes ont des voix éraillées, les spectacles dans la rue deviennent permanents
L’Académie n’élit plus de Perpétuels.
Les sports dans les stades ont été supprimés, le lancer de marteau a été remplacé par le lâché de bombes sur les places des marchés ; L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice.
Je ne reconnais plus ma ville, son église et les rues défoncées aux ornières fétides qui ne servent qu’à se cacher des bombes assassines.
Les enfants des écoles sont devenus des as, démonter, remonter fusils et bazookas est devenu banal pour ces enfants des balles.
Mamans, je les ai vus, dans certaines contrées ils tuent les chats, les chiens, les mamies très âgées.
Ce n’est plus un pays, c’est un champ de bataille. Demain, je vous le dis, même sous la mitraille l’Ukraine survivra et en pansant toutes ses meurtrissures, fera tout ce qu’il faut pour rebâtir ses murs.
- Lally Hammer
Fier, la tête haute, j’entre en scène. Je salue à droite, je m’incline à gauche. Star du numéro qui va suivre, je pousse l’insolence à mépriser ces « moucherons » qui virevoltent autour de moi. Un seul regard dur et ils s’éloignent.
Les spectateurs restent sans voix devant ma majestuosité, je sais que je les sidère. L’admiration se noie dans leurs yeux, ils me glorifient. Leurs acclamations révèlent le respect et m’enivrent.
Depuis le temps, je suis toujours aussi ébahi d’être à ce point glorifié.
Ma fierté est d’être leur idole.
La musique se fait de plus en plus forte.
Sans arrêt, de nouveaux acteurs entrent dans le show et j’ai un peu de mal à fixer mes différents interlocuteurs qui, pour le spectacle, évoluent d’un côté à l’autre de la scène.
Le théâtre me semble de plus en plus vaste, d’autant que ma prestation demande une présence d’un bout à l’autre de l’espace. On ne me facilite pas le travail ! Je suis seul contre tous, la représentation repose sur moi.
Pourtant la fatigue me gagne. Je m’écarte un peu pour reprendre mon souffle et les cuivres accompagnent ma faiblesse dans cette pause en mettant leur sourdine.
Mon souffle est fort, ma vue se trouble, je suis brisé. Je baisse la tête. Le ballet est bientôt terminé.
Je crois qu’un laser m’éblouit de sa lumière aigüe, alors que c’est l’éclat de la dague.
Le répit a été de courte durée et une seconde d’inattention aura suffi.
S’en suit la douleur. Un feu ardent coule entre mes épaules quand une détonation appelle la pluie et s’empare de l’atmosphère.
L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice.
Je ferme les yeux.
Des gouttes serrées martèlent le sol en un rythme régulier.
Les spectateurs se taisent.
On m’emporte sous l’ambiguïté des regards compatissants.
L’arène est balayée, le sang est lavé. Le toréro a gagné.
Ainsi est ma vie. Réduite à un unique show où j’entre dans l’arène sous les applaudissements et en sort dans un silence écrasant.
- Tuy Nga Brignol
Méditation pour calmer l’anxiété lié au trouble de l’attachement
Les bébés dépendent des personnes (parents, grands-parents…) qui s’occupent d’eux pour leurs besoins fondamentaux, et la manière dont ces personnes répondent à leurs besoins crée un ‟type d’attachement″. Ce type d’attachement durant notre enfance, avec notre famille et notre communauté, influence nos relations avec les autres tout au long de notre vie. Une grande partie de la façon dont nous interagissons avec le monde provient de nos premières expériences.
D’après les psychothérapeutes, il existe trois schémas d’attachement, parmi lesquels on trouve le type « anxieux ». Les personnes anxieuses craignent souvent l’abandon et s’inquiètent de la capacité de leur partenaire à les aimer en retour.
Nos émotions (anxiété, peur, tristesse, colère…) sont des signaux internes pour nous dire qu’un besoin est en jeu. Il faut éviter de refouler les émotions. Il est bénéfique d’en prendre conscience. Cet acte va nous permettre de retrouver la clarté de l’esprit.
Comment passer de la dépendance affective à l’interdépendance pour construire des relations plus saines et plus solides ? Comment cultiver la bienveillance et la compassion envers soi-même afin de guérir ses blessures profondes ? Comment mettre en place des stratégies pour établir des relations épanouissantes ?
Par autohypnose, c’est à l’élément eau, symbole de mouvement infini que je me connecte afin d’installer en moi bien-être et paix. Assise sur le sable face à l’océan, en symbiose parfaite avec le bruit des vagues, l’odeur salée, et le ressenti de l’eau de l’océan à mes pieds, je me concentre dans le présent, ici et maintenant, et à ma respiration. Je suis contente de pouvoir revenir régulièrement à ce lieu secret.
Je me sens légère. Je ne fais rien à part faire confiance à l’océan infini qui me soutient et me porte. Je ressens la chaleur des rayons de soleil sur mon visage. Je ressens la fierté envers moi-même, de faire le choix de me reconnecter à moi-même, à mon présent, à ma respiration, pour réouvrir mon cœur. Je m’autorise à libérer toute tension. Je m’autorise à ressentir et localiser une douleur physique. L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice. J’observe la zone douloureuse et suis fière de mon courage, à faire confiance. Je plonge la tête dans l’eau bleue de l’océan qui parle le langage de l’âme, Je l’écoute attentivement, le visage et le corps rafraîchis. Je ressens une nouvelle vague sur mon corps, qui me ramène loin, comme un second réveil.
J’ouvre les yeux et reprends conscience de mon corps, ici et maintenant. J’ai laissé l’émotion passer, je l’ai laissée s’exprimer.
- Hafid Antar
J’ai quitté ce studio loué pour le week-end, à l’aube après une courte nuit que des rêves étranges avaient agitée. Changer de lieu pour fuir mes fantômes n’avait rien changé à l’affaire, mon affaire irrésolue qui planait invisible comme un vautour dans le ciel. L’insomnie m’en libérait en même temps qu’elle m’emprisonnait dans un perpétuel espace-temps qui était silence.
Une odeur d’égout m’avait obligé à laisser la fenêtre entrouverte malgré la fraîcheur de la nuit. J’avais eu beau asperger l’air ambiant de parfum, l’odeur d’humidité avait envahi mes narines et gâché mon sommeil fragile. À 7h du matin, je quittais cet espace inhospitalier sans même me laver pour trouver refuge dehors pour prendre l’air. Énervé, je descendais les sept étages par un ascenseur qui embaumait l’urine et je me laissais aspirer par la pluie. J’aime les averses, car elles dispersent les foules humaines qui se recroquevillent dans leurs coquilles d’escargots et font briller les pavés. Elles effacent les traces des hommes qui fuient le bitume mouillé comme de la saleté. Elles lavent les souffrances de passage en faisant place nette au présent. J’aime marcher et chanter sous la pluie comme me perdre en forêt. La sensation d’être seul face aux éléments. L’orage me fascine. J’accueille ses colères et ses larmes salvatrices dans le chaos du monde. L’eau coule sur ma plaie comme une onde salvatrice. Elle apaise mes blessures. Ma plaie est si béante que la Méditerranée s’y noierait. Mon cœur est ouvert aux quatre vents, mais seules les rafales du Mistral le ravivent parfois comme le cratère d’un volcan endormi qui cracherait ses dernières flammes. Depuis que tu es partie vers cet horizon lointain et inaccessible, le temps s’est arrêté soudainement il y a vingt-quatre ans. Le temps a viré à l’orage et tout n’est que crachin. Sous un immense soleil noir, les chants des oiseaux sont aussi tristes que les regards des badauds agenouillés sur le bitume à faire la manche dans l’indifférence générale. L’indignité humaine est une souffrance indicible, une torture silencieuse avec la gueule d’une charogne. Parfois, le vol d’un corbeau me rappelle que la mort nous relie tous par la vie. Ces pensées obscures qui reviennent par vagues d’insomnies sont des ennemies coriaces. Parfois, au bord du gouffre, Cupidon me vient en aide et me balance une de ses flèches magiques, mais la magie ne dure qu’un instant. L’instant d’une passion éphémère durant laquelle le bonheur m’embarque filant vers des cimes étoilées. Une pluie de cordes tombe par à-coups et j’entends parfois une mélodie et le tonnerre tonner comme une timbale en effectuant des glissandos en trille. Le ciel ressemble à une harpe gigantesque dont les rainures sont averses. Les variations des cordes ont une tonalité particulière, quelque chose de l’ordre de l’intime, à mi-chemin entre la nostalgie et l’espérance. Installé à une terrasse près du vieux port, je commande un café allongé sous une bâche en plastique. Boire un café aux aurores, sous la brume marine où le ciel se dégrade du gris clair au gris foncé est aussi plaisant que de veiller sous les étoiles quand le monde sommeille. L’air a la fraîcheur de la pluie de mars. Une légère brise fait trembler les voilages des bateaux au loin alors que des naufragés urbains errent dans les rues, solitaires, d’un pas rapide cherchant refuge sous des auvents. J’observe le spectacle d’une misère ordinaire qui s’aggrave de jour en jour.
Quand je rentre enfin chez moi, dans ma maisonnette du bout du monde, je ressens de la nostalgie. Je connecte ma baffle de 300 watts en Bluetooth et je laisse défiler ma playlist. Sly Johnson crache sa soul lancinante avec Cause I’m black. Ray Charles avec My song for you, If loving you is wrong I don’t want be right de Luther Ingram, BB King The thrill is gone et c’est toute la soul et le blues afro americain qui me traversent et me secouent. Oui, je suis black dans l’âme, écorché à fleur de peau, à flanc de cœur et de peine. Je le crie tout haut à ma solitude. Je frappe sur les peaux de mes congas un rythme afro-cubain en me dandinant seul au monde. Why can’t we live together. Je suis là ma belle Sade et je t’accompagne quelques minutes, le temps de ta chanson. Regarde, je donne le meilleur de moi-même pour soulager ta peine. Je vibre sous ton grain de voix qui me bouleverse. Je ressens la souffrance qui coule dans tes veines. Puis, c’est Joe cocker qui ouvre la porte de son enfer à travers les plaies de ses cordes vocales With a little help for my friends. Salut Joe, toi aussi tu es un black en dedans. Et toi Robert Plant, tu es aussi torturé par cette souffrance invisible derrière tes boucles blondes? Ça envoie du lourd Babe i’m gonna to leave you et Starway to heaven. C’est l’extase comment le mal ça peut faire du bien! Pris par ces chants, ces cris de l’intérieur vertigineux, je me laisse aller à danser avec mes béquilles et, sans que je boive une seule goutte d’alcool, je délaisse ma traître carapace, me laisse aller dans une ivresse libératrice et je pleure. Qu’est-ce que c’est bon de pleurer quand on ne sait pas chanter sa peine!
Belle lecture à tous,
A bientôt 💋
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