Participations au Rendez-Vous des Plumes – Mai 2024

✍ Thème-guide de février : Maisons


Les textes ne sont relus qu’au moment de leur publication en recueil, et ce uniquement dans le but de vérifier qu’ils ne contreviennent pas au règlement de l’atelier d’écriture. Si le cas devait se produire, le texte ne serait tout simplement pas publié, sans autre recours possible de son auteur. La Petite Boutique des Auteurs n’est pas responsable des coquilles, fautes d’orthographe, syntaxiques ou grammaticales éventuellement présentes dans les textes qui participent au Rendez-Vous des Plumes. Merci d’en prendre note avant lecture.


⭐ Inspiration n°1

  • Marie-Christine Legrand

Maisons pour le meilleur ou pour le pire
Les gouttes de pluie perlent et roulent des tables rondes du bistrot Kozt. Elles lissent et brillent les carreaux de ciment de long de la façade d’où ressort de celle-ci quelques fissures qui attendent la venue du soleil pour disparaitre.
En terrasse, les chaises en bois ocres alignées deux par deux se languissent, les bras tendus, du retour des consommateurs pour se réchauffer. Mais de patience, elles perçoivent les bribes de conversation venues du dedans où, tous se sont réfugiés de l’averse d’été. Le brouhaha intérieur vibre et pulse comme un cœur essoufflé après un cent mètre. Il projette son souffle chaud et se cogne sur les vitres devenues opaques de tant de buée.
Elle, elle attend. Elle attend qu’il sorte de cet estaminet de perdition. Sans honte, il affiche ses breuvages tous plus élaborés les uns que les autres, aux couleurs ambres, jaunes, verts et aux saveurs sirupeuses ou amères.
Amère est l’état de Lléna. L’attente est longue car bien sûr, lui, Grégor enfile Gin sur Gin comme on boit de l’eau plate. Il encaisse bien le soulard. Mais après, à la maison, c’est le désenchantement. La tornade surchauffe. Ses mains la frappent comme pour libérer son trop plein d’alcool, son trop plein de frustration de minier.
Ça, elle ne le veut plus ! Finis la soumission. Les non-dits. Les marques aux couleurs changeantes cachées sur son corps mince. Là, debout depuis des heures dans le square d’en face, elle serre le poing. Un poing qui va devenir meurtrier. Un poing rageur et libérateur de tant de souffrances subies. Sa meilleure amie lui a dit de se libérer de son dominateur. Elle entend encore sa voix :
— Lléna, tu dois le dénoncer et le quitter ! Si tu ne peux pas je le ferai pour toi !
L’écho de sa voix bourdonne. Tourbillonne encore dans sa tête où sont dissimulés quelques trous, parmi ses cheveux bruns, lorsqu’il la traine comme une vulgaire prostituée.
Une goutte de sang sort de son poing serré à mort.
Vlan ! La porte du bar s’ouvre à la volée. Les voix à l’intérieur profitent de cet instant ; elles se libèrent et prennent la poudre d’escampette. Une godille noire dépasse. Puis un corps, le sien, trop connu d’elle, tente une sortie hésitante. Il est chancelant. A côté, une femme le soutien. Non, c’est pas possible ! Pas elle ! Les yeux bleus de Lléna s’écarquillent de stupeur. Son poing presse sa bouche pour encore la faire taire, l’étouffer. Ses jambes tremblent. L’arbre tout près la soutient et il semble être le seul.
Qu’est-ce qu’elle fait ici ? Avec Grégor ? Ce souffle de mots, malgré lui, sort de ses lèvres meurtries. Pour elle, ce choc qu’elle encaisse encore et encore, lui barre le plexus. Olga, sa meilleure amie, près de son homme. Elle le prend par le cou. Lui murmure dans l’oreille. Il rit gras. Lève le bras, il est hésitant et bancale. Sa pogne lui tripote les fins cheveux blonds. Ils rient et rodent sans retenue. Tous les deux, soutenus de leurs bras respectifs, longent la façade. Bousculent les chaises mécontentes. Ils se dirigent vers la ruelle au détour de l’immeuble.
Lléna veut les suivre. Elle amorce un pas à découvert. Elle stoppe nette. Quoi ! dit-elle. Une main velue se plaque sur l’épaule. Telle une mygale, ses doigts serrent et froissent son trench beige. Une voix grave, ferme, sûre, la saisie :
— Laisse les partir. Olga sait ce qu’elle fait !
Elle a reconnu l’accent de Vlad, l’ami d’Olga mais aussi le coéquipier de Grégor à la mine.
— Elle va te libérer d’un lourd fardeau. Chut ! Je sais ce qu’il te fait ! Pas besoin d’être madame Irma pour remarquer à la fois ta tristesse et la révolte dans ton regard. Et lui était un vantard. Il n’hésitait pas à me déballer toute sa viciosité.
Lléna serre toujours son poing caché par la longue manche de son trench.
— Je dois l’affronter. Le punir de ce qu’il me fait subir ! En le disant elle essaie de se persuader de son geste. Un geste qu’elle a tant réprimé à maintes et maintes fois !
— Non Lléna ! En faisant cela, c’est toi qui sera mis en cause ! Et auras-tu la force de répondre de ton geste auprès de la police militaire ?
— Je n’en peux plus tu comprends ça ? Des larmes scintillent sur la pâleur de ses joues. Elle détourne la tête de pudeur mais aussi pour suivre les deux autres qui disparaissent de sa vue.
Vlad la tire par la manche et l’entraine en direction d’un banc vers un coin isolé du parc. Il l’oblige presque à s’assoir. Il doit l’informer de la suite des évènements.
— Ecoute bien ce qui va se passer. C’est pour toi que nous prenons ces risques. Tout a été calculé. Olga va l’entrainer vers la rivière pour soit disant le rafraichir. Se faisant, il tombera par mégarde et trop saoul pour essayer de rejoindre la rive, il sombrera : noyé. Olga courra chercher de l’aide mais il sera trop tard. Cela passera pour un accident. Et tu seras libre. Maintenant rentre discrètement chez toi. Pour ton alibi, tu diras que je suis venu te voir.
Tremblante, Lléna acquiesce en serrant très fort les mains tendues de Vlad. Elle file vers sa maison, sa nouvelle liberté ? Vlad, lui, doit retrouver Olga près de la gare.
Cela fait presqu’une demi-heure qu’il attend. Qu’est-ce qu’elle fait ? Marmonne-t-il en regardant tout autour de lui. Un bruit de sirène fait écho dans sa tête. Une ambulance file à vive allure vers la rivière. Il faut dire qu’elle est meurtrière cette rivière, c’est plutôt un torrent avec ses rapides venus des montagnes Carpates. Un pressentiment le taraude. Mais il va déroger à son plan en se dirigeant vers la rivière. Au même moment, Lléna tourne en rond dans sa demeure. Celle-ci lui renvoie les images des conflits, des discordes et des coups : sa prison de souffrance.
Elle étouffe. Se ronge les ongles. Puis… une sonnerie la saisit. Ses épaules tressautent. Derrière la porte vitrée, on devine des silhouettes sombres, aussi sombres que ses pensées. Deux policiers attendent, hésitent à parler. Ils se regardent et le plus petit se lance :
— Madame Lléna Gheorghiu ?
Un « oui » sort comme un souffle de la bouche de Lléna. Elle les regarde l’un après l’autre.
— Votre mari s’appelle bien Grégor Gheorghiu ? Son « oui » se fait plus hésitant et plus bas. On a une mauvaise nouvelle pour vous. Votre époux est tombé dans les rapides de la rivière. On l’a retrouvé à une centaine de mètres en aval. Mais près de la berge où il a dû essayer de se hisser, il serrait le corps d’une autre personne. Une jeune femme blonde, malheureusement décédée elle aussi…pouvez-vous…
Son cri retenti et réveille sa maison assoupie par le calme précédent. Ce cri que Lléna a tant de fois contenu, explose en mille facettes, se projette hors de la maison. Si longtemps retenu, il ricoche sur les policiers et se répand dans l’air libérateur. Il leur faudra une bonne heure et l’intervention d’un médecin pour calmer la jeune femme.
Anéantie par le choc de la perte de son amie Olga, celle qui lui a rendu sa liberté au prix de sa vie. Mais, ce que Lléna gardera secret au plus profond d’elle, c’est la mort tant espérée d’un mari destructeur. Une mort dont elle aurait préférée porter le fardeau. Comme le fardeau de sa maison, qui après plusieurs mois de formalités administratives, elle ferme la porte. Valise à la main, elle va se reconstruire une nouvelle vie qu’elle façonnera libre et indépendante, pour le meilleur et non pour le pire.


  • Gaby Titoun

Je me suis posée à un bar en début de soirée, au beau milieu de la place publique de cette ville, que je pensais pourtant connaître mais qui me prouve à chaque fois que ce n’est pas vraiment le cas. Les écriteaux affichés sur les vitres mal lavées de ce trou à rats estudiantin ne m’évoquent rien, la langue je ne la comprend plus quand bien même je n’ai pas changé de pays. Il n’y a que ce bar et cette place qui me sont familières, cernés par un flot continu de voitures qui ne cessent de me rappeler combien l’humain est résilient face aux intempéries de la ville.
La pluie s’est arrêtée un moment, puis a repris son rythme quotidien de crachats continuels, interrompus quelques fois suivant son bon vouloir. J’empeste contre la vie, contre ce qui m’arrive, contre tout ce que je suis en ce moment même : une simple fille qui s’apprête à se séparer de son “ami”, un terme qu’emploie si volontiers ma grand-mère pour désigner celui que je considérais comme mon amant, mon âme soeur, enfin celui que je croyais être tout cela. Cependant, le temps m’a montré sous toutes les formes possibles combien cet homme ne voulait en réalité peu de moi, et ne se contentait que de me supporter pendant ces six mois de relation. Je ressens occasionnellement un poids qui s’alourdit brusquement en moi, qui me rend tellement triste que je perds tout moyen pendant une fraction de secondes, voire de minutes, et qui m’accompagne le reste de ma journée et de ma soirée. Des nuits agitées par des rêves qui paraissent si doux, teintés de réconciliation et de moments conjoints et partagés, pour qu’au réveil je me retrouve isolée et seule dans mes pensées et sentiments, rejetée par tant de personnes, mais surtout par lui.
Rentrer chez soi, qu’est-ce que ça signifie pour moi finalement ? En cours de déménagement dans un futur logement que je ne trouve toujours pas, le foyer chaleureux et reposant que l’on édifie en havre de paix suprême n’est pas, ou plutôt n’est plus. Il est devenu une réalité lointaine que j’ai pu goûter, ou du moins frôler pendant quelque temps, sans réussir toutefois à m’y accrocher, à m’y installer définitivement. Des vents lointains sont venus m’en déraciner, une violence qui m’a éclaté au visage, et que je ne pourrais malheureusement pas oublier si facilement ni prochainement.
A dévisager l’environnement qui m’emprisonne dans l’immédiat, on peut y observer pléthore de gens, qui se côtoient plus ou moins, qui s’apprécient plus ou moins. Ils traversent les rues sans se préoccuper de la vie d’autrui, l’instant est à la survie personnelle, il faut à tout prix rentrer chez soi, aller chercher sa fille à son cours de danse ou se coltiner un énième rendez-vous avec un potentiel client aux propos indécis et condescendants comparés à nos années d’expérience, et qu’on le doit malgré tout servir à tout prix.
L’air est plus léger maintenant, le temps insupportable est passé, comme le serveur qui est venu me demander ce que je prenais pour consommer. Une réponse négative que j’ai pu donner : “J’attends quelqu’un”. Attendre cedit quelqu’un, et s’interroger sur si finalement est-ce vraiment lui que j’attend. Je l’attends, encore une fois, j’ai tant espéré qu’il m’envoie ce premier message actant ce processus de résiliation sentimentale et relationnelle, sans nullement le recevoir. J’ai fini par le recontacter, lui proposer un rendez-vous au plus vite pour qu’on puisse passer à autre chose, chose qu’il a accepté. Ce ne sera pas un exercice d’une trop grande difficulté de son côté, il est même en avance dans ce rendu.
Regarder les gens qui m’entourent, qui ne font que passer, les choses qui s’animent en périphérie de mon champ de vision. Tant d’allées et venues, de trottoirs et de passages piétons foulés sous les pas continuels de ces gens, l’absence notable de tes propres empreintes. C’est une présence rassurante dans ta personne qui a disparue, qui s’est tout d’abord éloignée sans dire mot mais pas sans être remarquée de ma part, jusqu’à ce que je craque. Je te l’ai dit, par écrit et verbalement. Par la suite, une posture que tu as adoptée, tellement nonchalante et distanciée, que je me suis vue vomir et en être dégoûtée, être passive dans cette issue fatidique et ne pouvoir adopter que la tête d’une spectatrice présente à une représentation dont elle n’aurait jamais voulue en être témoin.
Puis je le vois arriver ; il était donc bien en route, je n’ai ainsi pas le droit au populaire lapin de fin de relation. Je suis instantanément gênée, une envie pressante de partir d’ici, est-ce bon signe, est-ce que cela signifierait que je suis en voie de passer à autre chose ?
On se capte rapidement et il s’installe de suite. Un silence à demi mesure s’établit aussitôt. Des phrases sur des banalités commencent à s’échanger, une politesse dans les échanges qui est omniprésente et qui m’étouffe. Qu’est-ce qu’il ressent réellement de tout ça ? N’est-il pas un minimum blessé, triste de la situation, de ce qu’il nous arrive ? Briser la glace, mais comment aborder le cœur de ce sujet si redouté, et par qui ? Aucun de nous deux ne se donnent la peine de faire cet effort, moi par peur de fondre immédiatement en larme, lui j’imagine par lâcheté, comme toujours, car autant continuer et persévérer dans ce que l’on fait de mieux.
Après moins d’une heure à table, on décide de marcher, enfin il souhaite qu’on aille autre part, à l’abri des regards, pour qu’on se dise réellement ce qu’il en est de nous, et de nous deux. Malheureusement, la pluie ne lui donnera pas cette joie à cet homme peureux, soucieux de son image et de sa personne, de comment ces actions pourraient être interprétées et jugées par les autres, une de ses volontés de se soigner tout en continuellement blessant les autres.
On se ré-installe finalement sur une autre table, à un autre bar. On se trouve maintenant à l’intersection d’un faubourg. Les langues se délient au bout d’une heure de discussions. Un semblant d’interactions complices se produit. Un soulagement que j’éprouve, alors comme ça on pourrait au moins continuer à être ami, ou du moins des connaissances à défaut d’être des amants … Le ciel s’est éclairci, après la pluie, le soleil pointe timidement ses rayons vers notre table, il m’éblouit, j’espère qu’il verra mon teint resplendir par ces halos de lumière, et que cela suscitera à faire changer son avis définitif. Une désillusion perpétuelle que je m’impose, comme si cela consistait en une hygiène de vie inévitable et dont je n’arrive pas à m’en dépêtrer. Une fenêtre d’opportunité que de poursuivre une relation non réciproque, qui n’est consensuelle que dans un sens, et que je persiste à laisser ouverte quand bien même la pluie ne cesse de tomber sur la charpente de ce vitrage transparent et légèrement brisé.
La soirée entre enfin en scène, et nous déménageons sur une autre table, collée à la paroie du bar cette fois-ci. On parle et on rit aussi, plus que je ne l’aurais voulu, mais ce que je veux réellement, c’est de pouvoir rendre mes espérances réelles, retrouver domicile dans son cœur et dans son esprit, et tous les moyens sont bons pour y parvenir. On se rapproche et on se frôle, tant sur le plan physique que mental, mais Eros reste absent de la partie. Une dernière soirée de sexe s’annonce, sans sentiments, et un au revoir qui ne sera pas suivi d’autres rencontres comme celles-ci.
Il est cependant temps de m’évader tout en montant la garde, réaffirmer mon territoire, car ces bars et ces places, j’y étais avant lui, et d’autres y étaient avant également. Ces lieux ne lui appartiennent pas et ils doivent garder de leur neutralité, de leur impassibilité dans le temps, édifiés comme ils le sont pour traverser les époques et les intempéries météorologiques et sentimentales. L’heure est de rentrer chez soi.


  • Tuy Nga Brignol

Surfer sur la vague
Par son travail, Claire participe souvent à des conférences internationales où se réunissent des leaders d’opinions venus de différents continents. C’est pour elle l’occasion d’assister à des présentations, des ateliers, des débats et de faire du réseautage. Mais Claire n’est pas forcément toujours à l’aise avec de nouvelles personnes d’horizons différents, surtout pour communiquer uniquement en anglais.
Elle n’oubliera jamais le rendez-vous à Budapest à un café en terrasse en Hongrie, une toute dernière rencontre quelques heures avant son vol pour rentrer en France. Après quelques hésitations, elle a accepté la proposition d’un chercheur américain pour disséquer ensemble un thème d’intérêt commun. Elle a bénéficié de conseils sur une stratégie avec une efficacité rare. Cette aventure n’aurait jamais été possible si elle n’a pas fait le choix de sortir de sa zone de confort.
Claire a compris que sortir de sa zone de confort lui permet de découvrir de nouvelles expériences, d’apprendre de nouvelles choses, de rencontrer de nouvelles personnes.
Essayer de résister au flux de la vie est une proposition perdante et coûteuse car nous gaspillons de l’énergie. Surfer sur la vague permet d’avancer sans trop dépenser nos propres efforts. La vie est continuellement en mouvement, soutenue par la vague qu’est le flux de l’univers. Au fur et à mesure que la vague monte ou descend, nous sommes entraînés à travers les hauts et les bas de la vie. Parfois, le flux de l’univers peut nous amener à un endroit où nous aurions préféré ne pas y être.
En fait, lorsque nous surfons sur la vague, notre vie peut évoluer naturellement et avec un minimum d’effort. Surfer sur la vague n’est cependant pas une expérience passive. C’est un processus actif qui nécessite d’être attentif, centré et éveillé. Il faut également pratiquer l’immobilité afin de pouvoir suivre le mouvement de la vague plutôt que de résister.
La vie est dynamique et en constante évolution. C’est lorsque nous essayons d’immobiliser la vague ou de résister à sa direction que nous risquons d’être entraînés par son poids. Si nous essayons d’avancer à contre-courant de la vague, nous pourrions avoir l’impression d’être piégés par elle et de n’avoir aucun contrôle sur notre destin. Lorsque nous atteignons un point bas en surfant sur la vague et que nos pieds touchent le fond, n’oublions pas de rester debout afin de pouvoir sauter en avant avec la vague à la prochaine fois qu’elle monte. Surfer sur la vague nous mènera toujours là où nous devons aller.
Lorsque nous surfons sur la vague, nous sommes portés par elle et notre tête peut « rester hors de l’eau » lorsque nous allons là où elle nous mène. Cependant, il peut être difficile de faire confiance à l’univers et d’abandonner l’envie de lutter contre le flux de la vie. Il sera plus facile si nous parvenons à rester calmes et détendus. Toute pensée provoquant du stress va épuiser notre énergie. Ce processus demande une disponibilité vraie, une certaine candeur…
Et vous comment approchez-vous les gens et les événements ?


  • Chloé Boatowner

Maison
— C’est quoi chez toi ?
Ma seule réponse que je lui donne à ce moment précis est le silence. Cette question me semble incorrecte ; ne devrait-elle pas demander plutôt « où est-ce chez moi » ?
Mon silence peut être perçu comme méprisant. C’est seulement que c’est une question tellement personnelle et nous nous connaissons à peine. Une maison, il y en a plein les rues. Un appartement, un studio, aussi. Mais ma maison, c’est mon logis, mon chez-moi, ma bulle d’oxygène, mon refuge. C’est un lieu où je peux être moi-même. En repensant à ma propre réflexion sur le sujet, je me dis que sa question indécente n’est peut-être pas aussi incorrecte que cela, en définitive ; elle est même plutôt sensée. Je la regarde. Elle ne semble pas frustrée par mon silence. Elle aussi se tait. Elle comprend que le silence est bavard. Elle finit par lâcher ses mots : « Ma maison, c’est moi ». Nous sommes sur la même longueur d’onde, elle et moi.


⭐ Inspiration n°2

  • Marina Leridon

La lectrice
Quelle tristesse ! Je passe devant cette maison tous les jours. Malgré l’abandon qu’elle a subi, je la trouve toujours magnifique.
Elle a un je-ne-sais-quoi qui lui confère un charme fou.
Oui, des vitres sont cassées, remplacées par des planches. Ou n’est-ce pas plutôt du carton ?
Oui, la grille sur la fenêtre est inquiétante.
Oui, la barrière de chantier toute rouillée devant la porte semble vouloir nous dissuader d’entrer.
Oui, les affiches sont toutes gondolées à force de subir les assauts de la pluie.
Oui, la publicité pour cette célèbre marque rouge et blanche me hérisse.
Alors, me direz-vous, pourquoi cet attrait ?
J’ai retrouvé de vieilles photos dans une malle, au milieu du grenier de la maison familiale. Parmi des dizaines de clichés, j’ai aussitôt reconnu mes arrière-grands-parents : Dominique et Dominique. Ça ne s’invente pas ! Toute leur vie, ils ont subi les railleries, souvent gentilles, parfois méchantes, sur ces prénoms rares à l’époque.
Le couvercle à peine soulevé, je me suis plongée dans ces merveilles, affamée de souvenirs familiaux. Arrière-grands-parents, grands-parents, parents et même mes frères et sœurs à mes côtés. Tout le monde y est. Heureusement, les prénoms sont notés, avec la date, au verso.
Au fond du coffre : l’image d’un café ressemblant à s’y méprendre à cette fameuse maison. Mon arrière-grand-mère pose fièrement devant. Prise de doute, je vais vérifier, photo en poche. Aucun doute : la fenêtre à droite (déjà grillagée à l’époque), le tableau rempli d’affichettes, le compteur EDF, les larges marches de la rue en pente, les petits carreaux de la porte. Seule manque la gigantesque publicité au-dessus, remplacée par un simple “CAFÉ”.
L’émotion m’étreint : le hasard fait parfois bien les choses. Toute ma famille vit à l’autre bout de la ville. Je suis la seule à habiter ce quartier.
Je rends visite à mon père. Ses souvenirs sont encore vifs. Il me raconte tout un pan de notre histoire que je ne connaissais pas du tout.
– Ton arrière-grand-mère est née dans cette maison. Ses parents y tenaient un bar très fréquenté par les ouvriers du coin. Ils habitaient au premier étage. Les prostituées venaient se faire offrir un verre et racolaient des clients. Des tables de jeux de cartes s’installèrent bien vite. Les Dominique reprirent l’affaire. Ton arrière-grand-père, féru de poker, organisa une petite salle à l’arrière où se retrouvaient tous les passionnés. Ce n’était pas très légal, mais le commissaire de police venait exercer ses talents de joueur. Il n’était pas non plus le dernier à bénéficier des faveurs des jeunes dames.
Mon père me fait un clin d’œil en reprenant son souffle. Je suis bouche bée, passionnée par son récit.
– Ils étaient heureux dans leur antre. Mon grand-père travaillait comme maçon et rejoignait ensuite sa femme pour accueillir les clients. Celle-ci profitait des moments calmes de la journée pour coudre des habits à toute la famille. Parfois, autour d’un thé avec d’autres femmes. Elles échangeaient les cancans du village. Un matin, une femme que personne ne connaissait vint boire un café. Elle revint tous les jours. Elle s’installait à la petite table près de la fenêtre, sortait un livre et restait des heures les yeux rivés sur son bouquin. Personne n’osait la déranger. Elle impressionnait. C’est que pas grand-monde savait lire à l’époque.
Mon sourcil droit se soulève. Ce qui n’échappe pas à papa.
– Eh oui ! Peu de gens allaient à l’école. Il fallait travailler pour rapporter de l’argent à la maison. Parmi ceux qui avaient la chance de fréquenter une salle de classe, tous ne savaient pas lire correctement. Et encore moins possédaient un livre chez eux. La lecture était réservée aux familles aisées. Ton arrière-grand-mère avait la chance de savoir lire ou plutôt déchiffrer… Sa mère était gouvernante chez les notables du coin. Dominique jouait avec leurs enfants. La fille aînée, dont elle était très proche, lui montra sa bibliothèque et tenta de l’initier à la lecture. Bref, ma grand-mère avait de bonnes bases. Elle osa enfin aborder la lectrice de son café. Lui demanda ce qu’elle lisait. La jeune dame, d’abord surprise, lui résuma avec plaisir le roman qu’elle tenait entre les mains. Petit à petit, elles se lièrent d’amitié. Héloïse revenait toujours avec de nouvelles histoires qu’elle prenait plaisir à lire à haute voix. Grand-mère fermait parfois le bar pendant deux heures le matin pour l’écouter sans être dérangée. Bien sûr, elle finit par avoir envie de lire seule. Des semaines se passèrent avant qu’elle ose demander à son amie de lui apprendre. Celle-ci était ravie. Les bases de Dominique revinrent rapidement. Elle fut bientôt capable de lire des livres simples. C’était son tour de lire à voix haute pour qu’Héloïse s’assure de ses progrès.
Je suis subjuguée par ce récit. Mais mon père est fatigué. Je lui donne rendez-vous pour le lendemain et le laisse se reposer. Je consacre ma soirée à fouiller dans les vieilles photos. Après une matinée dans la bibliothèque où je travaille, je retourne chez papa. Il semble pressé de continuer son histoire.
– Dominique ne fermait plus le café le matin. Les villageois (principalement des femmes) profitaient des lectures. Les deux amies étaient connues dans les environs et attiraient de plus en plus de monde. Le café devint un vrai club de lecture. Héloïse rapportait des livres qu’elle donnait à ma grand-mère. Elles décidèrent de créer une bibliothèque. Ce fut la première bibliothèque du département. Elle était modeste mais tous les espaces libres du café étaient comblés par des livres. Quand tes arrière-grands-parents furent trop vieux pour tenir le bar, personne ne voulait le reprendre. Mes parents étaient partis à l’autre bout de la France pour le travail. Seule la bibliothèque resta ouverte pendant plusieurs années. Ma grand-mère mourut un livre à la main.
Je rentre chez moi, pensive. L’histoire de mon arrière-grand-mère m’a donnée une idée : et si je reprenais ce café pour y ouvrir une librairie ?


  • Amapola

Etait-ce lui qui tanguait ou le sol qui se dérobait sous ses pieds gonflés d’avoir arpenté toutes les ruelles du village à la recherche de la maison de café ? Devait-il s’inquiéter de ne voir exposés que cartons et papiers gondolés sans couleur définie sur les murs défraîchis ? Ses yeux injectés de sang lui jouaient probablement un mauvais tour. Il n’avait pourtant pas abusé des somnifères conseillés par Stefanos. Il s’était effondré en plein repas, sans parvenir à éviter l’assiette de moussaka qu’il venait d’entamer. Il s’était réveillé tout habillé dans son lit, vingt-quatre heures plus tard, les poignets douloureux, la joue maculée de sauce tomate et de viande hachée desséchée, vide et désorienté. Pourquoi désorienté, se dit-il, j’ai juste perdu le nord. Malgré l’angoisse qu’il sentait monter de son estomac contracté, malgré son épuisement, malgré ce corps qu’il fallait traîner sur les jambes mal assurées, il ne pouvait se départir de son humour.
Le trou noir. Sans lumière vive ni clarté diffuse au fond, il était donc vivant et ne traversait pas une expérience de mort clinique. Il s’efforça de convoquer le peu de force qui lui restait pour se remémorer précisément sa dernière journée.
La façade salpêtrée l’attirait et l’empêchait de reconstituer les événements qui l’avaient mené là. Il connaissait cet endroit, la porte lui était familière. Cependant, un détail le gênait : l’apparent état d’abandon du local ne semblait pas récent. L’endroit était bien désaffecté. Et cette barrière qui signalait un danger devant la porte. Quelque chose ne collait pas. Les vitres avaient dû être masquées depuis longtemps tant les cartons étaient décolorés, fanés. La vitrine du menu encombrée de feuilles éparses dont la liste des mets avait disparu. A l’intérieur, rien ne lui permettait de comprendre, nulle trace d’activité humaine récente. Pas de tables dressées, ni de chaises en place ou sur les tables, encore moins de comptoir astiqué, de bouteilles en rang. Rien de préparé, de soigné, qui laisserait supposer que quelqu’un est attendu ou que quelqu’un est entré pour consommer. Des meubles épars, poussiéreux, un billard au revêtement mité de brûlures de cigarette qui, seul, rappelait l’objet du local : un café sensé accueillir des clients. Sinon, rien. Rien du café typique qui lui avait tant plu au point d’y revenir plusieurs fois depuis son arrivée sur l’île pour y côtoyer les habitués et se frotter aux coutumes locales. Cependant, il n’était pas tout à fait prêt à quitter les lieux, retenu par un détail qu’il ne parvenait pas à isoler pour bien l’identifier. Il avait bien repéré ce filet de musique grelottant un sirtaki poussif parvenant de l’arrière boutique, mais il ne pouvait jurer qu’il ne provenait pas de l’étage peut-être habité. En prêtant l’oreille, il reconnut un air de rap à la mode ; cette musique avait réussi à se frayer une écoute jusque dans cette île isolée. Il ne lui fallait pas beaucoup d’imagination pour rappeler les silhouettes voûtées traînant les pieds, les visages à la peau d’éléphant tannée sillonnés de griffures, les regards voilés de taies bleutées accentuées par les volutes de fumée qui nappaient le plafond en permanence. Bien qu’il ne parlât que le français, il avait rapidement été intégré et tout de suite pris à parti par les uns ou appelé en arbitre dans les disputes entre joueurs de cartes ou de tavli. Et il avait aussitôt été séduit par le timbre profond et rauque des voix qui sourdaient des gorges noueuses et s’accordaient parfaitement au paysage rocheux ; par les mains crevassées aux ongles épais et souvent noirs qu’on levait pour le saluer ou l’appeler. Des gens vivants, qui avaient une vie à raconter avec leur bouche aux dents larges couleur de thé. Et c’est ce qu’ils faisaient dans le café, raconter leur vie, et la broussaille de leurs sourcils tressautait quand ils soulignaient les passages drôles. Ils s’étaient apprivoisés « l’un les autres », à distance d’abord, à coups de regards plutôt châtains et circonspects, puis, devant la fréquentation régulière du Français et au fil des parties de jeux, à coups d’ouzo.
La seule évocation du vin accueillant vrilla ses tempes comme une perceuse géante essayant de fixer un tableau sur son front. Il ne put s’empêcher de gémir comme un nourrisson –il s’était d’ailleurs recroquevillé– sous l’intensité de la douleur qui se propageait dans sa tête. Les mots du rap cognaient contre son crâne et perdaient leurs rimes. Il n’avait rien avalé depuis deux jours, quelqu’un cherchait à arracher ses yeux de leur orbite, le sirtaki strident accélérait le tempo, les danseurs sautaient derrière son front et chaque pas exécuté répercutait une onde de souffrance dans son crâne, lui donnant la nausée.
Tâtonnant son corps, il glissa une main fébrile à la recherche des pilules de Stefanos pour essayer de sombrer à nouveau dans un sommeil lourd. Tomber dans le puits sans fond des oubliettes où personne ne viendrait le chercher. Oublier, retrouver le calme, fermer les yeux pour ne plus entendre cette musique suraiguë. Des portes s’ouvraient et se fermaient pourtant personne n’entrait dans le café désert. Des verres s’entrechoquaient que l’on remplissait de liquide avant de les poser. Les bouzoukis se rapprochaient dans un roulement interrompu à intervalles réguliers. La rue s’éclairait déjà de quelques falots accentuant la couche de poussière sur les arêtes des grilles et des menuiseries. Depuis combien de temps était-il devant la façade, il n’aurait sur le dire. Mais la nuit naissante n’apportait pas de vie dans l’établissement. L’enseigne ne s’allumait pas.
Enfin, une tête grisonnante s’encadra dans la porte de la maison de café, une main aux ongles manucurés sortit d’une manche blanche pour lui tendre plusieurs pilules colorées disposées dans une coupelle.
D’une voix rauque, Stefanos, après avoir déverrouillé et abaissé la barrière du lit, l’informa : « le repas est servi, on vous attend au réfectoire. »
Alors, il se leva lentement, jeta un dernier regard morne à la photo écornée et sortit de sa chambre en se tenant la tête.


⭐ Inspiration n°3

  • Athénaïs Grave

C’était au 55, rue des Abbesses. Une vielle porte en bois encadrée par une façade décrépie. À n’importe qui, qui découvrirait cette bâtisse, penserait se trouver devant une ruine, inhabitée depuis des lustres. Et pourtant, elle était bien là, aussi délabrée que les murs qui peinaient encore à l’abriter. Il me semblait qu’elle avait toujours vécu ici, que rien n’avait bougé. Quand j’étais marmot, elle était déjà là. Quand j’étais un jeune étudiant, elle était toujours là. Et maintenant, c’était mon marmot à moi, qui contemplait l’arcade voûtée de l’entrée, à l’image de sa propriétaire. Elle ne sortait plus guère désormais, trop racornie et usée par les âges pour se permettre cette simple folie. Dans le quartier, on se relayait pour lui apporter quelques courses, en échange d’une de ses histoires de l’ancien temps qu’elle aimait à radoter. Je les avais entendues maintes et maintes fois, et pourtant, c’était toujours un plaisir de l’entendre conter le passé, même si dernièrement, sa voix s’était faite plus chevrotante et les récits se voyaient amputés du florilège de détails qu’autrefois elle s’amusait à rajouter. La fatigue s’installant, les fioritures avaient disparu ?
Mais ce jour-là, malheureusement, je ne pourrais pas écouter d’histoire avec mon fils. Dans le salon de la vieille dame du 55, je ne la retrouvais pas installée dans son éternel rocking-chair. À la place, je découvrais deux hommes et une femme dans leur sixième ou septième décennie. Ce jour-là, je découvrais que la vieille dame du 55, que j’avais toujours connu seule, avait en fait une famille. Trois enfants. Dont l’existence de leur mère n’avait plus depuis bien longtemps plus le moindre attrait. Jusqu’à ce que cette existence ne soit plus. Trois enfants. Qui se disputaient les miettes et la poussière. Ce jour-là, je découvrais que la vieille dame solitaire du 55 avait trois enfants, et qu’on ne me raconterait plus d’histoire.


  • Hafid Antar

31 décembre 2017
Nous errions dans des vestiges depuis une semaine. L’hiver était doux comme un début printanier. Je me souviens de cette lumière particulière qui nous réchauffait le visage sur le pont du bateau et du scintillement de la mer sous le soleil levant qui nous aveuglait. La traversée en bateau s’était déroulée dans un silence serein presque monastique avant de débarquer sur l’île de Gozo. Nous étions envahis par la douce espérance d’une échappée belle, portés par le désir ardent de changer nos vies. Nous avions jeté par-dessus bord, nos souvenirs douloureux dont les traces disparaissaient dans le sillage du navire. La mémoire et la mer accompagnaient mes pensées lors de chacun de mes voyages. Léo Ferré était mon plus fidèle fantôme poétique.
Oublier le passé et ses épreuves le temps d’une halte amoureuse, devait nous permettre de songer à notre avenir. Gaby désirait un enfant et c’était sa condition sinequanone à la poursuite de notre liaison.
Les jours précédents, nous avions déambulé dans le dédale des ruelles de La Valette comme projetés dans un autre temps. L’architecture de la capitale, son fort et ses portes immenses nous avaient fait perdre le fil et, perdus dans ce labyrinthe de pierres, nous voulions changer d’air.
C’est au numéro 55 d’une façade en ruines que nous avions trouvé asile, à deux pas de la mer. La porte d’entrée était sculptée dans un bois précieux. Elle était immense et imposante. Elle devait avoir plusieurs siècles. En forme de voûte, deux larges colonnes la supportaient de part et d’autre. Une clef bénarde, ancienne et rouillée, nous attendait dans un pot de géraniums rouges suspendu sur la façade à quelques mètres sur la droite. Cette porte semblait être celle d’un palais. Un ancien palais abandonné au fil des siècles. Nous ouvrimes la porte non sans difficulté et nous montâmes un escalier en colimaçon en marbre de Carrare. L’’appartement était au premier étage, sommaire mais lumineux avec de hauts plafonds jaunis par le temps. Un petit balcon avec une rambarde en fer forgé donnait sur le large où des goélands planaient et dominaient le ciel.
Nous avions posé nos valises puis nous nous étions installés, silencieux et blottis l’un contre l’autre, quelques minutes face à la mer. Une bouteille de champagne nous attendait au frais dans le petit frigidaire. Nous avions trinqué, nous nous étions embrassés furieusement et nous avions fait l’amour comme des amants retrouvés. C’est ainsi, dans un palais ancien d’une île maltaise en mer Méditerranée que tu es né mon fils, un jour dans nos pensées.


  • Laytton

« Cinquante-cinq, combien de fois ai-je pu te voir ces dernières vingt-quatre heures ? Tout au long de ma vie, tu t’es rapproché, à tâtons, profitant de compagnies infortunes ou bien d’épisodes dépressifs pour avancer, toujours plus vite, plus longtemps, plus souvent… Comme chaque cas de harcèlement, tu es né d’une occurrence, puis tu t’es transformé en coïncidence et en hasard amusant. Quand tu as vu que je me riais de toi, tu m’as montré ta bizarrerie afin d’inspirer la peur que tu recherchais chez tes victimes. Traqué, tu m’as vu me recroqueviller derrière ma capuche vissée et les manches que je tenais du bout de mes ongles. Mon esprit s’est perdu dans les méandres des plus grandes questions, et je me suis retrouvé à divaguer où je le pouvais, à découvrir des termes inconnus, en quête d’une expérience humaine similaire, pas pour me sentir moins seul, mais pour te sentir plus réel. Alors enfin, devant cette porte délabrée qui m’appelle, je retrouve le souvenir de notre première rencontre et me demande à vrai dire comment j’ai pu t’oublier en premier lieu. »
Cristallines et douces, les eaux de ces mers du Sud rayonnaient les timides rayons cramoisi du soleil couchant sur son horizon, rappelant à mes parents, mon frère et moi, que les vacances touchaient à leur fin. Imaginer mon entrée en primaire le lendemain m’angoissait : lecture, écriture, et poésie avaient été le quotidien de ces sept derniers jours, et je ne profitais de cette unique nage qu’après un travail durement mérité. Non sans fierté, je me pavanais avec mes brassards du dernier dessin animé en vogue et dont le nom ne me revient plus, gonflant les bras à la manière d’un bodybuilder fier de sa dernière séance. Quel enfant trouillard tout de même, je restais à patauger près des côtes et de la population, là où le sable que je remuais avec mes orteils était encore visible. Une fois que le courage m’avait accepté sous son aile cependant, autre nom pour les injonctions du fraternel, la frayeur avait laissé place aux brasses vers les abysses, ou plutôt ce qui me semblait être les abysses, ces zones sombres où l’eau se confondait avec l’obscurité et où le froid vous incitait à partir. Arrivé au centre de l’une d’elles, quatre mouettes en chasse m’attendaient, affamés, si bien que je n’eus d’autres choix que de plonger pour fuir, délaissant mes brassards comme on le ferait de ses petites roues de vélo. Ni une ni deux, j’ai remué mes jambes aussi fort que possible vers le fond, jusqu’à ce que ma tête se compresse et que j’entende le craquement de mon crâne sur lui-même, jusqu’à ce que les algues caressent mon visage.
Triste était le monde quand on le comparait à celui ci-bas, il ne ressemblait à aucun autre, à vrai dire, pas même les plus grands artistes n’avaient peint d’aussi beaux tableaux. Électrifié par le choc, j’observais ces poissons aux couleurs toujours plus fantasques qui zigzaguaient à l’aide du courant, dégustant parfois des restes d’oursins. Comme marché le premier homme sur la Lune, je me suis approché timidement du banc, attiré par un coquillage éclairé. Il m’attendait là, aux milieux de récifs et d’une vieille épave de bateau rongée par la mousse, alors je l’ai saisi comme l’on ramasserait son téléphone tombé par terre, et en relevant la tête, je t’ai vu. Noir comme l’encre d’un poulpe, toi, le nombre cinquante-cinq, entouré cinquante-cinq fois par des cercles distordus et surplombés de cinquante-cinq écrits dans des langues inconnues. Quand tu m’as vu, tapissé sur la cale de cette ruine, j’ai cru voir tes chiffres se transformer en sourire narquois, ou alors était-ce à cause du manque d’oxygène qui m’imposait de partir. Effrayé, paniqué, médusé, peu importe l’adjectif, aucun ne peut exprimer ce que je ressentais à ce moment-là, je suis remonté vers la surface encore plus vite que je ne l’avais fait pour fuir, préférant faire face à des oiseaux stupides qu’à un pseudo-rite satanique marin perdu au fond des eaux. Sel et larmes m’accueillaient à bras ouverts dans cette remontée, alors j’ai gigoté comme une proie attendant d’être dévoré. Toute ma famille avait plongé pour me retrouver, et une fois la tête hors de l’eau, j’ai pu sentir leur enlacement sincère et leur inquiétude prononcée. Rien ni personne n’aurait pu me préparer à la suite ceci dit, il paraissait que mon absence avait été de plusieurs heures, chose incohérente quand j’estimais être parti une minute tout au plus.
Éternels débats après éternelles recherches, je n’ai pu prouver ton existence, les multiples plongeons n’ayant fait que fatiguer les poumons de mes parents, alors j’ai continué ma vie, oubliant cette expérience comme s’il s’agissait d’un rêve enfantin. Elliot, mon frère, aura été le seul à me faire confiance, du moins jusqu’à ce qu’il ne sombre dans la folie à la mort de notre père, le jour de ses soixante-et-un an. Lorsque je l’ai identifié à la morgue suite à son accident de voiture, j’ai cru que mon monde s’effondrait à moi aussi, que j’étais condamné à errer sans but désormais, sans cette personne pour me guider, sans ce foyer que je pouvais retrouver quand j’en avais besoin.
Comment ai-je pu avoir tort à ce point ? C’est précisément à ce moment que tu es revenu dans ma vie. Au début, je te retrouvais sur mon horloge lorsque je me réveillais, au coin d’un feu dans un livre que je lisais, quand je commençais à t’oublier, tu apparaissais dans des publicités, des films, ou à la radio, toujours au sein de phrases innocentes, pour que le doute reste doute, pour que je me contente de rester à la surface. Puis, tu es devenu vicieux, tu as commencé à apparaître de manière plus camouflée, moins conforme, dans la note d’un bar, dans le nombre de marches d’un immeuble que je visitais, et j’ai commencé à sombrer, à te rejoindre de moi-même dans les abysses, comme tu le voulais. Il n’était pas question que je te laisse filer, j’ai essayé de te retrouver dans la religion, dans des mythes, dans l’astrologie ou que sais-je, j’apprenais ce qu’étaient la synchronicité et les miracles, des termes parfois lointain de mes idéaux et de mes croyances. Tout le monde me prenait pour un dégénéré, entre mon frère qui tournait en rond à l’asile ou ma mère qui tombait malade, et je ne leur rendais plus visite par inquiétude de leur sort, mais pour trouver en eux des signes qui me feraient penser à toi. Alors quand je t’ai vu, rongé dans le bois d’une bâtisse sur le point de s’écrouler, j’ai su qu’il fallait que je t’approche, que je rentre en toi comme tu l’avais fais avec moi, car tu étais ma nouvelle maison et j’étais ton foyer depuis cette escapade maritime.
Ils sont là, notre début et notre fin, je me tiens droit et j’ouvre la poignée de ta porte qui me reste dans la main, un courant d’air emplit mes narines avec puissance, comme si je venais de boire la tasse. Nul n’a visité ces lieux depuis longtemps, je pourrais l’attester avec certitude, j’avance dans un couloir en damiers qui croule sous une poussière que je soulève à chacun de mes pas, comme je le faisais enfant avec le sable. Et enfin, j’arrive face à toi, tu prends une forme que je te prête, rassurante et familière, à travers tes grandes pupilles qui se confondent avec l’obscurité, je sais que tu es content de me voir, satisfait même, tu étires un grand sourire sur ton visage, et me dit : « Bien rentré »


  • Régine Simonneau

Quelque chose à raconter
Ils avaient loué pour la semaine et sur les photos l’endroit leur avait paru agréable. On ne distinguait pas la présence d’habitations dans les parages immédiats mais cela ne voulait pas dire qu’il n’y en avait pas.
La maison qu’ils découvraient à présent s’avérait franchement isolée. Les premiers voisins étaient éloignés, un quart d’heure à pied au bas mot pour atteindre les premières habitations.
La maison qu’ils avaient élue pour y passer des vacances peinait à émerger d’un bosquet serrés de ronces et était asphyxiée par un fouillis sauvage de végétaux divers. De grands champs nus et plats s’étiraient autour à perte d’horizon, amplifiant l’impression de solitude, ce qui n’était guère fait pour plaire à la femme de Bertrand d’un naturel plutôt peureux.
Bertrand lui-même était sidéré par l’aspect franchement hostile des lieux. La maison en elle-même ne présentait pas un aspect délabré, elle semblait tenir debout, mais l’aura qui émanait de sa masse compacte suscitait l’inquiétude. Romain, le frère de Bertrand, était lui-même statufié et ne disait mot. Sa femme qui avait le don de tout tourner en dérision restait muette et son silence inhabituel ajoutait au malaise.
Bertrand a toussoté et annoncé sur un ton qui se voulait léger : et si on allait voir le palais de plus près ? Les trois autres ont secoué l’angoisse absurde qui les avait paralysés et lui ont emboité le pas. Ce n’était qu’une maison de vacances, ils n’y seraient qu’une semaine et ils allaient lui redonner vie…
C’est Bertrand qui a les clés. Il ouvre la porte d’entrée sur un vestibule s’étirant sur des profondeurs inattendues et causant un effet sidérant. Passé un moment de flottement, les garçons se regardent et décident : vous nous attendez dehors les filles, on part en reconnaissance. Mais Cathy qui est devenue blême s’accroche à la main de son mari et refuse de le laisser aller sans elle. Mélanie s’essaie à un sifflotement qui tourne court.
Le couloir semble s’étirer sur des mètres, on n’a pas trouvé d’interrupteur et dans la pénombre où il est plongé on n’en distingue pas la fin. Une série de portes donnant l’apparence d’être hermétiquement closes le bordent de part et d’autre. Bertrand le premier a remarqué celle du fond. Il se dirige vers elle d’un pas résolu, ses compagnons l’escortant à distance respectueuse, serrés les uns contre les autres.
Il a tourné la poignée et la porte s‘est ouverte sur un abîme. La maison se tenait au bord d’une excavation dont l’immensité était telle qu’on ne pouvait en distinguer les limites tant en étendue qu’en profondeur… Bertrand a refermé précipitamment mais chacun a eu le temps d’avoir le souffle coupé par le spectacle qui lui sautait aux yeux.
Sans se concerter, ils refont le parcours en sens inverse en allongeant le pas. Ils se précipitent par la porte d’entrée restée ouverte sur l’extérieur et respirent l’air libre égayé du chant des oiseaux avec le sentiment indicible d’avoir échappé à quelque chose de terrible. Ils ne retrouveront la parole qu’une fois à l’abri dans la voiture. On n’a rien versé, on ne nous a rien demandé, on va chercher autre chose ailleurs.
Deux grands chiens noirs hauts comme des veaux ont surgi de nulle part au moment où Bertrand a enclenché le contact. Fébriles ils tournent autour du véhicule, se dressent sur leurs pattes arrière, dardent sans ciller des yeux jaunes sur eux, visiblement résolus à leur faire barrage. Les portes et les fenêtres du véhicule sont hermétiquement closes mais se sentant menacés, les quatre occupants se recroquevillent malgré eux peureusement sur leurs sièges, le silence des grandes bêtes leur paraissant plus effrayant que si elles leur aboyaient dessus.
Bertrand a appuyé sur l’accélérateur et les chiens se sont écartés au dernier moment. Cathy a caché sa tête dans le cou de Romain pour ne pas voir. Mélanie parvient à siffler sans erreur l’air du Toréador, celui de Bizet, et les trois autres entonnent avec elle les paroles à pleine voix, à présent que la voiture les emporte loin d’un endroit perçu à l’unanimité de plus inquiétant qu’accueillant.
Un homme a surgi dans le rétroviseur, mais Bertrand soucieux de ne pas réveiller la tension qui est retombée en chantant s’abstient d’en révéler la présence et se borne à accélérer en silence. Revêtu d’un simple short, l’individu est torse nu et a aussi les pieds nus. Il a enfourché une moto et fonce droit sur eux. Bertrand augmente encore l’allure. La carrure de lutteur de foire du motocycliste se dessinant de plus en plus nettement lui cause un frisson désagréable et il se concentre à maintenir la distance qui le sépare encore de la voiture.
La moto gagnant du terrain malgré ses efforts, Bertrand appuie maintenant à fond sur l’accélérateur, sans égard pour les amortisseurs soumis à rude épreuve en raison des inégalités du chemin de terre tout en creux et en bosses. Des branches fouettent violemment la carrosserie au passage. Romain reproche à son frère d’aller trop vite. Cathy se retourne et pousse un cri strident en découvrant le deux-roues se précipitant sur eux. On est suivi ! Un type en moto… Fonce Bertrand, fonce ! En dépit des efforts du conducteur, le motocycliste est arrivé à leur hauteur. Il slalome autour de la voiture. Il double à droite, il double à gauche. Il pousse des cris de sauvage et envoie des coups de pied et des coups de poing contre les portes et le toit.
Une voie goudronnée et bordée de maisons d’abord isolées puis regroupées en hameaux a permis à la voiture de gagner un peu de terrain sur la moto. Cathy qui regarde sans arrêt en arrière pousse à nouveau un cri suraigu qui fait faire une embardée à Bertrand quand l’homme braque sur eux un pistolet. Les chiens qu’on avait perdus de vue ont débouché au grand galop et font de grands bonds autour du motard. Il les repousse du pied mais ils lui font perdre le contrôle de son engin et il exécute soudain un vol plané spectaculaire faisant hurler de rire Mélanie. Indemne apparemment, il lance de grands coups de pied aux molosses et remonte aussitôt sur sa moto.
Ayant enfin atteint la quatre voies, Bertrand augmente encore l’allure en dépassant la vitesse autorisée, une fois n’est pas coutume. Le motocycliste qui peine maintenant à les rattraper n’est bientôt plus qu’un point se fondant dans les vapeurs montant de l’asphalte. Soucieux d’augmenter la distance les séparant de leur agresseur, Bertrand maintient un moment encore sa vitesse trop élevée. Ils retrouvent le sourire en s’éloignant d’un danger qui défie leur entendement.
Ils se sont arrêtés dans une brasserie et font durer leur bière en écoutant chanter les oiseaux. Ils se sentent réconfortés par le passage bruyant des voitures, la musique discordante et les conversations autour d’eux, un déploiement de vie ordinaire leur paraissant merveilleux. Indiciblement soulagés de respirer à nouveau en paix, ils rient pour un rien et émettent des propos décousus. Ils auront quelque chose d’intéressant à raconter en rentrant.
Ils dormiront à l’hôtel ce soir et se mettront demain en quête d’une autre location, ils feront aussi un détour par la gendarmerie… Ils sont remontés dans leur voiture en riant et en échangeant des plaisanteries sur le motard fou.
L’œil rivé dans le rétroviseur, Bertrand appuie à nouveau à fond sur l’accélérateur. Il vérifie la sécurité des portes et lâche sourdement : il nous suit toujours il nous rattrape…


  • Lyutprand

La maison au bord de la rivière
Ma ville, Pavie, se trouve en Lombardie, Italie, et est traversée par la rivière Tessin (Ticino). Borgo Ticino est le nom d’un quartier à l’autre côté de la rivière, où ne vivaient que des pêcheurs et des lavandières. La rue au long de la rive allait se perdre vers les bois. En contrebas, il y avait les étals des lavandières qui savonnaient les vêtements et les rinçaient à l’eau courante. Au rez-de-chaussée des maisons modestes, charrettes, bicyclettes et les matériels de lavandières étaient entreposés. Les gens vivaient au premier étage, à l’abri des crues qui survenaient deux fois par an. Au rez-de-chaussée il ne pouvait y avoir que peu de meubles fixes, des pauvres objets, car on savait qu’on devait les soulever, à chaque crue, à l’aide de crochets et de poulies suspendus au plafond.
Cependant, un moment est venu où ces maisons, ayant une vue panoramique sur la ville ancienne, sont devenues une denrée prisée, à vendre à ceux qui venaient de l’extérieur. Ici, l’étranger un peu inexpérimenté, prêt à faire toute drôle de chose, est automatiquement baptisé « Milanais ». Les anciens propriétaires ont vendu les vieilles maisons insalubres aux Milanais. Les prélèvements d’eau pour les industries et l’agriculture avaient fait oublier les grandes crues. Les nouveaux habitants ne voulaient pas perdre ne serait-ce qu’un mètre carré. Les placards au rez-de-chaussée ont été transformés en appartements tout neufs, avec des systèmes électriques creusés bas dans les murs, des meubles de valeur dans les séjours et les salons, des équipements encastrés dans les cuisines. Quelqu’un a même posé de beaux parquets au rez-de-chaussée.
Mais le temps est venu où la rivière s’est souvenue des jours d’antan. L’eau ne s’est pas arrêtée à la porte des maisons. Les remous troubles et violents ont rempli les beaux salons de boue et de branchages.
Face aux dépenses à faire face pour reconstruire des maisons récemment construites, il y aurait eu une solution. Il aurait fallu prévoir un rez-de-chaussée complètement étanche, construit comme une quille de navire, avec une coque en résine sous les planchers et dans les murs, et avec des fenêtres hermétiques, comme les hublots d’un sous-marin, à boucher en cas d’inondation. Les habitants auraient pu rentrer en bateau par les balcons, pour descendre au rez-de-chaussée, dans la maison « sous-marine ». Mon amie Luigina a cru en ce rêve et a fait modifier la vieille maison de ses grands-parents, pour se construire la maison sous-marine.
Une autre inondation est venue. La famille de Luigina a bien fermé les fenêtres étanches et est restée silencieuse, car l’eau n’aurait pas pu inonder la maison. Ils étaient fiers, ils se sentaient comme le troisième petit cochon des contes de fées, qui avait construit sa maison en fer pour résister aux assauts du loup.
La rivière baignait la route et continuait de monter. Sûrs d’eux, Luigina et son mari emmenèrent leurs enfants avec eux, amarrèrent le bateau au balcon de l’étage et entrèrent par la porte-fenêtre. Vers onze heures du soir, ils s’endormirent tranquilles. Le niveau de l’eau montait à un rythme régulier d’une dizaine de centimètres par heure. Ce fut une inondation désastreuse. Des dizaines de familles durent déménager. Les appartements des rez-de-chaussée étaient envahis de boue et de débris. Nos amis se sentaient comme des pionniers audacieux. La maison semblait se balancer un peu, c’est vrai, sous les vagues de crue qui la secouaient. Ils se sentaient littéralement « dans un baril de fer ». L’expression était correcte, mais ils n’avaient pas pensé que les barils – dans l’eau – flottaient. Ces craquements étaient le symptôme que la flottabilité soulevait la maison de ses fondations et commençait à la déplacer.
Ils dormirent bien, ils ne purent remarquer que leur refuge naviguait vers le grand courant du fleuve Pô. Tôt le matin, Luigina regarda sur le balcon pour récupérer le bateau. Alors, avec un énorme étonnement, elle ne vit plus la silhouette familière de la ville, mais une étendue d’eau sans fin : des tourbillons, des arbres portés par le courant et des étendues de bois sans fin, jusqu’à l’horizon. Luigina, effrayée, appela toute la famille au balcon. Ils n’avaient pas les moyens de gouverner la maison dans les eaux de la rivière en crue. Le mari courut chercher le navigateur satellite de la voiture et l’alluma. Ils se rendirent compte qu’ils étaient descendus sur un tronçon le long du Pô et qu’ils se trouvaient au milieu des bois du parc fluvial. Une ancre devait être fabriquée immédiatement, pour assurer une marge de sécurité minimale. Ils décidèrent de sacrifier le scooter du plus jeune des fils. Ils l’attachèrent avec une longue chaîne et le préparèrent sur le balcon, prêt à l’emploi.
Cela ne dura pas quarante jours et quarante nuits, comme le déluge de Noé. Au début du quatrième jour, l’horizon s’ouvrait. L’arche de la famille de Luigina tournait dans l’eau trouble. Les mâles de la famille balancèrent soigneusement le cyclomoteur et « jetèrent l’ancre ». Les nuages se dissipèrent et, dans la meilleure tradition des inondations universelles, un grand arc-en-ciel apparut dans l’après-midi.
La maison reposait sur le sol, assez confortablement. Seule on pouvait remarquer une légère pente des sols. Des oiseaux de toutes sortes peuplaient les arbres environnants. Quelques tourterelles, venues d’on ne sait où, faisaient penser à la colombe de Noé, avec une brindille dans le bec.
Vous ne pourriez pas imaginer la stupéfaction des voisins et du personnel de la protection civile ce matin-là, lorsqu’ils découvrirent qu’il y avait un espace vide entre les maisons du Borgo Basso. La première crainte était que la maison de nos amis se fût effondrée et que les ruines eussent été emportées par les eaux boueuses. Heureusement, avant de commencer la recherche des disparus, quelqu’un pensa qu’il valait mieux les appeler sur leurs téléphones portables. La nouvelle du déplacement devint le cas journalistique le plus savoureux de cette période. Les garçons étaient devenus célèbres parmi leurs camarades de classe. Ils décidèrent de laisser la maison où elle se trouvait. Ils n’auraient pas su la ramener à son emplacement d’origine, où – d’ailleurs – les règlements d’urbanisme permettaient d’en reconstruire un autre identique. Ils ramenèrent des livres, des objets et quelques appareils électroménagers à la maison principale. Le deuxième manoir deviendrait ainsi leur refuge dans les jours de fête.
Cela avait été un beau coup du sort : ils avaient construit une maison dans la ville et l’avaient retrouvée dans les bois du Pô. Une autre inondation aurait pu l’emporter à nouveau, mais il n’y avait aucun moyen de l’enlever d’où le courant de la crue l’avait déposé cette nuit de novembre. Le père construisit une ancre solide. La maison se transforma ainsi en une véritable Arche et devint le refuge et la demeure de nombreux animaux, certains domestiques, d’autres juste des locataires temporaires. Depuis la nuit de la grande inondation, la maison-caravelle a cessé de bouger et le sable maintenant commence à recouvrir ses côtés. Un bosquet de saules blancs offre son ombre aux occupants de la maison. Quelques plantes grimpantes commencent à conquérir les murs extérieurs, que personne n’a enduits après la grande inondation. Vue sous cet angle, la maison dans les bois ressemble désormais davantage à celle de la sorcière d’Hänsel et Gretel, qu’à une caravelle.
D’autres inondations viendront… Mais ceci – comme les gens du fleuve l’ont toujours su – ce sera une autre histoire.


  • Patrick Fouquet

Les Larmes de Louise
Je me souviens de ce jour comme si c’était hier. C’était un beau jour de printemps, à la veille de l’inauguration de l’Exposition universelle de 1889. Antoine mon ami, avait décidé de me faire découvrir le Paris que je connaissais si peu, malgré toutes les années que j’y avais passées. Nous arpentions les boulevards nouvellement tracés, admirant les façades haussmanniennes et l’agitation de la ville qui se préparait à accueillir le monde entier.
Mais au fond de moi, une idée persistait. Une idée qui me ramenait constamment en arrière, vers les souvenirs de mon enfance. J’avais besoin de revenir sur les lieux qui avaient marqué ma vie, de confronter ces fantômes qui me hantaient, mais je n’avais jamais eu le courage de le faire seule.
Antoine, toujours compréhensif et attentif, m’accompagna sans poser de questions. Nous arrivâmes rue de la Perle, et en apercevant le numéro 9, une vague d’émotions me submergea devant cette porte monumentale.
— C’est ici, Antoine. C’est ici que mon père travaillait, dis-je, la voix tremblante.
Je serrai fortement la main d’Antoine, cherchant un soutien dans cette marée de souvenirs douloureux. C’était là, devant ce grand portail en bois, que tout avait changé pour moi. Mon père, agent d’entretien pour l’École d’Élisa Lemonnier, y avait trouvé la mort pendant la journée sanglante de la Commune de Paris en 1871.
Je le revois encore, sourire aux lèvres, fier de contribuer à cette œuvre éducative si importante. Et moi, petite fille, j’étais souvent avec la concierge de notre immeuble, attendant impatiemment de pouvoir retrouver mon père après ses longues journées de travail. Le 9 rue de la Perle était plus qu’un simple bâtiment pour moi. C’était un sanctuaire de souvenirs heureux, mais aussi de la plus grande tragédie de ma vie.
Je m’effondrai dans les bras d’Antoine, incapable de contenir la douleur qui remontait à la surface. Antoine, d’une tendresse infinie, me serra contre lui, murmurant des mots apaisants.
— Louise, je suis là, dit-il doucement.
En cet instant, devant l’École d’Élisa Lemonnier, j’ai senti un mélange de chagrin et de reconnaissance. Chagrin pour la perte de mon père, mais reconnaissance pour l’héritage qu’il m’avait laissé, celui de l’importance de l’éducation et de l’engagement social. Cet héritage avait été perpétué par Julie Toussaint, qui avait repris l’école après le décès d’Élisa Lemonnier, continuant à porter la flamme de l’éducation des femmes avec une détermination sans faille.
Nous quittâmes lentement la rue de la Perle. Antoine, sensible à ma détresse, me proposa de marcher un peu pour me changer les idées. Nous nous dirigeâmes vers le Marais, ce quartier historique de Paris où tant de souvenirs s’entremêlaient. Cependant, malgré mes efforts pour me concentrer sur le présent, mon esprit continuait à vagabonder, piégé dans le passé. Chaque coin de rue, chaque bâtiment semblait évoquer une partie de mon enfance, une époque où l’innocence était encore intacte.
— Allons voir Notre-Dame, proposa Antoine. Je pense que cela te fera du bien.
Nous continuâmes notre promenade le long de la Seine. Le soleil de printemps réchauffait légèrement l’air, et les Parisiens, enjoués, flânaient le long des quais. Pourtant, je me sentais étrangement détachée de cette gaieté ambiante. Antoine, ne lâchant pas ma main, me guida vers un banc près de Notre-Dame.
Assise là, le regard perdu dans les flots de la Seine, mes sanglots refirent surface. Antoine, avec patience, me laissa pleurer, respectant le silence nécessaire à mon deuil. Ses bras autour de moi me donnaient un sentiment de sécurité et de réconfort que je n’avais pas ressenti depuis très longtemps.
Entre deux sanglots, je lui racontai des anecdotes de mon enfance, de ce père aimant qui m’avait informé tant de choses malgré notre condition modeste. Je lui parlai de ses espoirs, de ses rêves pour moi, des valeurs qu’il m’avait inculquées, et de cette fierté qu’il avait pour son travail à l’école d’Élisa Lemonnier. Antoine m’écoutait attentivement, me laissant extérioriser cette douleur enfouie depuis des années.
Après un instant, mes larmes se tarirent, laissant place à une étrange sérénité. Le simple fait d’avoir partagé ces souvenirs avec quelqu’un qui me comprenait, qui respectait mon passé, m’aida à apaiser un peu mon cœur.
— Allons entrer, dit Antoine en désignant la cathédrale.
En arrivant devant la cathédrale, je fus frappée par la beauté de ses sculptures détaillées et de ses portes en bois massif ornées de motifs complexes. Antoine continue à parler de l’architecture, évoquant les arcs-boutants qui soutiennent la structure massive et les gargouilles qui veillent sur les lieux, conçus à la fois pour effrayer les mauvais esprits et pour évacuer l’eau de pluie.
— Tu sais, cette cathédrale a été un chef-d’œuvre de l’architecture gothique depuis sa construction au XIIe siècle, expliqua Antoine. Elle a vu passer tant d’événements historiques, et pourtant elle demeure un symbole de paix.
En entrant dans la cathédrale, une fraîcheur bienfaisante nous enveloppera immédiatement. L’atmosphère à l’intérieur était solennelle et apaisante, une tranquillité qui semblait suspendre le temps. Les visiteurs parlaient à voix basse, respectueux de la grandeur du lieu. Nous avancions dans la nef principale, entourés par la pénombre douce qui régnait sous les voûtes élevées. Des fidèles étaient assis sur les bancs, certains en prière silencieuse, d’autres écoutant une messe qui se déroulait plus loin.
Les vitraux colorés projetaient des motifs lumineux sur les murs de pierre, créant un jeu de lumière presque magique. Antoine, observant ma réaction, me sourit doucement et me conduisit vers une petite chapelle latérale où brûlaient des cierges. Nous nous assîmes en silence, chacun plongé dans ses pensées.
Cette visite à la cathédrale fut un moment de réconfort dans une journée chargée d’émotions. Grâce à Antoine, j’avais pu revisiter mon passé tout en trouvant un peu de sérénité dans le présent. Tandis que nous quittions Notre-Dame, je savais que cette journée marquerait un tournant dans ma vie, un pas vers la guérison et la paix intérieure. La paix de l’endroit m’enveloppait, et pour la première fois depuis longtemps, je me sentais réellement en sécurité, comme si les murs anciens de Notre-Dame protégeaient mon âme blessée.
Je réalisai alors que la présence d’Antoine à mes côtés était devenue plus qu’un simple réconfort. Il était devenu mon confident, mon soutien le plus proche, et en ce moment précis, je sentais que notre lien était plus fort que jamais. Ses bras autour de moi, sa voix apaisante, et sa compréhension inébranlable avaient créé un espace où je pouvais enfin me sentir en paix. Je serrai sa main, reconnaissante de l’avoir aujourd’hui dans ma vie, et consciente que cette journée marquait non seulement un tournant dans mon deuil, mais aussi dans notre relation, qui devenait de plus en plus profonde, à la fois sentimentalement et physiquement.


  • Ghislaine Victor

Cette porte, la beauté de son âge, les fissures qui la parcouraient telles des rides d’expression, me faisait penser à une vieille dame oubliée. Ce n’était pas la première fois que mes pas me menaient jusqu’à elle, mais c’était la première fois que je m’arrêtais pour l’observer vraiment. J’avais l’impression de dialoguer silencieusement avec la gardienne d’un temps révolu. Tout respirait la décrépitude. Elle se situait dans une impasse peu fréquentée que j’empruntais habituellement car les fragrances des fleurs alentour créaient une sorte de retraite apaisante qui masquait la pollution ambiante. J’aimais m’oublier dans sa fraîcheur alors qu’un léger vent soufflait son haleine tiède de fin de journée. Je m’étais adossé au mur d’en face et prenait le temps d’une contemplation profonde. Je l’imaginais flambant neuve, rehaussant de son éclat une maison fière et droite dans laquelle une famille bourgeoise allait s’installer. J’entendais les éclats joyeux des voix excitées par le bonheur de la nouveauté, l’orgueil d’habiter une maison neuve à deux étages. Je voyais les enfants courir sous mes yeux en criant et les parents heureux mais fatigués qui les sermonnaient d’être plus calmes. Alors que j’étais au milieu de ma rêverie, je vis la porte s’ouvrir et une vieille femme se diriger vers moi.
« Cela fait un moment que je vous observe du haut de ma fenêtre, la maison est à vendre vous savez. Je n’ai pas de descendants et j’arrive à la fin de mon séjour ici bas. Voulez-vous entrer ? »
Surpris par le style direct et audacieux de cette grand-mère ; je restais sans voix.
« Décidez-vous, je n’ai pas toute la soirée ! Qui sait ? C’est peut-être pour ce soir mon grand passage. »
Ces derniers mots ne m’incitaient pas à la suivre, et si elle décidait de rendre l’âme en ma compagnie ? Comment est-ce que j’expliquerai cela à la police ? Décidément, la raison me dictait le repli. Mais ce soir-là, je n’avais pas envie de l’écouter, ce soir-là je me sentais un brin téméraire. Que pourrait-il m’arriver de pire ? Un mauvais repas ? La déception de découvrir ce qui se cachait derrière la porte ?
Quand la vie vous envoie des invitations inattendues, n’est-il pas de bon ton d’y répondre ?
Je pris le parti de suivre mon hôte, et gravis derrière elle les marches antiques qui montaient à sa demeure.
Lorsqu’elle poussa la porte, une odeur de livres et de ragoût s’imposa à mes narines. Un assortiment particulier d’odeurs. J’adorais les livres, ils étaient mes compagnons de route depuis l’enfance. En franchissant le seuil j’eus la sensation de pénétrer dans un autre monde. La lumière déclinante de ce début de soirée éclairait doucement le logis. Elle alluma quelques lampes et je découvris des murs tapissés de livres de toutes sortes. A mon étonnement, il n’y avait pas de poussière sur les étagères des multiples bibliothèques. Elle leva vers moi un regard complice.
« Vous aussi vous les aimez ? Ils racontent l’histoire de ma vie. Sans eux, je ne sais pas comment j’aurais traversé toutes ces années, tous ces chagrins et toutes ces joies. »
Les larmes me montèrent aux yeux, ses paroles résonnaient en moi. J’avais moi aussi trouvé refuge dans la littérature, j’avais moi aussi essuyé pas mal de tempêtes parsemées d’accalmies. Et chacun à sa façon racontait également ma vie.
Ce soir là, nous n’échangeâmes pas un mot de plus. La présence de tous ces témoins suffisait à remplir le silence qui s’installa. Nous partageâmes un repas frugal mais délicieux. Je fis la vaisselle comme j’en avais l’habitude quand ma grand-mère m’invitait chez elle. Nous nous installâmes dans son salon avec un livre en main. Elle me fit la lecture de certains passages qui l’émouvaient particulièrement, j’en fis de même. Ce fut le début d’une amitié particulière. J’aimais me rendre chez elle à l’improviste. Le dîner était toujours prêt mais nos soirées furent moins silencieuses. On s’apprivoisa. Elle me raconta ses amours, ses chemins, ses destinées. Je lui racontai les miens.
Et puis un soir, la porte resta close. Une main froide se referma sur mon coeur. Elle était partie sans m’avertir. Je ressentis une vague de tristesse s’emparer de mon âme. Je repartis hébété en trébuchant. Je marchai longtemps dans la ville repassant le film de ces derniers mois. Je savais qu’elle était au bout de son parcours, mais je m’étais imaginé naïvement qu’elle ne s’en irait pas si vite. Quelques jours plus tard, on frappa à ma porte. J’avais hérité de ses bibliothèques. Elle serait toujours à mes côtés car ses fidèles compagnons poursuivraient le récit de ses mondes intérieurs. Les yeux humides, j’ouvris un carton, je saisis un livre au hasard et m’asseyant à même le sol, entrepris d’explorer une facette de mon amie disparue.


  • Christophe Sendron

Je suis, ce que certains appellent un contemplatif, un oisif même parfois. Cela dépend de l’humeur de celui qui me définit. J’aime me promener partout où la vie me mène, en ville ou en campagne, je profite de tous les endroits qui me sont offerts.
Autant le mystère est vite percé quand je longe un barbelé bordant une prairie, autant les murs des façades des maisons gardent le leur.
Il fait bon ce soir entre ces parois de pierre et de ciment, l’air frais s’y engouffre et refroidit les badauds. Le badaud, devrais-je dire, je suis seul dans cette rue déserte qui ne l’est plus grâce à moi.
Une porte répond à une autre, le pair défit l’impair dans un agencement presque parfait. Le chiffre 2 ouvre le bal de concert avec le 1, s’en suit un enchaînement logique jusqu’à ce qu’une façade trop longue ou trop courte casse la symétrie. Si bien que le 7 trouve pour vis à vis le 10 au lieu du 8 que la suite logique de l’urbanisme parfait aurait sans doute souhaitée.
Peut-être que je fantasme ce parfait, je l’espère à chaque coin de rue, quand je reprends mon souffle avant d’entrer dans une autre, plein d’espoir.
Je laisse mes yeux flâner tranquillement, ils dérivent du trottoir jusqu’aux toits des maisons alignées et admirent les encadrements de portes faites de pierres tallées finement.
Le temps et les années sont passés par là bien sûr, l’équilibre et l’alignement parfait des fossiles s’en retrouvent un peu bousculés, mais l’harmonie reste présent et le charme rustique opère encore sur moi.
Des murmures se font entendre à travers les fenêtres des rez de chaussées ou des premiers étages. Parfois, je perçois un mot sorti plus fort que les autres, d’une bouche énervée ou d’un être un peu sourd, la différence est difficile à observer à hauteur de bitume. Souvent, je capte la douleur et la fureur, la bienveillance et l’amour sont plus discrète, moins tapageuses.
Cette rue est harmonieuse dans l’ensemble, les porches se ressemblent et le bois des portes est fait de la même essence. C’est joli et triste du même grade, la fantaisie est absente de la chaussée.
J’avance de deux en deux comme le prévoient les règles de l’urbanisme, ainsi je me place devant le numéro 33 en essayant dans un jeu puéril, de deviner son voisin de palier. Je joue le 38 prenant en compte le décalage de début de rue. Je regarde et constate que les pairs ont pris beaucoup d’avance, le 46 me fait face. Le souci de ce genre de jeux, quel que soit l’âge, est la lassitude, surtout quand on perd. Je suis tiré de cet état par une voix féminine sinon poussée au maximum, d’une puissance suffisante pour affirmer que la personne à qui elle s’adresse va devoir trouver très vite des arguments et des bons.
« Ça suffit Martin, tu me prends pour une conne ? ».
D’un coup, une idée me vient. Il me prend l’envie de m’intéresser aux noms apposés aux murs des maisons mitoyennes, les chiffres m’ont lassé, place aux lettres. Guillaume MARTIN est inscrit sur la boite aux lettres, Martin est donc un nom de famille. Quand on en arrive à s’invectiver en usant du nom de famille et non du prénom, c’est que l’affaire est grave. Martin, tu es dans de beaux draps, ai-je envie de crier, mais je ne vais pas jeter de l’huile sur des braises déjà bien destructrices.
L’air frais salvateur devient froid, je me colle plus encore aux parois des maisons qui me renvoient la chaleur accumulée durant la journée ensoleillée. Je marche sans but, abrité par ces colosses minéraux, je me sens protégé comme les tuniques bleues dans un fort Randall, du moins selon la perception que j’en ai. Mais protégé de quoi ? Le danger, parfois provient de l’intérieur, pas vrai Martin ? Me voici à mi-rue, je devine l’angle plus que je ne le vois encore, je suis lassé de tous ces identiques. Partout les mêmes pierres, les mêmes portes, les mêmes fenêtres, les mêmes gens peut-être. Le dicton dit – Qui se ressemble, s’assemble – cette rue y fait-elle exception ?
Il est temps de rentrer, je me connais, quand je commence à me poser dix mille questions, ce n’est pas bon signe, je deviens aussi barbant que ces murs droits.
Mon œil est attiré vers un imprévu dans cet univers si prévisible, une porte plus massive, plus ancienne sûrement me défie de sa puissance. Les pierres qui la bordent indiquent sa robustesse, donnent à cet ensemble une impression de force. Des petites gargouillent viennent cependant atténuer le coté belliqueux de l’édifice, comme si les propriétaires voulaient à la fois signifier leur hospitalité et leur souhait de ne pas se laisser importuner par des personnes de mauvaises intentions.
Je me rapproche, me colle à la porte en essayant, de façon très impolie, de regarder à travers la fente servant de boite aux lettres, ce qui pouvait bien se cacher derrière ce robuste morceau de bois. Je ne vois rien tant l’obscurité du dedans rivalise avec la pénombre de dehors. Cette maison, est-elle abandonnée ? Aucune lumière ne s’en échappe et aucun son ne vient troubler la quiétude du lieu. Pourtant, cette porte bien que vétuste, semble être bien entretenue, son seuil est fraîchement nettoyé et ses gonds bien graissés.
Je scrute partout, gagné par une curiosité sublimée tant je devrais ne rien en avoir à faire de cette porte ni même de cette rue, rien, aucun nom ne figure nulle part.
Si le propriétaire s’évertue à demeurer discret concernant son nom, il semble soucieux d’afficher le numéro de son adresse. Le nombre 55 est inscrit trois fois sur la devanture, en petit à gauche de la porte, en plus gros sur sa partie droite. Comme si cela ne suffisait pas, un panneau de bois brut, plaqué sur la façade, sur lequel est rappelé encore une fois ce nombre, s’offre fièrement à la vue des passants.
Devant cette énigme que je me propose à moi-même, je triture ce nombre et le dissèque sans limite. En additionnant, puis en multipliant les deux chiffres qui le composent sans en tirer quelque chose de probant, je me suis pourtant persuadé qu’un mystère entourait ce nombre palindrome. Lassé une nouvelle fois, mais dans l’incapacité de m’avouer vaincu, je décide dans un ultime essai de soustraire entre eux, les deux 5 du nombre 55. Ouf, le zéro apparaît dans mon crâne, ce zéro qui annule tout, qui fait que j’efface cette porte, ces pierres, ce trou noir par lequel je n’ai rien vu, cette rue austère et mal éclairé qui me fait d’un seul coup penser de mauvaise foi, que le 55 n’était plus là.
Tiens ! Tu es revenu mon petit Pompon, tu as faim ? Les souris ont été plus malines que toi aujourd’hui apparemment.
Mince ! Où ai-je mis mes clefs ? Ah, elles sont là, je vais pouvoir te donner à manger, il faudra quand même que je me décide un jour à mettre mon nom sous le numéro 55.


  • Flavio Figueiras

Ma nuit, écourtée, semblait s’étirer dans une lente agonie. Le cadran numérique de mon téléphone, complice de ma procrastination, affichait des chiffres accusateurs alors que je m’enfonçais dans l’abîme virtuel de distractions stériles. L’illusion que mon devoir avancerait de lui-même se dissipait lentement, balayée par l’apparition menaçante du temps qui s’écoulait inexorablement.
Les études me laissaient un goût amer dans la bouche. Elles étaient un fardeau que je portais avec résignation, condamné à trimer dans l’ombre de mes propres ambitions.
C’est dans l’étreinte étouffante de ma solitude que je décidai de m’évader, d’errer dans les ruelles embrumées de mon quartier. Une fugue solitaire, échappatoire éphémère à la pression étouffante qui pesait sur mes épaules.
Et là, au détour d’une rue, surgit l’énigmatique silhouette de ma voisine. Elle était une apparition, une éclipse de beauté dans la noirceur banale de mon quotidien. Ses traits délicats semblaient avoir été sculptés par les mains mêmes des dieux, et ses yeux, étoiles dansantes dans l’obscurité de la nuit, m’ensorcelaient.
Le piano, instrument de ses nuits blanches, résonnait encore dans les méandres de mon esprit embrumé. Si seulement je pouvais dompter ces touches d’ivoire et d’ébène, offrir à son âme mélodique le réconfort de mes propres accords. Mais hélas, mes mains, malhabiles et incapables, étaient des outils rudimentaires dans ce jeu de séduction subtil.
Pourtant, malgré ma désolation, une lueur d’espoir vacillait dans les ténèbres de mon désir. Ouvrir mes livres, c’était un début, un pas timide vers la lumière. Un témoignage de ma détermination à ne pas sombrer dans l’abîme de l’ignorance.
Mais cette modeste vertu, aussi honorable soit-elle, était-elle suffisante pour attirer l’attention d’une femme aussi énigmatique, aussi envoûtante que ma voisine ? Dans le reflet troublé de mon propre regard, la réponse se dessinait, incertaine et fragile comme un fil de soie dans le vent.
En arrivant au bout de ma rue, j’opérai un demi-tour jusqu’à ce que j’aperçoive la porte 55, ornée de ce numéro gravé dans le bois massif. Cette grande porte, encadrée par un épais mur de pierre, évoquait une présence mystérieuse, presque intemporelle. Depuis mon arrivée, je n’avais jamais vu âme qui vive dans cette propriété.
Un écriteau portant l’injonction « Interdit d’entrer » pendait de rubans défraîchis. En essayant de regarder à distance par les fenêtres poussiéreuses, on ne percevait rien d’autre que l’obscurité insondable. La maison semblait abandonnée, comme le témoignait le toit délabré et les volets claquant sous le souffle du vent.
Cette demeure, telle une sentinelle silencieuse, défiait les curieux avec son mystère. Les pierres usées et les lierres rampants chuchotaient des secrets oubliés, des histoires ensevelies sous les couches du temps. Elle était un vestige d’un passé révolu, figé dans une mélancolie taciturne.
Je m’éloignai de cette porte après avoir fait mon tour habituel, je rentrai chez moi en tournant pour rejoindre ma rue, je me retournai quand je vis une silhouette passer sous les rubans, ouvrir la porte et s’y introduire, cela m’intriguait je restai quelques minutes à attendre un mouvement mais rien ne se passa, comme si personne n’était entré, je décidai de rentrer un devoir m’attendait.
La nuit avait été plus reposante que la précédente. Les mêmes sons du piano m’avaient réveillé tôt ce matin. Aujourd’hui, j’avais décidé de prendre mon courage à deux mains et d’aller parler à cette pianiste mystérieuse.
Lorsque je sortis pour ma balade quotidienne, tentant de fuir le stress écrasant de ce devoir, je la croisai, comme à mon habitude. Elle était vêtue d’une magnifique robe de soirée noire, son élégance contrastant avec la simplicité de notre rencontre matinale.
Je lui dis d’une voix tremblante mais sincère :
« Salut, je suis ton voisin d’à côté. J’habite juste là, à gauche. Je voulais te remercier pour ces magnifiques morceaux de piano que tu joues. »
Elle sourit légèrement, un éclat de surprise dans ses yeux :
« C’est gentil, merci beaucoup. »
Je perçus une légère hésitation dans son ton, comme si je l’avais dérangée. Mais je pris mon courage à deux mains :
« Ces mélodies… elles sont envoûtantes. Est-ce que tu joues juste pour toi ou est-ce que tu donnes des concerts ? »
Elle soupira doucement, son regard se perdant dans un lointain rêve :
« J’aimerais bien, mais malheureusement, ce n’est que dans mes rêves. »
Je sentis une vague de tendresse m’envahir :
« Il faut croire en ces rêves, tu sais. Parfois, ils ont une façon étrange de devenir réalité. »
Son sourire s’élargit, éclairant son visage d’une douce lumière :
« Je ne dirai jamais le contraire. Merci, vraiment. »
Nous restâmes là, quelques instants suspendus dans le temps, partagés entre les mots et les silences, les rêves et les réalités
« Où vas-tu habillée ainsi ? »
« Vivre mon rêve. »
Sur cette dernière phrase, elle partit. Je n’avais pas bien saisi ses mots, je n’avais rien pu ajouter. Mon cœur battait plus fort, empli d’un mélange de confusion et de douce mélancolie.
Casque sur les oreilles, vêtu d’un simple jean et d’un tee-shirt blanc, je traînais un air fatigué, témoin de mes nuits agitées. La rue où je résidais était d’un calme apaisant, une voie à sens unique qui limitait le trafic et favorisait la tranquillité.
Comme à mon habitude, j’atteignis la porte du numéro 55. Rien n’avait changé. Résigné, j’opérai un demi-tour et, en arrivant au bout de la rue, je me retournai une dernière fois. Contre toute attente, une silhouette mystérieuse s’introduisit furtivement dans la propriété, ouvrit la porte et la referma aussitôt. Intrigué, j’avançai rapidement pour mieux observer la scène. Mais à mon arrivée devant la propriété, tout semblait inchangé, comme si rien ne s’était passé.
Pourtant, je n’avais pas rêvé. Quelqu’un s’était bel et bien introduit à l’intérieur. Je n’avais pas eu le temps de voir son visage, ni de déterminer si c’était un homme ou une femme. Tout ce que j’avais distingué était une silhouette, d’environ 1m70, avec de longs cheveux et vêtue d’un manteau long. Qui cela pouvait-il être ?
Pour la première fois je décidai de passer les bandes « interdit d’entrer » et je toquai à la porte.
Rien ne se passa. J’attendis plusieurs minutes, mais aucun mouvement ne se fit entendre derrière cette porte. Pris d’un doute, je décidai de vérifier si elle était fermée à clé. Avec appréhension, je tournai la poignée : la porte ne résista pas et s’ouvrit en un léger grincement. Devant moi, le mystère de la porte 55 venait de s’éclaircir.
La salle dans laquelle j’entrai était plongée dans le noir complet. On ne distinguait rien, absolument rien. Était-ce donc cela, le mystère de la porte 55 ? Un vide obscur et insondable. Soudain, une douce mélodie arriva à mes oreilles, une mélodie familière qui éveillait en moi de tendres souvenirs. Peu à peu, je me laissai emporter par ces notes enchanteresses, plongeant avec délice dans cet océan sonore.
Puis, elle apparut. Une femme merveilleusement belle dans sa longue robe noire, assise devant un piano, surélevé sur une petite scène. Un flot d’inconnus l’observaient, captivés, tandis qu’elle jouait des notes envoûtantes. Nos regards se croisèrent, et le temps sembla s’arrêter. Mon regard resta suspendu au sien, et ainsi s’écoulèrent quelques minutes. À la fin de sa prestation, la foule l’ovationna.
Profitant de l’agitation, je me glissai discrètement vers elle. Lorsqu’elle me vit, elle se pencha et me murmura à l’oreille :
« Tu as trouvé la porte de mon plus grand rêve. »


  • L. Moreau

Lettre n°18
Il est quinze heures. Je suis dans le train. Autrefois, je t’aurais envoyé un message pour te prévenir que j’arrivais dans quelques heures. Et tu m’aurais attendue sur le quai. Tu aurais insisté pour porter ma valise. Et puis nous aurions pris le métro ensemble. Tu m’aurais dit combien tu aimes Paris et j’aurais ri en pensant à ma douce campagne. Puis nous serions arrivés devant chez toi. Devant la grande porte en bois abîmée du 55 de la rue Vignon. Tu aurais fait semblant d’avoir perdu tes clés. Tu aurais sonné au cas où un fantôme voudrait bien nous ouvrir. Tu m’aurais regardée en me demandant ce qu’on allait bien pouvoir faire. Puis tu aurais palpé tes poches et tu aurais fait semblant de t’émerveiller en attrapant ton petit porte-clé acheté en Corse. Tu aurais passé ton badge sur l’interphone et tu aurais poussé la grande porte en bois qui se serait lentement ouverte dans un long grincement. Nous nous serions avancés dans le hall sombre et tu te serais retourné pour vérifier que la porte s’était correctement refermée. Tu m’aurais dit de passer devant et nous aurions monté le petit escalier en bois jusqu’au premier étage. Je me serais arrêtée devant la porte de l’appartement 13, celui dont la sonnette est ornée d’un petit autocollant représentant un oiseau bleu. Et puis tu aurais enfoncé la clé dans la serrure et quand la porte se serait ouverte tu te serais écrié : « Bienvenue à la maison ma fille ! ».
Mais aujourd’hui, personne ne m’attendra à la gare. Je ferai le trajet seule et je ne sonnerai pas à l’interphone. Je sortirai les clés que j’ai récupérées de mon sac et je me dirigerai directement jusqu’à l’appartement 13. Je respirerai profondément avant de tourner la poignée de la porte puis je pénétrerai chez toi en silence. Et je ne pourrai pas m’empêcher de ressentir ce petit pincement au cœur devant le vide de cet appartement. Je trouverai qu’il y manque de la chaleur humaine, qu’il y manque de toi. Alors, je m’empresserai de refermer la porte avant d’essuyer une goutte d’eau salée sur ma joue. Puis je déposerai mes affaires et avancerai lentement jusqu’au salon. Et je commencerai à trier tes affaires. Je m’arrêterai sur quelques bons souvenirs de toi et mes yeux brilleront sur certaines photos que tu auras gardées dans la grande commode en bois. Et puis j’aurai besoin de faire une pause. J’irai me faire couler un café dans la cuisine puis je m’assiérai dans le canapé. Et je penserai à toi. J’aurai envie de te parler. De te demander comment faire sans toi et combien d’étapes aussi dures que celle-ci il me reste encore à traverser. Et je te chuchoterai : « Où es-tu ? Ta fille t’attend. ».
Il est quinze heures, je suis dans le train, et comme toujours, je pense à toi.


  • Amandine Marval

Cours de 9h30 : Iris
Devant la grande bâtisse à la façade austère, Iris sent son cœur ralentir. Au signal convenu, Iris pénètre dans le vestibule. Le son étouffé du piano détend imperceptiblement son corps épuisé. Il faut dire qu’entre son travail de DRH et ses trois enfants, les journées ressemblent à une succession de marathons. Dans ce chaos quasi permanent, cette heure hebdomadaire est sa bouffée d’oxygène.
Elle constate que Clara, comme à l’accoutumée, est assise dans le fauteuil crapaud en velours ocre, à proximité du piano. Iris a toujours été impressionnée par la position millimétrée du fauteuil. Suffisamment proche pour superviser l’exécution de la partition, mais assez éloigné pour éviter une promiscuité excessive pouvant causer un malaise.
Clara lui sourit. Iris n’a jamais su lui donner d’âge et n’a jamais osé lui poser la question. Son visage est constellé des signes du temps pourtant l’éclat vif de son regard lui donne l’air d’une jeune fille. Ses cheveux bruns et lisses, brillent comme le plumage d’un geai.
Iris dépose sa partition de Franz Liszt « rêve d’amour » sur le pupitre. Ce morceau de musique l’a toujours fascinée et le titre poétique, hypnotisée. Cela lui rappelle ses quinze ans, lorsqu’elle écoutait dans son baladeur cette mélodie douce et puissante à fois. Il lui semblait alors que ses rêves étaient à portée de main.
Clara la regarde, un sourire aux lèvres l’invitant à jouer. Les premières notes retentissent emportant Iris dans une rêverie contemplative. Les doigts d’Iris sont souvent hésitants et les accords pas toujours exacts mais l’élève comme la professeure n’en tiennent compte. Là n’est pas l’essentiel.
Comme chaque semaine, les pensées d’Iris se dirigent vers son passé. Elle analyse ses souvenirs au son de la mélodie. De quoi rêvait-elle jeune-fille ? De Prince charmant et d’histoires à l’eau de rose ? Pour elle, le conte de fée a tourné court avec ce traitre de Yann. Son majeur se positionna sur un fa au lieu d’un mi. L’accord décadent coupa court à son songe.
Clara, lunettes demi-lunes au bout du nez, lui désigne l’accord mal exécuté. Iris reprend le morceau deux portées plus tôt. Ses souvenirs reviennent en boomerang. Elle se rappelait le jour de son mariage avec Yann. Elle avait vingt-sept ans et était rayonnante. En comparaison, elle avait l’impression d’être devenue un pachyderme mal dégrossi. Yann lui avait tout donné : une belle vie, trois enfants merveilleux, une villa sur les hauteurs de la ville. Mais surtout, il lui avait tout pris, sa jeunesse et pire que tout, ses illusions. Elle avait cru à cette histoire, à l’amour éternel. Devant les marques d’attention de Yann, comment aurait-elle pu se douter que ce qu’elle considérait comme de l’amour n’était que l’expression de sa culpabilité. Elle se souvenait, dans un flou encore trop précis à son goût, de ces photos retrouvées sur le smartphone de son mari. Les photos de cette femme dans des positions lascives l’avaient fait vaciller. Les réponses de Yann, en retour, étaient non-équivoques.
Malgré ces preuves accablantes, ce dernier lui avait juré ses grands dieux qu’il ne s’était rien passé « In Real Life ». « On en est donc là » pensa-t-elle, en cette époque de connexion à outrance.
Rien n’est réel, même les échanges de photos et de messages quasi-pornographiques se retrouvent être une distraction presque saine. Malgré leur tentative de colmater les brèches, le couple a pris l’eau et leur séparation formalisée depuis peu.
Elle tapa rageusement sur le clavier comme pour évacuer une colère restée enfouie trop longtemps.
Clara, n’est pas dupe et ressent, sans pouvoir se l’expliquer, les émotions de son élève. Avec une précaution infinie, elle frôle sa main délicatement pour apporter un peu de douceur à cette belle personne. Iris, surprise, constate sur l’horloge murale que l’heure de cours est déjà terminée.
Les deux femmes se sourient avec bienveillance avant qu’Iris regagne le vestibule.
Une tasse fumante de thé matcha en mains, Clara se demande comment sera son nouvel élève.
Cours de 10h45 : Pedro
Devant la bâtisse, un homme, à la silhouette athlétique, partitions en main, paraît troublé devant l’interphone.
Comme si elle avait ressenti son hésitation, Clara vient l’accueillir sur le seuil de la porte, un sourire encourageant aux lèvres. Le précédant dans la pièce où trône le piano à queue noir laqué, elle l’invite à s’asseoir face à elle. D’un geste doux, elle saisit les partitions et découvre un recueil de Beethoven. La première partition est celle de « la sonate au clair de lune ». Un sourire vient éclairer le visage de la femme, faisant ressortir son regard brun intense visible malgré son épaisse monture noire.
Pedro face à Clara est décontenancé. On lui avait vanté l’originalité de la Professeure. Mais en cet instant, il est clairement mal à l’aise. Lui, habitué à une grande volubilité en raison de ses origines latines, est déconcerté par le calme olympien de la pianiste.
Clara, le fixe intensément l’invitant à la confidence. Il saisit la perche tendu et débite les raisons pour lesquelles il se trouve ici : son travail d’Urgentiste, prenant et stressant, sa femme qui le quitte pour un homme plus jeune, et cette impression de vide qui le submerge ces derniers temps. Lorsqu’il reprend son souffle, il est le premier surpris de sa facilité à se confier. Il n’en comprend pas encore les raisons, mais cette femme possède une capacité d’écoute hors du commun, tant par son regard que par sa gestuelle. Lui, si ténébreux et secret malgré sa décontraction apparente, se sent déjà, légèrement apaisé.
Clara l’invite d’un geste doux à la suivre jusqu’au piano. Elle s’installe sur le fauteuil élimé. Pedro n’a pas joué depuis des années, il présente ses excuses pour les fausses notes inévitables dans une désinvolture feinte. La professeure, hochant la tête, le rassure et ferme les yeux pour l’inviter à l’imiter.
Les doigts de Pedro retrouvent leurs marques sur le clavier délaissé tant d’années. La sonate résonne, non pas sans quelques dissonances. Mais Pedro, les yeux toujours clos se laisse bercer par la mélodie nostalgique. Depuis quand a-t-il perdu ses rêves et, surtout, l’espoir que tout s’arrange ?
A la fin du morceau, Clara constate que les yeux de Pedro sont baignés de larmes. Elle sait combien ses larmes seront réparatrices et cicatriseront chaque plaie de son cœur.
Epongeant ses yeux humides, Pedro ne se sent pas mal à l’aise. Pourtant, son père lui a assez répété qu’un homme ne doit pas pleurer. Mais, dans cet espace sacré, les larmes comme les émotions ne sont pas proscrites mais ont toute leur place.
Pedro, encore ému par ce qu’il vient de vivre salue la Professeure d’un théâtrale baisemain. Clara rosit de ce geste suranné qui lui rappelle les jolis films en noir et blanc qu’elle affectionne tant.
La rencontre.
Dans le vestibule, Iris reste interdite apercevant cet homme sortir de la salle. Gênée, elle justifie sa présence mentionnant l’oubli de sa partition. Pedro la regarde intensément. Il trouve cette femme belle d’autant plus qu’elle semble l’ignorer.
Il souhaite prolonger ce moment suspendu et lui indique en plaisantant qu’il est tellement bavard que Clara n’a pu placer un mot. Surprise et amusée, Iris lui répond qu’elle non plus n’a jamais entendu le son de la voix de Clara.
Hésitants, le sourire aux lèvres, les deux élèves regagnent la sortie et referment la porte de la bâtisse. Le fracas fait vaciller la plaque en laiton sur laquelle est gravée« Clara N’Guyen, Piano-Thérapeuthe».



A bientôt 💋

3 réflexions sur “Participations au Rendez-Vous des Plumes – Mai 2024”

  1. #marina Leridon, La lectrice :j’ai beaucoup aimé ce texte. L’histoire de l’arrière grand mère est très bien racontée, j’aurais eu envie d’en lire un livre entier. J’ai moins aimé la fin.

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