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Léa Simic – Février (incipit)
Un jour de mai… ou peut-être était-ce en septembre ?
Quoiqu’il en soit, depuis qu’elle est arrivée, Bernadette a ses habitudes. C’est important, ça l’aide à compter les jours en attendant. Elle se réveille à 6h36 tous les matins. C’est comme ça depuis des années. Toujours 36, jamais 35, elle déteste les chiffres impairs. Sa fille dit qu’elle est folle.
Ce jour-là – si c’était en mai, il ne faisait vraiment pas très beau – Bernadette avait mis son arthrose au défi d’aller ouvrir la porte. On y frappait rarement, surtout depuis que Raymond n’était plus là. Leurs amis étaient en fait ceux de Raymond. Elle s’en était aperçue au fil des semaines après l’enterrement. Les premiers jours, on appelait pour prendre de ses nouvelles, on l’invitait à sortir, à prendre le café, pour se changer les idées. Mais très vite, elle avait compris que ce n’était pas pour elle mais pour eux qu’ils venaient, et qu’il était possible de se sentir plus seule encore que le défunt.
Bon vivant (quand il l’était toujours, évidemment), il ne se passait pas un week-end sans que Raymond n’invite des voisins, des amis et de la famille. C’était un bon cuisinier et un grand bavard : de quoi garder ses invités assez longtemps pour agacer Bernadette. Elle était tombée amoureuse de lui quand ils avaient tout juste 18 ans. Justement pour cette lumière qu’il dégageait, et qu’elle semblait ne savoir qu’étouffer. Mais en vieillissant, ce qui l’avait fait fondre la faisait désormais bouillir.
Quand elle était arrivée aux Glaïeuls, elle n’avait adressé la parole à personne durant plusieurs jours. A quoi bon parler à ces vieillards qui ne voient plus leur vie qu’entourés d’aides soignantes, de dentiers, de soupers à 17h et de “Alors, comment qu’il va M. Martin ?” Autant crever. C’est ce qu’elle avait répondu à son fils quand il lui avait annoncé qu’il lui avait trouvé une place en Ehpad.
Aujourd’hui, ça n’avait pas beaucoup changé. Elle discutait parfois avec Louisette, de la chambre 321. La sienne était la 103. Bernadette s’était toujours demandé comment on attribuait les numéros de chambre. Elle avait sa théorie : les plus vieux se voyaient attribuer les numéros de chambre les plus hauts. Elle en avait donc conclu que celui ou celle qui lui avait laissé sa place était parti jeune. Enfin, moins vieux que les autres. Bientôt, elle laisserait elle aussi sa chambre à un nouvel arrivant. Sauf qu’elle, elle retrouverait sa maison, son canapé abîmé et ses bégonias sur les fenêtres. Son fils le lui avait promis.
“C’est seulement le temps que tu t’en remettes maman. Quelques semaines, pour te reposer, et puis je viendrai te chercher. Promis.”
Elle avait ordonné à sa belle-fille de s’occuper des plantes et de relever le courrier. Elle ne l’avait jamais portée dans son cœur, mais elle devait reconnaître qui si elle savait faire une chose -autre que lui voler son fils-, c’était s’occuper des plantes.
Chaque matin, elle sort du lit du côté droit. Avec lourdeur et très, très doucement, mais toute seule. Pas comme sa voisine de chambre, cette assistée de Claudine. Comme elle est très petite, ses pieds ne touchent pas par terre. Alors elle se fait glisser doucement vers le sol jusqu’à pouvoir enfoncer ses orteils osseux dans ses pantoufles bleues. Elle n’aime pas trop cette couleur, mais ça n’est que temporaire. Claudette, elle, doit attendre qu’Aurélie vienne lui enfiler ses chaussons. Celle-là, elle l’aime bien. Elle n’a l’air de rien comme ça, quand elle entre de la chambre du haut de son mètre 52, ses longs cheveux blonds tirés en arrière. Mais cette petite a du caractère. Et surtout, elle ne se laisse pas aller à la pitié et au ton mielleux qu’on prend souvent pour s’adresser aux vieux. Elle lui parle d’égal à égal, et Bernadette lui en est reconnaissante. Même si elle ne dit rien.
Ce jour-là donc, elle était allée ouvrir la porte, s’attendant à voir une voisine. De temps en temps, mais assez rarement pour que cela continue de l’étonner, une voisine faisait sa bonne action en venant lui rendre visite. Mais cette fois, la porte s’était ouverte sur trois grands hommes en uniforme bleu. C’était là que tout avait commencé, ou plus tôt, c’était là que tout s’était fini.
“Vous êtes bien la mère de Patrick T. ?”
L’annonce, la crise, les larmes, le néant. Le vide qui l’aspire toute entière, quelque chose qui se brise, là tout au fond, et puis les Glaïeuls.
Aujourd’hui, le sapin de Noël brille dans la salle commune. Bernadette s’est installée à une table ronde avant tout le monde, comme à son habitude. Elle aime profiter du silence et du vide avant le dîner. Souvent elle ferme les yeux et elle imagine les dîners de famille, du temps où il n’y avait pas encore de tombe à fleurir. Comme leur père, ses fils avaient en eux une lumière vive, qui réchauffe et qui soigne. Mais l’une d’elle avait choisi de s’éteindre ce jour de mai. Depuis, plus rien n’avait pu lever le voile devant les yeux de Bernadette. Elle passait ses journées au lit, elle ne mangeait presque plus. Et puis, de tristesse ou de solitude, Raymond aussi était parti. Alors, il avait fait complètement noir dans le coeur et la tête de Bernadette, et ça ne s’était jamais rallumé.
Ces épines vertes et ces guirlandes lumineuses, ça égaye un peu les murs jaunâtres. Et puis surtout, l’odeur de l’épicéa masque celle de la vieillesse. Plus jeune, quand elle rendait visite à des oncles et tantes, elle avait toujours détesté cette odeur si propre aux maisons de retraite, sans pour autant jamais parvenir à la décrire.
Il est plus joli comme ça, ce sapin. La dernière fois, la décoration était bleue et dorée, Bernadette avait trouvé ça criard. C’était d’un laid ! Une fois de retour chez elle, quand viendra Noël, elle décorera son sapin comme celui-ci. Ça plaira à Patrick, c’est certain. Peut-être même qu’il viendra l’aider à le décorer. Il faudrait qu’elle l’appelle pour lui proposer.
Seul texte avec un vote de chaque membre du jury et un total de 19 points sur les 25 qu’il aurait pu obtenir, cet écrit de Léa remporte cette première place bien méritée ♥
Vous pourrez bientôt découvrir son portrait et une interview de sa part, ici-même et sur les réseaux !
A bientôt 💋
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