Textes en lice pour le Prix LPBA 2023

Bonjour à tous ! Je vous présente les dix textes de 2023 a avoir remporté la première place des classements lors des appels à textes successifs. Grâce à cette distinction, les plumes qui en sont à l’origine participent au Prix de La Petite Boutique des Auteurs de l’année en cours ♥ Belle lecture à vous tous, et rendez-vous très vite pour le résultat !


Léa Simic – Février (incipit)

Un jour de mai… ou peut-être était-ce en septembre ?
Quoiqu’il en soit, depuis qu’elle est arrivée, Bernadette a ses habitudes. C’est important, ça l’aide à compter les jours en attendant. Elle se réveille à 6h36 tous les matins. C’est comme ça depuis des années. Toujours 36, jamais 35, elle déteste les chiffres impairs. Sa fille dit qu’elle est folle.
Ce jour-là – si c’était en mai, il ne faisait vraiment pas très beau – Bernadette avait mis son arthrose au défi d’aller ouvrir la porte. On y frappait rarement, surtout depuis que Raymond n’était plus là. Leurs amis étaient en fait ceux de Raymond. Elle s’en était aperçue au fil des semaines après l’enterrement. Les premiers jours, on appelait pour prendre de ses nouvelles, on l’invitait à sortir, à prendre le café, pour se changer les idées. Mais très vite, elle avait compris que ce n’était pas pour elle mais pour eux qu’ils venaient, et qu’il était possible de se sentir plus seule encore que le défunt.
Bon vivant (quand il l’était toujours, évidemment), il ne se passait pas un week-end sans que Raymond n’invite des voisins, des amis et de la famille. C’était un bon cuisinier et un grand bavard : de quoi garder ses invités assez longtemps pour agacer Bernadette. Elle était tombée amoureuse de lui quand ils avaient tout juste 18 ans. Justement pour cette lumière qu’il dégageait, et qu’elle semblait ne savoir qu’étouffer. Mais en vieillissant, ce qui l’avait fait fondre la faisait désormais bouillir.
Quand elle était arrivée aux Glaïeuls, elle n’avait adressé la parole à personne durant plusieurs jours. A quoi bon parler à ces vieillards qui ne voient plus leur vie qu’entourés d’aides soignantes, de dentiers, de soupers à 17h et de “Alors, comment qu’il va M. Martin ?” Autant crever. C’est ce qu’elle avait répondu à son fils quand il lui avait annoncé qu’il lui avait trouvé une place en Ehpad.
Aujourd’hui, ça n’avait pas beaucoup changé. Elle discutait parfois avec Louisette, de la chambre 321. La sienne était la 103. Bernadette s’était toujours demandé comment on attribuait les numéros de chambre. Elle avait sa théorie : les plus vieux se voyaient attribuer les numéros de chambre les plus hauts. Elle en avait donc conclu que celui ou celle qui lui avait laissé sa place était parti jeune. Enfin, moins vieux que les autres. Bientôt, elle laisserait elle aussi sa chambre à un nouvel arrivant. Sauf qu’elle, elle retrouverait sa maison, son canapé abîmé et ses bégonias sur les fenêtres. Son fils le lui avait promis.
“C’est seulement le temps que tu t’en remettes maman. Quelques semaines, pour te reposer, et puis je viendrai te chercher. Promis.”
Elle avait ordonné à sa belle-fille de s’occuper des plantes et de relever le courrier. Elle ne l’avait jamais portée dans son cœur, mais elle devait reconnaître qui si elle savait faire une chose -autre que lui voler son fils-, c’était s’occuper des plantes.
Chaque matin, elle sort du lit du côté droit. Avec lourdeur et très, très doucement, mais toute seule. Pas comme sa voisine de chambre, cette assistée de Claudine. Comme elle est très petite, ses pieds ne touchent pas par terre. Alors elle se fait glisser doucement vers le sol jusqu’à pouvoir enfoncer ses orteils osseux dans ses pantoufles bleues. Elle n’aime pas trop cette couleur, mais ça n’est que temporaire. Claudette, elle, doit attendre qu’Aurélie vienne lui enfiler ses chaussons. Celle-là, elle l’aime bien. Elle n’a l’air de rien comme ça, quand elle entre de la chambre du haut de son mètre 52, ses longs cheveux blonds tirés en arrière. Mais cette petite a du caractère. Et surtout, elle ne se laisse pas aller à la pitié et au ton mielleux qu’on prend souvent pour s’adresser aux vieux. Elle lui parle d’égal à égal, et Bernadette lui en est reconnaissante. Même si elle ne dit rien.
Ce jour-là donc, elle était allée ouvrir la porte, s’attendant à voir une voisine. De temps en temps, mais assez rarement pour que cela continue de l’étonner, une voisine faisait sa bonne action en venant lui rendre visite. Mais cette fois, la porte s’était ouverte sur trois grands hommes en uniforme bleu. C’était là que tout avait commencé, ou plus tôt, c’était là que tout s’était fini.
“Vous êtes bien la mère de Patrick T. ?”
L’annonce, la crise, les larmes, le néant. Le vide qui l’aspire toute entière, quelque chose qui se brise, là tout au fond, et puis les Glaïeuls.
Aujourd’hui, le sapin de Noël brille dans la salle commune. Bernadette s’est installée à une table ronde avant tout le monde, comme à son habitude. Elle aime profiter du silence et du vide avant le dîner. Souvent elle ferme les yeux et elle imagine les dîners de famille, du temps où il n’y avait pas encore de tombe à fleurir. Comme leur père, ses fils avaient en eux une lumière vive, qui réchauffe et qui soigne. Mais l’une d’elle avait choisi de s’éteindre ce jour de mai. Depuis, plus rien n’avait pu lever le voile devant les yeux de Bernadette. Elle passait ses journées au lit, elle ne mangeait presque plus. Et puis, de tristesse ou de solitude, Raymond aussi était parti. Alors, il avait fait complètement noir dans le coeur et la tête de Bernadette, et ça ne s’était jamais rallumé.
Ces épines vertes et ces guirlandes lumineuses, ça égaye un peu les murs jaunâtres. Et puis surtout, l’odeur de l’épicéa masque celle de la vieillesse. Plus jeune, quand elle rendait visite à des oncles et tantes, elle avait toujours détesté cette odeur si propre aux maisons de retraite, sans pour autant jamais parvenir à la décrire.
Il est plus joli comme ça, ce sapin. La dernière fois, la décoration était bleue et dorée, Bernadette avait trouvé ça criard. C’était d’un laid ! Une fois de retour chez elle, quand viendra Noël, elle décorera son sapin comme celui-ci. Ça plaira à Patrick, c’est certain. Peut-être même qu’il viendra l’aider à le décorer. Il faudrait qu’elle l’appelle pour lui proposer.


Léna Baixas – Mars (inspiration photographique)

Je fixe le vide.
Je crois que j’y ai ma place.
Ton côté du lit est froid. Je n’y distingue plus les contours de ton corps et mes yeux dessinent la ligne plate qu’a laissée ton absence. Au-delà du rien, c’est toi que je vois.
Je suis la ligne jusqu’à ce qu’elle remonte sur l’oreiller. Tu aurais dû être là. Juste là. Ton visage endormi, ta joue pressée sur le côté. Tes sourcils auraient été froncés, de ce petit air renfrogné que j’ai toujours aimé.
Tu devrais être là, à mes côtés.
Je laisse le dos de ma main glisser. Mon bras s’enfonce dans les draps. Sur mon doigt, je vois les traits épais et noirs d’une ancre tatouée. Sa jumelle avait existé. On était jeunes. Le monde pouvait bien nous pardonner quelques clichés.
Pourtant, tu étais bien mon ancre, ce qui me rattachait à la Terre, m’enfouissait dans le sable, et m’évitait de voguer trop loin au large de mes pensées. Tu avais ce truc que les autres n’ont pas. Cette fabuleuse répartie que même mes pires angoisses n’arrivaient à contrer. Tu gagnais à tous les coups. Je crois que c’était fait exprès, que tu avais décidé d’être ce barrage, brillant chevalier dont la langue faisait office d’épée.
Et je passais des heures à te regarder. J’aimais la longueur de tes cils couvant tes grands yeux chocolats, profonds aux éclats dorés. Je me nourrissais de tes sourires. Comme ton rire me manque… Je crois que si je me concentre bien, que je m’accroche à mes souvenirs, je peux encore l’entendre rebondir dans notre chambre. Il est vif, bruyant. Il ne s’excuse pas d’exister. Mieux, il réussit à m’emporter.
Je m’emporte moi-même à présent, vers des images de toi qui appartiennent au passé. Tu te souviens de nos matins ensommeillés ? Des rêves que nous nous racontions ?
« J’ai rêvé de bébés tsunamis.
— C’était des vagues, ma chérie. »
Est-ce qu’elles t’ont emporté ? Est-ce que mon ancre t’a lâché ? Je te tenais pourtant si fort. Je peux encore sentir ta main au creux de la mienne, tes doigts autour des miens. Leur chaleur s’est imprimée sur ma peau et ton odeur ne me quitte plus. Elle imprègne notre chambre.
Sur ma joue, c’est l’eau salée qui s’écoule jusqu’à mes lèvres. Ma tristesse a le goût de ton absence. Ces larmes ravagent ma peau, la piquent, la mordent. Chaque nuit, elles creusent mon visage et je me demande si un jour elles le grignoteront en entier comme le sel de la mer grignote le bois.
Mes paupières se ferment, je roule sur le dos. Le silence n’appartient qu’à moi… ou peut-être que je lui appartiens. À vrai dire, il me dévaste. Je n’y entends plus ta respiration lente et profonde, tes légers ronflements, le frottement de ton corps dans les draps. Tu parlais dans ton sommeil parfois. Tu m’appelais, mon prénom à moitié mâché entre tes lèvres empâtées.
C’est toi que j’appelle ces derniers soirs.
Et je ne tiens plus. Je me relève. Je n’allume pas la lumière. Je ne veux pas voir ta veste sur la chaise du bureau, tes chaussures dans un coin de la pièce, ou le livre sur la table de chevet, celui que tu ne finiras jamais. Je ne veux pas regarder à nouveau nos photos encadrées: notre mariage à l’ancienne creek où nous nous étions rencontrés, un pique-nique en forêt, le jour où tu as été diplômé, et tous ces autres instants que je pourrais dessiner sans les voir tant ils restent gravés.
Les yeux plein de larmes, je titube. Quelques pas maladroits me portent jusqu’à la salle de bains et ici, je ne peux me résoudre à tâtonner dans le noir. J’allume une vieille lampe posée sur le coin du meuble-vasque parce que le néon suspendu au-dessus du miroir est toujours cassé. Tu avais promis de le réparer. Je ne suis pas harcelée par tes photos dans cette pièce mais il y a ta brosse à dents dans le petit pot, juste à côté de la mienne ; quelques-uns de tes vêtements sales qui débordent encore de la panière ; ta serviette rêche et roulée en boule dans un coin. Des traces de vie étalées un peu partout dans l’appartement. Je sais qu’une fois le ménage fait, un grand nombre disparaîtra. Manon viendra jeudi pour m’aider. Je ne suis pas sûre d’être prête. C’est un peu de toi qui va s’en aller.
Debout face au lavabo, je tends ma main sous la lumière de la lampe. J’écarte mes doigts et je dévoile à nouveau le tatouage sur ma phalange. Ça aussi, c’est un bout de toi, de nous. Je me souviens du jour où mes parents l’ont remarqué pour la première fois: on avait séché le dernier jour de lycée avant les grandes vacances pour aller chez ce tatoueur rencontré à un festival et sur le chemin jusqu’à la rue Pasteur, tu avais eu la brillante idée d’une ancre. Parce que tu rêvais de vivre sur un bateau, au large de je-ne-sais-plus quels flots, et que moi, je rêvais d’une maison. Tu avais dit qu’une maison, qu’un foyer, ce n’était pas seulement un endroit mais un sentiment au fond du coeur ; et que ça, on pouvait le transporter partout, même au milieu de l’océan. On aura notre propre ancrage, là, sur la peau et on saura toujours à quel port s’amarrer. Je crois que c’était tes mots. Je ne sais plus trop. Je me souviens avoir ri en te poussant sur le trottoir. Et quand j’étais rentrée chez moi, ce jour-là, mes parents n’avaient jamais autant hurlé. Ils me trouvaient trop jeune pour une promesse tatouée. Et si, dans trois mois, vous ne vous aimiez plus?
Je passe mon index sur le tatouage. Je dérive dans le silence. En moi, ton nom perce le vacarme de ma souffrance. J’aurais préféré qu’on ne s’aime plus, que cette disparition ne soit que le résultat d’une dispute, d’une trahison… n’importe quoi, à part ça.
Jeudi, tes affaires auront pratiquement toutes disparu. Et elles continueront à disparaître avec le temps. Tout comme les souvenirs qui deviendront plus flous, plus distants. Ce tatouage, lui, resterait à jamais comme le rappel constant que tu as été là. Un peu comme ces messages sur les murs de notre vieux lycée : machin est passé par-là. Moi, j’ai un «je suis passé par là» tatoué sur le doigt.
Sur la porcelaine blanche, ton rasoir est toujours là. L’idée me vient. Je ne la maîtrise pas. Elle me traverse comme une fulgurance. Mes larmes redoublent parce que j’y pense à ce geste, je l’imagine, je le vis dans ma tête avant même de l’esquisser dans le réel. La culpabilité m’inonde. Je suis désolée de vouloir t’effacer, si terriblement désolée.
Mais cette ancre n’est plus rattachée à aucune autre et je crois que si je la laisse sur ma peau, elle m’emportera jusqu’au fond. Je préfère voir la plaie, observer la cicatrice. Alors par-delà le flou de mes larmes, je vois ma main empoigner le rasoir. Je suis sûre que c’est ma main et pourtant je n’ai pas la sensation qu’elle m’appartient. Je presse les fines lames contre ma peau. Je grimace. Je pleure. Je saigne. Je te dis que je suis désolée, encore et encore, et que je t’aime.
Dans les stries de ma chair, le sang noie l’encre.
Je te laisse sous ma peau, là où je ne peux plus te voir, mais où tu seras toujours.


  • Nat acha – Avril (liste de mots à placer)

Reconversion
Trois ans que je passe mes journées ici, entouré de toutes ces vieilleries gémissantes qui se plaignent du matin au soir. Moi qui ai tant brillé dans mes jeunes années, que l’on a admiré, qui ai voyagé de réceptions mondaines en bals majestueux, me voilà mis au rebus sans état d’âme, laissé à l’abandon. Mieux aurait valu une mort propre et rapide, broyé sous le choc d’un accident de la route, irrécupérable, brisé sur le bitume. Pas cette mort à petit feu dans l’oubli le plus total, me laissant un goût d’inutilité.
Plongé dans mes lamentations intérieures, je ne l’ai pas vu entrer dans notre demeure d’obsolescence. Un jeune homme, vêtu d’un jean troué et d’un tee-shirt grisâtre, est en train de fouiller les carcasses d’un air nonchalant. Il pousse devant lui une brouette dans laquelle brillent quelques pièces dont lui seul connait la valeur. Je le regarde se rapprocher et tendre la main. Je sens mes attaches trembler sous son étreinte plus ferme que je ne m’y attendais. Ce barbare m’arrache de mon support et me dépose dans la brouette, avec le reste de la ferraille qu’il a récupéré. Mes camarades d’infortune ne semblent pas inquiets. Alors je les interroge, curieux. Les autres pièces détachées sont heureuses de leur sort, elles voient là une occasion unique de sortir de cet endroit sinistre. Déjà, les discussions vont bon train pour deviner ce que l’énigmatique inconnu va faire de nous.
La brouette prend le chemin de la sortie. Le gardien salut notre sauveur. Il s’appelle Quentin et semble être un habitué des lieux. Sur le parking, un véhicule vieux et sale, qui semble en fin de vie nous attend. Bientôt il rejoindra sans doute les anciens que nous avons laissé dans la casse auto dont nous voyons la clôture se refermer derrière nous. Quentin vide le contenu de sa brouette sans ménagement dans le coffre de l’antiquité qui lui sert de moyen de locomotion. Des souvenirs me reviennent. Avec mon véhicule à la ligne gracieuse, nous étions magnifiques. Rien à voir avec cette épave roulante. Après notre abandon, des gens sont venus récupérer une portière par-ci, un pare choc par-là, et au fil des années qui sont passées je me suis retrouvé de plus en plus isolé sur une carcasse difforme qui n’avait plus rien de l’élégante cylindrée qu’elle avait été jadis.
Avant d’avoir eu le temps de trop y penser, la voiture s’arrête et son conducteur en sort. Je crois reconnaitre le doux son d’une porte de garage. Vais-je servir à rénover une voiture de collection ? Ce serait tellement bien de briller à nouveau sous le regard admiratif des connaisseurs. Quentin ouvre le coffre de sa voiture et me met dans un grand carton avec une partie de mes compagnons. Nous sommes tous en bon état général et beaucoup de mes amis sont chromés comme moi. Cela me conforte dans l’espoir d’être bientôt à nouveau opérationnel. Depuis le haut du carton je peux voir de drôles de machines un peu partout dans le jardin. Je ne saurais dire de quoi il s’agit, je n’ai jamais rien vu de semblable. Nous entrons dans le bâtiment. Il ne ressemble pas vraiment à un garage. Il y a bien une carcasse de voiture, complétement désossée et rouillée, toutefois je ne sais pas comment on pourrait transformer cette ruine en un modèle roulant. Je peux voir des outils un peu partout, de grands établis, de la peinture et des cartons de matériaux en tous genres. Beaucoup de métal : Du fer, de l’acier, du cuivre. Ainsi que du plastique, de la porcelaine, du verre.
— Tu ramènes encore du matériel ? Dit une voix féminine.
— Oui j’ai un nouveau projet ! Une commande spéciale de la ville. Ça va être grandiose ! Répond Quentin surexcité. Je pose ce carton ici. D’abord je dois m’occuper du reste, il y a beaucoup de boulot pour les nettoyer et les rendre exploitables.
Au fil des jours j’essaye de suivre ce qui se passe. Au début je ne pouvais discerner que des sons, plus effrayants les uns que les autres, et j’arrivais parfois à apercevoir Quentin œuvrant sur un poste de travail. Progressivement j’appris à reconnaitre la plupart des sons : Le choc du marteau sur le fer, le grincement de l’étau, le frottement strident de la meuleuse et celui plus doux du papier de verre, les cliquetis d’une chaine, le fracas d’une pièce qui tombe au sol. Finalement un matin Quentin vient chercher mon carton. Sur le trajet je découvre avec inquiétude la gueule béante d’une forge aux crépitements endiablés où chauffe un morceau de métal au format que je ne reconnais pas. Dans le jardin, le carton est posé au sol et le jeune homme se dirige vers une femme qui tient un chalumeau. Puis il repart dans une autre direction après un bref échange. C’est là que je la vois. Une structure métallique gigantesque à la forme indistincte. Je peine à y reconnaitre certains de mes anciens compagnons imbriqués dans ses lignes et ses courbes. Je me résigne à mon sort sans appel lorsqu’une main se saisie de moi. Quentin me fourre dans la poche de son tablier, grimpe sur une échelle et une fois arrivé en haut, descend son masque de soudure sur son visage. Il attrape alors la torche posée sur une plateforme près de lui d’une main, m’agrippe de l’autre et commence à assembler ma coque sur ce qui semble être un morceau de jante. La chaleur est insupportable. Il s’impatiente, grogne, puis il redescend visiblement agacé. Il m’emmène alors à l’intérieur de l’atelier, attrape une perceuse et sans ménagement fore un trou, faisant vibrer tout mon corps durant ce qui semble être une éternité. Puis il visse une tige et m’observe d’un air dubitatif. Il s’éloigne pour revenir avec un tournevis et retire délicatement mon miroir, me privant de la vue. Je l’entends trifouiller dans ma coque. Un grincement accompagné d’un craquement me font frémir. S’ensuit un soupir puis un tintement. Pour finir il replace mon miroir exactement comme à l’origine. La satisfaction se lit sur son visage et me voilà de retour en haut de l’échelle avec une tige de fixation servant à me lier à mon discret voisin. Une fois son travail accompli Quentin redescend chercher une autre pièce et continue son étrange danse enflammée un peu partout autour de la structure. À la fin de la journée il nous recouvre d’une immense bâche blanche.
Plusieurs jours s’écoulent dans le silence le plus total jusqu’à ce que je distingue le bruit d’un moteur qui s’approche. Quentin, plus excité que jamais, s’esclame que c’est le jour du grand lancement et toute la structure se met en mouvement. Le trajet est court. Aveuglé, je n’ai aucune idée de l’endroit où on nous décharge. Le vent froid qui s’engouffre sous la bâche m’indique que nous sommes en extérieur. J’entends de nombreuses discussions tout autour de moi. Il semble que beaucoup de monde nous attende. Soudain une voix grave prononce un discours auquel des applaudissements font écho puis notre couverture tombe, nous exposant à la vue de tous. Sous un soleil automnal, au milieu d’arbres aux feuilles virevoltantes, plusieurs centaines de personnes sont venues admirer la structure de métal. Une nouvelle salve d’applaudissements se fait entendre. Sans trop savoir pourquoi, je suis envahi d’un mélange d’excitation et satisfaction. Un enfant me désigne, index pointé en l’air, et même si je ne vois pas ses yeux de ma hauteur, je les imagine emplis d’étoiles. Certes je ne voyagerais plus comme avant mais je brille à nouveau. Tous ces gens sont venus m’admirer.
Au centre du jardin botanique d’une petite ville de province, est exposée une sculpture peu commune d’un artiste contemporain qui explique comment son inquiétude pour la crise environnementale a donnée naissance à une passion pour les créations conçues à partir d’objets recyclés. Il regarde fièrement son œuvre, deux girafes de fer penchées sur un arbre, en expliquant la provenance de chacune de pièces. La carrière de Quentin ne fait que commencer, bientôt il exposera dans une galerie une série d’œuvres en matières plastiques réalisées avec sa femme qui se tient à ses côtés.


  • Luc Baudot – Mai (inspiration musicale)

Une touche de noir sur l’ivoire
La ville, la nuit.
Une rue ordinaire, mal éclairée, un trottoir mouillé par les averses répétées de l’arrière saison. Je traîne mon spleen à la recherche de la muse qui saura m’inspirer, mais ni Calliope, ni Euterpe ne daignent m’accompagner. Amélia et sa mélodie sans paroles attendront encore quelques jours. J’ai beau écouter en boucle sa composition, aucune image n’apparaît pour me guider. C’est peut être le synthé, j’ai horreur du synthé. Je vais lui demander de me renvoyer une maquette jouée au piano, un quart de queue, un piano droit, qu’importe, mais le vrai son des marteaux frappant les cordes. Pas cette soupe électronique qui ne peut mener qu’a un texte insipide. Il faut dire aussi que depuis le départ de Katie, je n’écris plus grand-chose de valable, et les maigres mots que j’aligne se retrouvent illico en boule, froissés dans la corbeille.
Le crachin s’est remis à tomber, froid, pénétrant. Je dois m’abriter au risque d’être trempé de la tête aux pieds. Il y a une lumière qui clignote un peu plus loin, peut-être une enseigne. Je m’approche, c’est un piano bar, le “Cosy fan tutte”. Le jeu de mot est bien trouvé, mais l’histoire de cet opéra où les protagonistes testent la fidélité de leurs épouses, me rappelle ma rupture avec Katie.
L’entrée est accueillante, une musique parvient à mes oreilles, une variation de “Due pupille amabili”, “Deux adorables yeux…” Encore Mozart et sa frivolité, à mille lieues de mon état d’esprit. La pluie soudainement glaçante me pousse à franchir le seuil.
L’établissement porte bien son nom, l’endroit est douillet. J’opte pour un fauteuil libre près du piano et commande un whisky. La musique est douce, régulière. La pianiste est habillée de noir, comme si elle ne faisait qu’un avec la couleur de l’instrument. Ses cheveux sombres et son maquillage prononcé contrastent avec la pâleur de sa peau, la rendant mystérieuse, inaccessible. Elle joue sans partition. Un instant, j’ai l’impression que ses doigts sont trop courts, comme amputés de leur dernière phalange, c’est juste l’effet de ses ongles vernis en noir sur les touches foncées du clavier. Je sirote mon whisky, l’effet des ongles qui apparaissent et disparaissent au gré de la couleur des touches me fascine. La musique est envoutante, et ressemble de plus en plus à ce morceau joué au synthé par quelqu’un… par qui déjà ? Mes idées s’embrument, l’alcool me monte à la tête, je tiens mieux que cela d’habitude ! Un stylo surgit dans ma main, je sens l’envie d’écrire mais n’ai pas de papier, tant pis pour la nappe de coton blanc. Je plante la pointe de mon Bic dans les fils…
…Je reprends conscience doucement. La lumière crue du soleil matinal perce les vitres du bar et m’aveugle. Je baisse les yeux. Le set en papier de la petite table est saturé d’écriture, mon écriture. Je tourne la tête, il n’y a plus de piano, juste un ancien juke box, plus de fauteuils mais des chaises revêtues de skaï.
Ligne après ligne, je découvre les vers que j’ai écrits.

“Avec ses ongles peint en noir
Je la trouvais belle et lointaine
Quand elle venait, comme chaque soir
Tenir son rôle de musicienne
Elle jouait, pianotait de mémoire
Posant une touche de noir sur l’ivoire.

Piano, piano la dernière note
Comme pour du Mozart
Piano, piano la dernière note
Deux croches et puis une noire, sur l’ivoire.

Le soir, prélude à sa nuit blanche
Ses ongles noirs apparaissaient
Au gré des notes, des touches blanches
Mais pour les dièses du clavier
Le bois d’ébène, le vernis noir
Se confondaient à mon regard.

Piano, piano la dernière note
Comme pour du Mozart
Piano, piano la dernière note
Deux croches et puis une noire sur l’ivoire.

Avec ses ongles peint en noir
Le long des nocturnes de sa vie
Posait les notes comme par hasard
D’une petite musique de nuit
S’égrenant, doucement, sans retard
Juste une touche de noir sur l’ivoire.

Piano, piano la dernière note
Comme pour du Mozart
Piano, piano la dernière note
Deux croches et puis une noire sur l’ivoire.

Et moi j’trainais comme par hasard
Dans un coin de ce piano-bar
A savourer ces moments rares
Ou il suffit d’apercevoir
Un contraste entre blanc et noir
Pour retrouver rêves et histoires
Et repartir un peu plus tard
Toujours seul mais plein d’espoir.

Enfin, pour clore sa nuit blanche
Elle effaçait cette encre noire
Posée au bout de sa peau blanche
Et puis laissait un peu Mozart
De côté, comme on ferme un tiroir
Plus une touche de noir sur l’ivoire”

Je ne comprends pas ce qui s’est réellement passé mais je jubile. Qu’importent les mystères, Le texte est bouclé, Amélia sera contente. Un serveur s’approche. « Votre café, monsieur. » Je ne me souviens pas d’avoir commandé quoi que ce soit mais le breuvage noir dans la faïence blanche me fait du bien.
Je sors du bar, le napperon dans la poche. Le macadam est encore mouillé. Avant de repartir, je regarde l’enseigne “Le rendez-vous des muses”. Mozart s’est éclipsé pour laisser la place à Calliope et Euterpe qui, finalement, ne m’ont pas abandonné. Je repars, toujours seul, mais plein d’espoir.


  • Athénaïs Grave – Août (phrase du milieu)

C’est arrivé à un carrefour. Comme on en traverse mille dans une vie. De ceux qui nous font hésiter un instant, et puis, finalement, on poursuit notre route. Parfois, on se dit : « Mince ! J’aurai dû tourner à droite, plutôt que de foncer tout droit tête baissée. » On voudrait faire demi-tour, mais c’est un luxe que ne nous accorde pas la vie. Alors, on continue à avancer, en essayant de ne pas avoir trop de regrets, en essayant de ne pas trop penser, en essayant de ne pas trop fantasmer ce chemin perdu.
Ce jour-là, j’avais encore une fois de plus traversé trop vite. Et ce n’est qu’alors que je m’éloignais tranquille sur ma nouvelle destinée, que je l’ai aperçue. Sa chevelure rousse s’effaçant déjà sur la voie de droite, déjà disparaissant à tout jamais de ma vue. Cette perte, je ne l’avais pas vue venir, trop aveuglé par ma propre route. C’en était plus que je ne pouvais le supporter. Alors, j’ai remonté les aiguilles de ma montre et j’ai fait demi-tour. Vraisemblable, non, mais ce n’était pas ma réalité. C’était un rêve, ou plutôt un cauchemar éveillé, une nage à contre-courant.
Je suis retourné au carrefour, où elle n’était pas encore arrivée. J’ai pris la voie de droite et je me suis assis sur le bas-côté, et je l’ai attendue. Pas longtemps.
La voilà déjà débarquant sa chevelure de feu taquinant le vent. Un instant, mon cœur s’est arrêté. J’ai presque failli oublier de me lever pour la rejoindre, perdu à l’admirer. Mais on n’affronte pas la roue du temps pour laisser s’envoler ses rêves. Alors, cette fois-ci, j’ai couru, pour rattraper la poignée de secondes qui me séparaient d’elle. À force de jouer avec les heures, c’est un peu déboussolé que j’arrive à sa hauteur. Elle me regarde. Les yeux un peu songeurs, accompagnés d’un sourire rieur devant mon air d’ailleurs. Nous flottons entre deux eaux. Je suis une anomalie dans son espace, une rencontre hors-temps.
Et dans le silence nous avançons ensemble sur ce chemin que j’avais refusé et qui devrait m’être interdit. Et le temps, encore lui, est suspendu. Et pas après pas, seconde après secondes, les choses reprennent leur cours. Nous discutons, nous rions. Nos âmes sont en osmose. Je ne sais pas quel instinct m’a poussé vers elle, à contrer la montre pour la rencontrer, mais il ne s’était pas trompé.
Nous avons continué à avancer ensemble sur cette route. Notre route. Puis un jour, on a commencé à marcher à trois, puis à quatre…
Mais tous les rêves, et même les cauchemars ont une fin. Et ce matin, le réveil est amer, seul, entre mes draps. Je me demande de quel côté est le cauchemar, entre ce monde censé être réel et cet univers onirique qui était pourtant si palpable. Quoi de pire que de se réveiller et de découvrir que la femme de votre vie n’était que le fruit de votre imagination ? Que vos enfants n’ont jamais existé ? Je crois que c’est pire que le deuil. Quand un être proche meurt, il vous reste des photos, des objets qui vous rappellent la personne disparue. Moi, je n’ai rien. Rien, hormis quelques vagues faux souvenirs de plus en plus flous. Rien, sauf un fait terrible qui me saute au visage et qui va désormais pouvoir me hanter jusqu’à la fin de mes jours : je ne connais pas son prénom ! Mon esprit n’a visiblement jamais jugé opportun de lui en donner un. Toute une vie, certes rêvée, au côté d’une personne dont on ignore l’identité. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille…


  • Mikaël Morin – Septembre.1 (illustration)

La Forêt du Songe
La lueur de la lune dessinait d’étranges ombres sur le sol de la forêt enchantée. Les arbres aux troncs argentés semblaient danser doucement, leurs feuilles susurrant des secrets anciens. L’air était imprégné d’une magie palpable, chaque souffle emplissant les poumons d’une sensation d’attente, d’un espoir inexpliqué.
À l’orée de la forêt, une maisonnette solitaire se tenait, éclairée par une unique bougie posée à la fenêtre. Dans cette demeure, une petite fille prénommée Lila était allongée sur son lit, enveloppée dans sa couverture comme un cocon. Elle était éveillée, son regard fixé sur le plafond, perdue dans ses pensées. Un éclair lointain zébra le ciel, suivie par le grondement d’un tonnerre qui semblait provenir des confins de l’univers.
Mais soudain, Lila sentit quelque chose. Une présence. C’était comme un doux murmure qui venait de sous son lit, ou peut-être une sensation douce, comme une caresse sur son pied. Elle se redressa lentement, son cœur battant plus fort, et glissa sa main sous le lit, s’attendant à toucher le pelage doux de son chat. Mais ce qu’elle trouva n’était pas familier.
Un frémissement, une ombre mouvante. Deux lueurs, semblables à des lucioles, s’allumèrent sous le lit, illuminant ce qui semblait être des yeux, grands et ronds, brillants de curiosité et peut-être d’une pointe de malice.
Avec prudence, Lila se pencha lentement sur le côté de son lit, cherchant à voir cette présence inconnue. Et là, cachée dans la pénombre, une petite créature la contemplait avec émerveillement. Ses grands yeux ronds pétillaient, reflétant la lumière de la bougie qui dansait à la fenêtre. Les oreilles, fines et veloutées, ressemblaient à celles d’un hamster et se dressaient à chaque fois que le tonnerre grondait à l’extérieur. Son corps semblait enveloppé d’une fourrure dense et douce, rappelant celle des moutons des contes que sa grand-mère lui racontait. Son nez était un minuscule bouton rose, et sa bouche, si petite, se courbait dans une expression à la fois espiègle et timide.
Lila, saisie d’émerveillement, tendit une main hésitante vers la créature, espérant la rassurer. À sa grande surprise, celle-ci se rapprocha, laissant la douce chaleur de sa fourrure caresser la paume de la jeune fille. La créature émit un doux son, quelque part entre le gazouillis d’un oiseau et le ronronnement d’un chat.
La jeune fille, prise d’une soudaine audace, décida de glisser ses mains sous le lit pour soulever doucement la créature et la sortir de sa cachette. Elle était légère, comme un coussin de plumes, et se lova confortablement dans les bras de Lila. Sa fourrure était chaude et apaisante au toucher.
“Qui es-tu ?”, murmura Lila, ses yeux écarquillés de curiosité.
La créature pencha la tête, ses yeux plongeant dans ceux de Lila, comme pour sonder son âme. Un lien inexplicable semblait se tisser entre elles, une connexion que les mots ne pourraient décrire. Dans cet instant de pure magie, Lila comprit qu’elle venait de découvrir un être du monde des songes, un gardien des rêves, peut-être perdu ou en mission spéciale dans le monde des humains.
La chambre, autrefois silencieuse, se remplit du doux chant de la créature, une mélodie qui évoquait des souvenirs lointains des rêves oubliés.
Les heures qui suivirent furent remplies d’émerveillement. Lila, guidée par la créature qu’elle avait baptisée « Somnia », découvrit les recoins cachés de sa propre maison transformée par la magie. Chaque pièce était un nouveau monde à explorer, chaque ombre renfermait une histoire. Les murs murmuraient des contes d’antan, le parquet se muait en une mer calme et argentée, et les plafonds s’ouvraient sur des ciels étoilés aux constellations inconnues.
Toutefois, au fil de leurs jeux et explorations, Lila ressentit une mélancolie sourde chez Somnia. La créature se perdait parfois dans des soupirs lointains, son regard tourné vers une fenêtre, comme si elle cherchait quelque chose dans le ciel. Lorsque la jeune fille l’interrogea, Somnia émit une série de notes mélodieuses, évoquant un manque et une forte tristesse.
Réalisant que sa nouvelle amie était perdue, Lila décida d’aider Somnia à retrouver son chemin. Elles débutèrent une quête à travers la forêt du Songe, à la recherche d’indices et de portails magiques. Chaque arbre, chaque ruisseau, chaque étoile avait un message ou une énigme à résoudre.
Mais le véritable défi n’était pas tant dans la découverte du chemin de retour, mais dans les épreuves émotionnelles qu’elles durent affronter ensemble. Elles rencontrèrent des créatures égarées, des illusions trompeuses, et des ombres du passé. Chaque épreuve renforçait leur lien, les larmes et les rires partagés gravant des souvenirs inoubliables dans leur cœur.
L’aube allait se lever, Somnia, en se blottissant contre Lila, fit apparaître une petite lueur dans sa fourrure. Cette lueur grandit, formant un portail étincelant. Somnia, avec une tristesse dans les yeux, fit comprendre à Lila que ce portail était son chemin de retour, mais qu’une fois franchi, elle ne pourrait plus revenir.
Lila, les larmes aux yeux, décida d’accompagner Somnia jusqu’au portail. Elle savait que leur temps ensemble touchait à sa fin, mais la magie de leur aventure resterait à jamais gravée en elle.
Face au portail scintillant, le monde semblait retenir son souffle. Les étoiles de la forêt du Songe brillèrent plus fort, tissant un tapis luminescent autour des deux amies. Somnia se blottit contre Lila, sa fourrure douce absorbant les larmes silencieuses de la jeune fille.
Alors qu’elles se tenaient là, à l’orée de la séparation, Somnia, avec une délicatesse infinie, glissa quelque chose dans la main de Lila. C’était une petite étoile, pulsant d’une lumière douce, chaude au toucher. “Un souvenir”, semblait-elle murmurer sans mots, “une lueur pour éclairer les nuits solitaires.”
Lila enlaça tendrement Somnia, un merci silencieux passant entre elles. Elle sentit le cœur battant de la créature, cette mélodie douce-amère qui chantait à la fois l’amour et l’au revoir. Puis, avec un dernier regard, un dernier sourire, Somnia franchit le portail, laissant derrière elle une traînée d’étoiles.
Le portail se referma doucement, et la forêt du Songe disparu pour laisser place à la chambre. Mais elle n’était plus la même. Chaque objet, chaque meuble portait désormais un fragment de l’histoire de Lila et Somnia.
Lila, tenant fermement son étoile, retourna à son lit, le cœur lourd mais empli d’une gratitude sans fin. La magie de cette nuit resterait à jamais gravée en elle, une promesse silencieuse que, quelque part dans l’univers, les rêves et la réalité se croisent.
Elle posa l’étoile sur sa table de chevet, sa lueur douce éclairant la pièce. Seulement cette lueur grandissait à chaque instant que le soleil se levait. La lumière devint si forte qu’elle aveugla Lilas. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était allongé dans son lit, le soleil entrait par la fenêtre et éclairais sa chambre. En tournant la tête vers sa table de chevet, elle vit que l’étoile n’était plus là. Comme un rêve qui s’envole avec l’arrivé de l’aube.


  • Chris Falcoz – Septembre.2 (mots champ lexical à placer)

Je déteste la pluie
La pluie me dégoûte. Je me sens spongieux rien qu’à regarder les gouttes dégouliner de long de mes gouttières. Je regarde les égouts qui dégorgent et me donnent envie de régurgiter le peu que j’ai réussi à avaler au petit déjeuner.
Une accalmie. Je sors. J’abhorre l’odeur du pétrichor. Je me bouche le nez, mais pour mes oreilles, je ne peux rien faire. Dehors, ça ragote, ça radote. Ça me fait comme une craie dans la cervelle, ça crisse, ça me crispe. Les remarques, les avis non sollicités, les banalités et les lieux communs sont autant de coups de tatanes sur mon crâne.
Je déteste mes voisins. Je déteste mes amis. Je déteste les gens qui m’approchent, qui m’abordent, qui m’accrochent, et surtout qui jacassent. « C’est la vie ! » qu’ils disent. Possible. « Ils » ont sûrement raison. Est-ce que ça veut dire pour autant que j’ai tort ? Moi la vie, je ne la vois plus à travers cette pluie. Je ne vois plus que la mort, quel que soit l’endroit où me mènent mes pas.
Les nuages m’écrasent, le vent et le froid me glacent du bout des orteils jusqu’à la racine des cheveux. Les gouttes me giflent, me griffent, me donnent envie de m’arracher la peau, les cheveux, de me cogner la tête contre le premier mur venu. Il pleut sans discontinuer aussi bien dehors qu’à l’intérieur. Chez moi, c’est tout aussi insupportable, mais au moins, j’y suis seul.
« Avec le temps qui passe, tout passe ! » qu’ils disent. Je déteste leur fausse bienveillance, leurs sourires de connivence, comme s’ils pouvaient comprendre. « On sait ce que c’est » qu’ils disent. Ah oui ? Vraiment ? Si c’était le cas, tu ne me sortirais pas de telles inepties, de telles niaiseries. Si c’était le cas, tu déguerpirais et tu me foutrais la paix.
« On est tous passés par là » qu’ils disent. C’est censé servir à quoi une remarque pareille ? Me remonter le moral ? Ils ne sont qu’une meute de toutologues qui parlent pour ne rien dire. Des chiens qui aboient. J’ai envie de leur cogner dessus, que leur sang ruisselle autant que la pluie, que cessent leurs maladresses qui me heurtent, qui m’écorchent, qui me laissent en lambeaux.
Je déteste la pluie. Je déteste cette pluie qui ne cesse de tomber de mes yeux aussi lourdement qu’elle tombe du ciel.
Maman est morte.
Et depuis, dans mon cœur, la pluie ne peut plus s’arrêter.


  • Anna Marelise – Octobre (inspiration photographique)

J’ai bouclé ma ceinture. Malgré mes mains moites, je l’ajuste au plus serré.
Par le hublot, j’aperçois la tour de contrôle au loin. Pourvu que l’aiguilleur du ciel ne s’endorme pas sur son écran au moment du décollage.
Je suis admirative de l’homme assis de l’autre côté du couloir. Il lit son journal sans en lever les yeux. Il n’a aucune inquiétude, aucune appréhension. Pour lui, se retrouver à dix-mille mètres d’altitude semble inné et sans risque. Il y’a des inconscients partout.
Déjà, lorsque j’étais enfant, les oiseaux me fascinaient. J’appréhendais toujours le moment où je les voyais piquer vers le sol, coursant une proie, puis remonter sans peine vers le ciel. Je percevais quelque chose d’étrangement surnaturel dans leur manière de se déplacer.
Mais voilà qu’aujourd’hui je suis assise dans l’oiseau. Je suis terrifiée.
Pourtant, j’adore voyager. Tu me disais sans cesse que tu aurais aimé faire le tour du monde. Nous étions trop jeunes et trop fauchés pour pouvoir accomplir ce rêve, ce qui m’arrangeait bien je dois l’avouer. Imaginer prendre des dizaines d’avions d’affilée me donnait des palpitations.
Mais nous avons quand même bien bourlingué, en France, en Europe. Nous avons pris la voiture, loué des vans aménagés, fait des escapades en train, vomi sur des bateaux en pleine tempête.
Mais nous n’avons jamais réalisé ton rêve qui était de t’élever dans le ciel, au dessus des nuages, pour rejoindre un continent lointain.
Pour me faire pardonner et parce que tu le mérites, j’avais passé le cap : cadeau surprise, voyage à Punta Cana pour tes trente ans.
Je me rappelle encore combien j’étais excitée de te l’offrir. J’avais tout imaginé : Dîner aux chandelles, une bouteille de vin rouge bien corsé. Petite musique douce, ambiance tamisée. Ma tenue légère en dentelle, ta préférée, la noire, avec les noeuds sur les bretelles. Et au moment où tu aurais voulu m’en débarrasser, le papier plié en quatre caché dans mon soutien gorge dévoilant la destination de notre prochaine escapade.
Je t’ai attendu longtemps ce soir là. J’ai même cru que tu m’avais quittée. Mais je ne savais pas encore à quel point j’avais vu juste. Ce n’est pas un, mais deux hommes qui ont toqués à notre porte ce soir là. Et ce n’était pas pour voir les noeuds sur mes bretelles.
Dégringolade en enfer, sensation de chute libre. Je n’ai entendu qu’un mot sur deux. Accident. Poteau électrique. Malheureusement décédé. Pouvez-vous nous suivre?
La viande va refroidir. Mon soufflé au Grand Marnier va retomber. Il faut d’abord que j’éteigne les bougies. Et comment faire pour vous suivre, je ne peux décemment pas laisser seule ma fille de deux mois qui dort dans son berceau?
Alors aujourd’hui, mon amour, je fais cet effort pour toi. Je suis dans cet avion, la place à coté de moi est libre. C’était la tienne. Nous allons faire ce dernier périple ensemble et tu vas l’avoir, ton vol au dessus des nuages. Même si, dit-on, ton âme est déjà quelque part là-haut : je ne voyage pas si seule, nous ne sommes pas loin.
… Le lendemain …
Je débarque après une nuit de vol, impossible de fermer l’œil. J’ai l’estomac noué, je soupçonne le pilote d’avoir fait deux ou trois loopings pour s’amuser.
Le taxi me dépose à l’hôtel.
Je vais à la plage sans même passer par ma chambre.
Voilà, on y est.
Le vent caresse mon visage, comme tu le faisais si bien pour me rassurer lorsque j’étais triste.
Je te tiens entre mes mains. Toi qui trouvais que tu avais pris un peu de brioche, tu ne prends pas tant de place que cela dans cette petite urne.
C’est maintenant que nos chemins se séparent. Tu rêvais de plages et de cocotiers, tu vas pouvoir y rester pour l’éternité. Je vais te saupoudrer comme du sucre glace sur l’immensité des flots. Une partie de toi va se mélanger aux vents chauds. Tu vas te lier aux embruns, communier avec la nature qui t’était si chère.
Et tu seras ainsi partout avec nous, dans chaque bouffée d’air que nous respirerons, dans chaque repli de mon coeur, dans chaque sourire de ta fille ; dans chaque instant de notre vie en somme.


  • Anastasia Desmettre – Novembre (excipit)

L’affaire du cookie
Belle journée de merde ! Un jour de congés en plus… Les uniques choses que j’avais prévu de faire, c’était trois courses et traîner à la maison.
Au lieu de ça, je suis là à attendre dans un couloir défraîchi en teinte jaune pisse, qu’on vienne me demander mon témoignage. J’adore. La joie se lit sur mon visage.
Mon portable sonne. Qui se souvient que j’existe ?
« Peux-tu me prendre du café ? »
Mon regard ère sur le distributeur dans un coin du couloir. J’ai bien envie de rire. Je m’approche pour prendre une photo des boissons chaudes proposées afin de les envoyer à ma mère.
« Sois sérieux ! J’ai pas le temps pour tes bêtises ! Je travaille ! »
Et moi, je fais du tricot.
« Si je pense à autre chose, je te fais signe. »
Je range mon portable sans répondre.
— Monsieur Casinet !
À regret, j’abandonne la machine à café, elle au moins avait le mérite de ne pas me faire chier.
Un type aux allures de jeune premier m’invite à le suivre. Je lui emboîte le pas, tout en le détestant cordialement. L’envie me prend de le faire chier comme lui me fait chier par son attitude. C’est puéril, je sais.
Dans le bureau, je m’installe sur la chaise face à lui. Je jette un coup d’œil sur les murs, couverts d’affiche estampiller « gouvernement français ». Ça me rappelle la bibliothèque scolaire, en moins drôle parce qu’on est pas là pour rire.
— Racontez-moi en détail ce qui s’est passé !
On en vient au fait.
— Je n’ai pas grand-chose à dire. Le type m’a menacé. Je n’ai pas aimé. J’ai riposté. Il s’est pris un cookie à la gueule. La pépite dans l’œil ! Là, c’est lui qui n’a pas aimé.
Il me fixe sans comprendre. Je me délecte de sa tête de dix pieds de long. Si je pouvais, je le prendrais en photo pour me remonter le moral quand je suis triste. Il est si sérieux.
— Monsieur Casinet, je vous demande de bien vouloir me raconter comment vous en êtes venu à arrêter ce dealer qui vivait dans votre immeuble.
Un petit sourire se dessine sur mon visage. À aucun moment, je n’ai dit qui j’étais. Je suis juste Cassandre Casinet qui vit au dernier étage d’une tour HLM.
— Vous saviez que c’était un dealer, vous ? Moi, pas ! J’étais juste là par hasard.
Il croise ses mains devant lui, avant de reprendre calmement.
— Justement, expliquez-moi comment vous êtes arrivé là, par hasard.
Je reprends mon souffle, prêt à me lancer.
— Alors…
— Depuis le début !
Il est ambitieux, lui.
— Le début ? C’était un 23 mai. Un mardi, ma mère était à la maison lorsqu’elle a ressenti les premières contractions au milieu de la nuit…
Il m’interrompt.
— Monsieur Casinet, est-ce que vous voudriez bien arrêter de vous moquer du monde et me parler ce qui m’intéresse.
— Je ne suis pas sûr d’y parvenir…
Il me jette un regard noir. Je ne devrais pas, mais je m’amuse.
— Dépêchez-vous de parler ! Comme ça, vous pourrez rentrer chez vous !
— Je ne suis pas pressé. De toute façon, j’ai plus de pizza et le four à pizza n’ouvre que dans trente minutes.
Pour le coup, je ne mens pas. Je crois que ça va terminer en bouffe à emporter et les courses attendront.
Mon interlocuteur reprend d’une voix ferme.
— Qu’est-ce que vous faisiez dans l’appartement de ce dealer ?
— Ne vous énervez pas ! Ce n’est pas bon pour la santé.
Son front se plisse.
— Monsieur Casinet, recentrons la conversation.
— S’il n’y a que ça pour vous faire plaisir…
— Comment vous êtes-vous retrouvé chez ce dealer ?
Ça devient répétitif.
— Ce n’était pas mon idée. Je me suis contenté de suivre Jean-Michel.
Cette révélation lui fait ouvrir grand les yeux. Aurait-il manqué un témoin ?
— Jean-Michel ? Qui est ce Jean-Michel ?
— Le chat !
— Quel chat ?
— Celui qu’on m’a offert. Tout noir avec le bout d’une patte arrière blanche. Des grands yeux verts… L’air de n’en avoir rien à foutre quand on lui parle…
— On dit que les animaux sont à l’image de son maître…
— Je ne suis pas son maître. On me l’a envoyé par taxi animalier ce matin. Je ne savais même pas que ça existait. Et vous vous connaissiez ?
— Non, mais…
Je continue. Il veut savoir après tout.
— Cadeau de mon ex… Elle trouve que je passe trop de temps, seul. La faute à qui ?
Instant de silence avant qu’il ne reprenne concentré qu’il est sur son criminel.
— Du coup, le chat vous a mené chez ce dealer ?
— Ouais.
— Vous pouvez m’en dire plus ?
— Si ça peut vous faire plaisir, mais ce n’est pas passionnant. Alors, je voulais sortir pour acheter ma pizza, sauf que quand j’ai ouvert la porte, Jean-Michel s’est barré. Je lui ai couru après. Seulement, ce n’était pas le genre à se rendre. Il s’est tiré dans les escaliers. Du coup, je me suis retrouvé au dixième. Ensuite, ce petit con de Jean-Michel est parti se trouver une nouvelle baraque chez ce type.
J’ai enfin l’attention du policier.
— Vous voulez dire qu’il est entré par hasard chez ce dealer ?
— Non, il voulait sûrement acheter sa dose ! Bien sûr qu’il est entré par hasard. En même temps, ce connard avait qu’à fermer sa porte à clé s’il ne voulait pas que Jean-Michel aille renifler ses chaussettes sales.
— Et vous ?
— J’ai gueulé « Jean-Michel ». Mais je crois que le chat n’avait pas intégré que c’était à lui que je parlais. Sans doute parce qu’en vrai, il s’appelle Coquillette et que c’est une femelle.
— On s’en fiche de ça.
Je prends une moue gênée.
— Pas sûr que le chat pense comme vous !
Mon interlocuteur me fixe.
— La suite ?
— S’il vous plaît !
Je reprends.
— Donc j’ai poussé la porte pour le récupérer. C’était ouvert, ça vaut une invitation. En tout cas, Jean-Michel l’a compris comme ça.
— Et ensuite ?
— Ensuite quoi ?
— Qu’est-ce qu’il vous est arrivé ?
— J’ai voulu récupérer le chat, mais il m’a craché dessus. Caractérielle la bestiole ! C’est là qu’un type est arrivé en gueulant. Il n’avait pas l’air frais. L’œil trouble… Le genre défoncé. Il a pointé une arme d’une main tremblante, j’ai attrapé la première chose qui me tombait sous la main : une assiette avec un cookie. J’ai balancé le tout dans sa direction. Il a pas compris. Même quand il s’est pris une pépite de chocolat dans l’œil, il a mis du temps à réagir. Je lui ai collé une droite pour le calmer. Ça l’a allongé par terre. Il aurait bouffé son cookie, il n’aurait pas eu de problème.
— Et ensuite ?
— Vous en voulez encore ? Gourmand va !
Je crois qu’il n’apprécie pas le surnom.
— Monsieur Casinet !
— Ouais, c’est moi.
— Vous savez à qui vous parler ?
— Bah, à vous ! On est que deux dans la pièce.
— Un peu de respect, je suis un agent de police dans l’exercice de ses fonctions.
— Ouais, moi aussi.
Il ne comprend pas. Sûrement parce qu’il ne m’écoute même pas.
— Bref… Quand j’ai vu l’état de l’appartement, je me suis dit que le gars ne faisait pas du tricot pendant son temps libre. Je l’ai immobilisé. Je vous ai appelé. J’ai rangé Jean-Michel. Avant, je lui ai lavé les pattes, la blanche avait pris une teinte grise. Il faut dire que c’était bien crade chez ce type. Ça puait un max. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je l’aurais jeté habillé dans la baignoire et j’aurais mis un peu de lessive histoire qu’il sente meilleur. Mais je ne voudrais pas outrepasser mes droits.
Le policier paraît soulagé.
— Vous m’avez tout dit ? Rien d’autre à rajouter ?
— Ça dépend du sujet. Sur certains, je suis intarissable.
— Celui du dealer !
Ça tourne à l’obsession.
— Vous n’êtes pas drôle.
— Et vous, vous êtes une des personnes les plus agaçantes que je n’ai jamais eues à interroger.
— C’est flatteur.
Il ne répond pas.
— Ça ira pour aujourd’hui.
— Mais je n’ai pas signé le bordereau !
Il se dépêche d’imprimer tout, malgré les fautes d’orthographe pour se débarrasser de moi. Je suis heureux de voir que mon numéro m’a permis de rentrer plus tôt, je pourrais peut-être profiter de ma soirée.
De retour chez moi, avec la pizza, je comprends que j’oubliais de fermer la porte de ma chambre. Le chat s’est installé sur le lit, en boule, et bâille en me voyant.
— C’est la faute à qui si ma journée a été de la merde ?
Le chat me fixe du regard, comme pour me désigner coupable.


  • ChrisGill (Portrait photo imaginé par IA)

Des maux pour le dire
L’hésitation n’a pas duré plus d’une poignée de secondes, le temps de remettre le bon prénom sur son visage. A quarante ans, elle est toujours d’une beauté insolente. Quinze ans se sont écoulés depuis l’école vétérinaire. On s’était quitté dans tous les sens du terme, on ne s’est pas revu depuis la remise des diplômes.
Les souvenirs demandent un effort pour être ravivés, d’autant plus lorsqu’ils sont douloureux. On s’était rencontré à l’école véto de Nantes. Deux filles qui venaient d’un milieu radicalement différent. Moi j’avais quitté mon nord-est natal pour ce futur métier de vétérinaire que je voulais à tout prix. Mes parents se saignaient pour que je réussisse. Elle, c’était juste parce qu’elle était douée et qu’il faudrait bien un jour reprendre la clinique vétérinaire paternelle. Les animaux, ce n’était pas une passion. En revanche la passion, ce fut rapidement entre nous deux. On s’est passionnément aimé.
Le diplôme en poche, pour moi c’était un aboutissement. Pour elle pas vraiment. Elle répétait à souhait qu’elle voulait faire autre chose. Au point que plus la fin de nos études approchait, plus je m’angoissais du futur. Notre futur. Je voulais m’installer professionnellement, elle non.
Si l’école me bouffait tout mon temps, pour elle, c’était autre chose. Elle bossait certes, mais sans plus. Elle avalait des romans. Et elle griffonnait dans ses carnets. Elle écrivait, elle écrivait encore. Elle raturait, elle rajoutait des mots, les pages étaient couvertes, incompréhensibles sauf pour elle.
J’avais interdiction de les ouvrir, et du mal à l’accepter, rattrapée par un sentiment de défiance vis-à-vis de moi. Elle me jurait que non, me donnait un baiser et moi je fondais. Malgré la curiosité qui me taraudait, je n’avais jamais trahi ma promesse.
Deux jours après la remise des diplômes, mon refus de partir avec elle en voyage nous brisa. Je disais oui à la proposition d’un cabinet vétérinaire,
—Strasbourg m’a-t-elle dit. ; tu es folle ou quoi ?
Et personne n’a lâché. Elle a claqué la porte, sans me dire où ni pour combien de temps elle partait, puisque de toute façon ça ne me ferait pas changer d’avis.
Et je la retrouve là, en photo, première page de Psycho-Logique. Elle a changé de nom. Ça me fait bizarre. Elle ne s’appelle plus Estelle mais Elisa. Du moins c’est son nom d’auteure si je comprends bien. Parce que ce qui lui vaut cette couverture, c’est son roman, Eperdue.
Je vais directement aux huit pages qui lui sont consacrées. Je suis attirée par les photos. On voit un tout petit peu de son intérieur. Des rayonnages remplis de livres, une grande fenêtre avec la mer en arrière-plan. L’article s’ouvre sur sa vie en Toscane. Elle habite du côté de Marina di Pisa. La plage de galets parmi les photos.
Je lis et me demande en même temps pourquoi Psycho-Logique pour son bouquin. Mais je ne réussis pas à lire dans l’ordre, calmement. Je me précipite. Je passe d’un paragraphe à l’autre, je lis en biais. Je fais marche à arrière.
J’ai des palpitations. Je vais rentrer, tenter de retrouver mon calme. De toute façon, je ne peux pas lire dans la rue comme ça. C’est idiot.
Je contourne la cathédrale, je traverse la place Kléber. J’ai l’image de son village dans la tête. Rien que le nom déjà, tu voyages. Strasbourg c’est beau, mais sans faire injure à personne, ce n’est pas la Toscane. En plus je connais un peu. Elle m’y avait emmenée pour mes 24 ans. J’avais trouvé ça magnifique. Elle ne le sait pas, mais sur mon bureau, il y a toujours le galet que j’avais ramené de ce voyage.
Je suis enfin prête pour ma lecture. J’apprends qu’elle n’a pas tout à fait abandonné le métier de véto comme je le pensais depuis toujours. Il lui avait bien fallu vivre et elle ne cherchait pas à se cacher. Ses premières tentatives d’écriture avaient été des échecs. Plusieurs manuscrits refoulés. Finalement, ses seules publications concernaient les animaux. Eduquer son chien en 10 leçons ; Connaître son chat en 10 leçons. Le canari, le perroquet, le hamster, tout en dix leçons. Maigre consolation, mais au moins ça la nourrissait. Non, la clinique paternelle n’avait jamais été une hypothèse. Ça aurait été la fin de toute autre ambition. La relation avec son père en avait sérieusement pâti, elle le regrettait. Sa mère lui parlait en cachette.
Je comprends au fil des lignes que sur le plan psychologique, elle a dégusté. Vient le moment d’expliquer Eperdue. Premier roman traduit en français, anglais, espagnol, allemand, et italien bien sûr. Un carton. Pas encore planétaire, mais au moins européen. Oui c’est plutôt autobiographique, on est proche de la catharsis. La thérapie par l’écriture.
—Dans éperdue, il y a perdue lui dit son interlocutrice. Elisa s’explique. Elle n’élude rien.
Je commence à comprendre pourquoi elle est dans ce magazine. Eperdument…ça ce n’est pas dans l’article, c’est ma mémoire qui diffuse. Je t’aime éperdument me disait-elle assise sur les galets toscans, à regarder l’horizon.
—Une histoire d’adolescente ? Non, de jeune femme. Infiniment amoureuse et autant aimée en retour précise-t-elle.
Ce que je lis me trouble singulièrement.
—Vous aviez gardé cette histoire en vous ? Pas que. Elle était aussi dans des carnets, des notes, des impressions couchées sur le papier pour ne pas les oublier. Des carnets conservés, jamais rouverts, jusqu’à… quelques mois, un an peut-être.
Elle s’est mise à écrire jour et nuit. A extirper de ses carnets et de sa tête toutes ses émotions enfouies et cadenassées. Elle a écrit comme elle aurait pu crier. Oui c’est cela, elle a hurlé, hurlé sur le papier, hurlé des mots.
Des larmes montent me troubler la vue. Je ne lis pas seulement son interview, j’entends sa voix. Sa voix prononce les mots que je lis. Je me recroqueville encore un peu si c’est possible. Je monte le col roulé de mon pull sur mon visage pour ne laisser apparaître que mes yeux qui l’écoutent encore. J’essuie les larmes avec la laine.
—Mais êtes-vous heureuse ? Amoureuse peut-être ? Elle se dit amoureuse, n’avoir jamais cessé de l’être. Et avoir été heureuse parfois. Non elle n’a personne dans sa vie en ce moment.
—Amoureuse mais seule ? En quelque sorte.
Il est dans les deux heures du matin quand je repose le livre près de moi sur le lit. Je suis tout habillée sous la couette, même pas pris le temps de me changer. Il faut croire que pleurer ça creuse. J’ai terriblement faim.
J’ai déjà demandé au chauffeur de taxi de baisser la clim, maintenant je lui demande de la remonter. Je le vois secouer la tête comme si j’étais folle, il marmonne entre ses dents, je ne comprends pas un mot.
On arrive.
Quaranta due me dit le chauffeur. Je suppose que c’est le prix de la course. Je sors un billet de cinquante en espérant que c’est assez. Il finit par redémarrer ; je suis de l’autre côté de la rue, immobile.
C’est une toute petite maison avec une cour devant. J’entends la mer dans mon dos sur les galets. Heureusement que le taxi est déjà reparti sinon je crois que je serais remonté dedans.
Je respire profondément, je prends mon courage à six ou sept mains au moins. Je traverse et je sonne.
La porte s’ouvre, c’est une gamine de dix ou douze ans au plus qui m’ouvre. Je balbutie, je m’excuse j’ai dû me tromper. J’ai déjà opéré un demi-tour.
—Amore, chi è ? Je connais cette voix, c’est celle qui me parlait l’autre jour quand je lisais. Je m’arrête net. Je n’ose pas me retourner.
—Una signora mamma, ma l’è un po strana.
—Arrivo.
J’ai réussi à faire le demi-tour. On se regarde sans dire un mot. Elle est vraiment d’une beauté insolente.
Je pose mon sac de voyage par terre et je fouille dans ma sacoche en bandoulière. J’en sors un livre, je le lui montre.
—C’est pour une dédicace dis-je enfin.
—Ce sera avec plaisir répondit-elle en s’effaçant pour me permettre d’entrer.
Je m’apprête à passer devant elle, la petite est déjà rentrée. Elle me prend la main et m’arrête. Nous nous enlaçons et nous serrons très fort. Longtemps, silencieuses, nos corps secoués de pleurs éperdus.


Les membres du jury ont quelques jours pour effectuer leur classement : 5 notes de 1 à 5 à attribuer aux textes qui leur parleront le plus.
La plume qui aura rédigé le texte gagnant remportera :

  • 30 euros en bon d’achat sur La Petite Boutique des Auteurs
  • 1 coffret pour plumes inspirées de la saison en cours
  • 1 panier surprise avec bougie, gourmandises et mots à savourer
  • 2 exemplaires supplémentaires du recueil de nouvelles

A bientôt 💋

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