✍ Thème-guide de février : 58 secondes
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⭐ Inspiration n°1
- Chloe Boatowner
Aujourd’hui est un jour spécial, lumineux, léger. Aujourd’hui est libérateur et insouciant. Kelly se balade à vélo sur La Place aux Herbes. Le sourire aux lèvres, un pan de sa robe voletant au gré du vent, elle savoure l’instant. Kelly se sent enfin délestée de ses galères passées. Elle a déménagé, changé de travail, troqué ses mauvaises habitudes pour un mode de vie plus sain. Kelly a évolué. Elle s’accepte enfin et savoure les petits plaisirs de la vie. Kelly est aujourd’hui. Aujourd’hui est Kelly.
Tuy Nga Brignol
Les Cycles de la Nature – Le renouveau des saisons
Le renouveau et le pouvoir de se laisser inspirer par les quatre saisons sont réunis dans les cycles de la Nature. Ombres et lumières s’enchaînent. Le printemps est l’une des saisons les plus attendues de l’année par la majorité des gens.
La saison printanière arrive progressivement et se mêle doucement à la fin de l’hiver.
Le printemps pointe le bout de son nez. La saison du renouveau tant attendue après le froid de l’hiver est enfin arrivée.
C’est le moment où la terre se réveille de son sommeil hivernal.
Le printemps marquant traditionnellement le renouveau dans la Nature, se caractérise par un radoucissement par à-coups de la température, par la fonte des neiges…
La nature s’éveille, les graines commencent à germer, les jours rallongent. L’hiver s’efface, la température remonte, et la Nature sort de sa coquille. Les animaux sortent de leur hibernation. Les fleurs éclosent, les oiseaux gazouillent….
Etymologiquement, le premier temps (prin-temps) est la saison du renouveau. C’est par essence la saison de transition, des beaux jours, des amours et de l’énergie.
Les oiseaux migrateurs reviennent. Les journées commencent à s’allonger, les températures se réchauffent. C’est la période où la nature se réveille. Le printemps est là ! Que du bonheur …
Les jardins reprennent des couleurs, au sens propre comme au figuré.
Synonyme de renaissance de la nature, c’est le moment propice aux plantations du jardin et du potager. Une période de création et de renouveau pour la végétation. Quelle jolie saison marquée par le retour de la verdure, la floraison des fleurs et le chant des oiseaux.
Les cycles qu’imposent les saisons à la Nature prévalent tout autant pour le genre humain. Saison de renouveau et de renaissance, le printemps sonne le début de la période qui requinque bien des gens qui avaient la mine basse.
L’envie de bouger, de faire des choses est à nouveau au rendez-vous. C’est le bon moment pour prendre un nouveau départ.
Sortir de l’hiver avec des idées fraîches et une envie de renaissance personnelle, remettre son corps et son âme en résonance avec l’Esprit des saisons.
Entre renouveau et optimisme, le printemps nous inspire la vie, la bonne humeur et la spontanéité. Comme la nature qui renaît, nous aspirons à des changements.
Profiter du vent de renouveau qui souffle au printemps pour lancer de nouveaux projets, pour créer et se réinventer. Initier le changement, la vie en plus joli.
Et vous, comment exprimez-vous le renouveau et la gaieté qu’inspire le printemps ?
- Philippe Floriot
Boucle infernale
Je ne suis jamais allé aussi loin dans le jeu. J’ignore depuis combien de temps j’erre dans ce bois à tourner en rond. Ce que je sais, c’est que je dois sortir. Le temps presse. Les sentiers se croisent et sinuent autour des troncs qui se ressemblent tous. Pas d’affolement, je me pose et réfléchis. Le dernier indice : aller vers le sud. Je me fie au soleil dont les derniers rayons filtrent au travers des hautes futaies. Je finis par atteindre la lisière et sors du sous-bois, d’un premier coup d’œil je découvre ce qui m’entoure, je sais que le temps joue contre moi. Au fond du parc, un château ; genre dix-huitième siècle. Une immense façade en pierres blanches flanquée de deux tourelles de chaque côté. Un toit en ardoise, des baies vitrées qui semblent donner sur des salons. Il ne me reste que quelques minutes pour terminer cette nouvelle partie dont je découvre les règles au fur et à mesure que j’avance. J’en ignore encore la finalité, les indices se dévoilent en cours de jeu. Je traverse l’espace herbeux qui me sépare de l’allée centrale. Je prends une grande respiration, plus pour évacuer le stress qui s’empare de moi que pour me préparer à courir. Je m’élance en direction de l’imposante bâtisse d’où me parvient à présent une lancinante musique. Le crissement de mes pieds sur le gravier blanc fait écho aux battements de mon cœur qui s’emballe, la course, l’angoisse de ne pas arriver à temps, la pression de ce jeu que j’ai du mal à interpréter. Je monte les quatre marches du perron. Comme par magie, le battant de l’imposante porte tourne sur ses gonds sans que j’aie à intervenir. Face à moi se dévoile un grand hall carrelé d’un damier. Deux colonnes décorées de stuc doré encadrent un escalier monumental qui mène aux étages. La musique se fait plus puissante et semble venir de ma droite. Je me laisse guider. Un passage surmonté d’une voûte semble mener à un des salons, je m’y engouffre, toujours pressé par le temps. Je sais que chaque seconde me rapproche d’une fin inéluctable. Le souffle court, un sentiment de mort imminente m’envahi, je dois impérativement trouver la sortie avant l’échéance du chronomètre. Je trouve que le maître du jeu a fait fort cette fois-ci. L’angoisse monte encore d’un cran. Avec inquiétude j’ouvre la porte sans trop savoir ce que je vais trouver. J’aperçois une dizaine de personnes, masquées, un verre à la main. Aucun ne parle. Une situation qui vient rajouter de l’anxiété. La musique, persistante semble suinter des murs. Je sors ma montre à gousset de la poche de mon gilet. . . Il ne me reste que 58 secondes pour arriver au but. Et cette musique venue de nulle part qui me poursuit. Les regards se tournent vers moi… Une sonnerie de téléphone retentit. L’appareil est à l’autre bout du salon. C’est une pièce de musée, un de ces engins en bakélite noire fixé à un mur avec un écouteur en laiton accroché sur le côté. Je me précipite pour décrocher, mais je m’en trouve empêché. Impossible d’avancer aussi rapidement que je le souhaiterais. J’ai l’impression de me débattre dans une mélasse invisible. Une distorsion de l’espace-temps ? Mes difficultés à marcher se doublent d’une déformation de la pièce qui semble s’allonger au fur et à mesure que je progresse. Les gens autour de moi sont comme figés, ils me regardent tous. Je devine un léger sourire sous leur masque. Je les imagine savourer mon échec prochain. La sonnerie du téléphone devient oppressante.
Je me réveille en sueur, le sentiment de peur persiste. Quel cauchemar ! Oppressé, J’entrouvre un œil et me redresse dans ce lit à baldaquin que je ne reconnais pas. Encore à demi ensommeillé, j’aperçois au pied du lit une silhouette qui me regarde immobile derrière son masque, un sourire en coin.
- Mots Dînette
S’élevaient quelques notes, légères et volatiles… joyeuses, pimpantes et clairettes, mais si douces ! Comme si elles voletaient à la manière du coton flottant dans l’air, petites notes fluettes de cette fin de journée d’été. J’étais bien, simplement moi. Silence. Apaisement… La paix était revenue, et je ne m’en aperçus qu’une fois la mélodie tue, ce sur quoi l’endormissement me prit presque, la nuit était tombée, le silence de la nuit avec lui. Douce impression de percevoir loin dans ce silence, l’écho minuscule et discret de la petite mélodie qui avait guidé ma journée, délicat refrain apaisant de quelques notes de piano, de quelques notes légères et volatiles qui s’élevaient…
- Marina Leridon
Le rendez-vous
Comme d’habitude, je suis en retard. Le rendez-vous dont va dépendre le reste de ma vie est dans deux heures.
À peine le temps de me préparer, descendre mes cinq étages, attraper le bus, prier pour qu’il n’y ait pas de bouchons et parcourir dix kilomètres.
Je suis surexcitée. Virevolte dans tous les sens. Complètement inefficace. Le stress a invariablement cet effet sur mon esprit. Ce qui, bien sûr, augmente encore plus mon angoisse. Un vrai cercle vicieux.
Heureusement, l’un de mes professeurs m’a appris une méthode infaillible. Enfin presque… Quand je suis dans cet état, je dois me poser sur un canapé, par terre, sur mon lit. Peu importe. Avec un morceau de piano. Toujours le même que j’écoute en boucle.
Le plus important : se tenir immobile, les yeux fermés. Compter jusqu’à cinquante-huit. Prendre une grande respiration et la bloquer trois secondes. Souffler. Bloquer trois secondes. Respirer normalement en comptant de nouveau jusqu’à cinquante-huit.
Et recommencer jusqu’à retrouver des battements de cœur raisonnables.
Je dois avouer que ça fonctionne plutôt bien… À condition d’avoir quelques minutes à moi.
Ce matin, je ne peux pas m’allonger un quart d’heure ou une demi-heure à attendre que mon corps (ou mon cerveau ?) veuille bien se calmer.
Tant pis, je m’accorde dix minutes.
Je m’oblige à me lever doucement. Surtout ne pas se précipiter. Tout avance beaucoup mieux dans la détente.
J’avale mon café froid. Me dirige vers la salle de bain. Mon rituel beauté est parfaitement organisé. Toujours les mêmes gestes pour ne pas me perdre en route : nettoyer mon visage, me laver les dents, appliquer ma crème de jour et un maquillage léger. Et terminer en domptant ma crinière couleur carotte.
Pour les vêtements, c’est généralement plus compliqué. Je peux bloquer jusqu’à une heure avant d’être satisfaite ! Mais ce matin, pas question de prendre autant de temps. Je garde le choix auquel j’ai réfléchi hier soir avant de m’endormir : la fameuse petite robe noire accompagnée de mon gilet moiré que j’adore. Des ballerines, noires également, feront l’affaire.
Ma psyché me renvoie une image assez flatteuse dont je vais devoir me contenter.
J’attrape mon sac à main, claque la porte, dévale trois marches et… remonte à toute vitesse. Je n’ai pas éteint la cafetière ! Ma clé enfin dénichée au fond de ma besace, je la tourne dans la serrure, me rue sur le bouton éclairé et ressort aussi vite.
L’arrêt de bus est au pied de mon immeuble. Inutile de préciser que je n’ai jamais essayé de conduire avec ce stress qui me pourrit la vie.
L’écran digital indique l’approche du véhicule dans huit minutes. C’est généralement exact. Ma montre me rappelle qu’il ne me reste que trois quarts d’heure pour rejoindre ma destination. Je commence à avoir chaud, à piétiner sur place. Certaines personnes me regardent, l’air étonné ou moqueur.
Enfin, je m’assieds sur un siège, loin des autres voyageurs. Mes écouteurs sur les oreilles avec l’incontournable morceau de piano en boucle. Yeux fermés, je tente la respiration qui me sauve si souvent.
Le trajet passe vite. Je descends et regarde autour de moi. Je me trouve dans une avenue bondée. Mon rendez-vous est au numéro deux. Les nombres sur le trottoir d’en face indiquent seize. J’ai un peu de marche à pied. Mais je suis zen. J’ai largement le temps.
Et surtout : j’arrive enfin à l’endroit où quelqu’un va pouvoir m’aider.
Je lis la plaque apposée sur le mur : « Alicia SATURNE – Psychologue clinicienne D.E. – Psychothérapeute – Sophrologue – Relaxologue ».
Un grand sourire aux lèvres, j’entre, le pas décidé.
- Luc Baudot
Cinquante huit lignes
vers Lily et le petit roi.
L’oiseau babille.
Le plus petit oiseau qu’on ait vu ici :
beau comme un roi, heureux comme un sage.
Si si si si….
« On dirait une roue qui grince » remarque Lily, du haut de ses cinq ans.
« C’est un roitelet, ma puce, il est dans les sapins,
si tu le tenais dans ta main,
tu le sentirais à peine, comme s’il n’était que de plumes. »
Lily a passé l’âge
des robes de princesse.
À côté de ses cahiers d’écolière,
il y a des graines et un peu d’eau.
Toc, toc, toc, fait la pluie au carreau.
« Tu as beau frapper, je ne t’ouvrirai pas » répond Lily.
Si si si si…
« C’est toi petit roi ? Toi, tu peux entrer. »
« Vous êtes deux aujourd’hui » s’étonne Lily,
« mais il ne peut y avoir plusieurs rois ! »
Si si si si… répondent les roitelets.
« Vous savez, pour mes dix-huit ans,
je dois partir au Canada.
Je serai donc votre ambassadrice :
j’y rencontrerai vos homologues,
avec leurs couronnes rubis. »
« Si tu étais plus grand, tu pourrais m’emporter,
je pourrais voir le monde d’en haut,
mais tu es minuscule.
Il me faudrait des ailes. »
Bip bip bip bip… fait le téléphone
« C’est Johan, mon amoureux,
nous avons rendez-vous.
Je dois te laisser, petit roi. »
Un oiseau babille,
Le plus petit oiseau qu’on ait vu ici :
beau comme un roi, heureux comme un sage.
Si si si si….
« On dirait une roue qui grince » remarque l’enfant, du haut de ses cinq ans.
« C’est un roitelet, Timy » répond Lily, « il est dans les sapins,
si tu le tenais dans ta main,
tu le sentirais à peine, comme s’il n’était que de plumes. »
« Qui peut comprendre
qu’un roi de neuf centimètres
ait tenu autant de place dans ma vie
ces soixante dernières années ? »
Si si si si… pépie le roitelet.
« Tu sais, je sens pointer mes ailes,
mais je les retiens, c’est un peu tôt,
J’ai encore à aimer ici bas. »
« Je me suis souvent demandé
si tu es le même petit roi
qu’il y a presqu’un siècle maintenant ?
Qu’importe, puisque tu m’as tenu compagnie tout ce temps.
Mais aujourd’hui, je dois te laisser :
Johan n’est plus, Timy vit sa vie,
mes ailes sont déployées,
et je suis prête à m’envoler. »
- Patricia Forge
58 secondes d’éternité
Quelques notes de piano,
Pour Juliette et son Roméo,
Pas la moindre guitare,
Ambiance de piano bar.
Quelques notes de piano,
Deux cœurs sur le même tempo,
Même lueurs dans les yeux,
C’est beau la vie à deux.
Un morceau de piano,
Pour les deux tourtereaux,
Les corps s’enflamment de doux tourments,
Les esprits s’enlacent de forts sentiments,
L’histoire joue la mélodie du bonheur,
Un amour au gout de douceur,
Pour deux âmes blessées au parcours meurtris,
58 secondes d’éternité dans un baiser pour unir leurs vies.
- Marie-Christine Legrand
— Waouh ! Hourra ! Libre, enfin, à moi les grands espaces !
Un souffle, un petit « crac » résonne dans la fraicheur matinale. Son lien se rompt.
— Tchao, vieux chêne ! J’vais découvrir le monde !
La ritournelle de notes musicales s’échappe du vieil arbre, la rattrape. La cerne. L’enveloppe à la manière d’un élan protecteur. Elle reçoit cette ondulation qui bruisse dans son corps encore tout tremblant de récente liberté. La voix sage de l’ancien protecteur murmure :
— Petite…tu veux découvrir le monde. Soit ! Sache que bien d’autres y ont laissé leur vie. Mille dangers te guettent. La prudence doit être ton guide puisque je ne serai plus là.
Elle se recroqueville en courbant ses contours encore vigoureux, pour n’écouter que partiellement les conseils du sage et ancien tuteur.
— Stop ! Assez !
Elle tournoie sur elle-même. Chasse la bienveillance des mots. Peu habituée à ce jeu de pirouettes, étourdie, elle manque de s’empaler dans la ramure d’un châtaigner endormi tout à côté. Un appel d’air la propulse un peu trop vite vers les hauteurs. « Aïe ! » Elle s’érafle au passage. « Ouf ! J’ai échappé à une deuxième prison ! »
Mais, le vieux chêne, non loin de là, continue et diffuse d’une voix fatiguée son dernier conseil avant l’hibernation. Elle, elle n’écoute déjà plus mais une brindille de mots hachés parvient à la rattraper :
— Te…reste… 58 secondes….vivre…
Les mots avalés par le vent naissant, glissent sur son corps. Elle n’a rien compris. Pire, ne prend pas conscience que son temps est compté. Sa seule idée, planer, s’enivrer de liberté. Cela faisait des mois qu’elle était liée à son hôte bienfaiteur et nourricier. Elle le reconnait aisément mais il était temps de vivre une seconde vie : celle de l’indépendance. Vivre le frisson du danger : celui de l’adrénaline.
Elle se regarde, flotte au rythme des sonorités cadencées de la nature. D’une cabriole joyeuse, ivre de bonheur, elle se sent guillerette. Parée de nuances vertes à sa base, tachetée de quelques touches de rouge, jaune, éparpillées çà et là, le tout enveloppé d’une belle couleur rousse légèrement froissée, ce charme irrésistible lui confère une maturité certaine. Elle ressent sa beauté mais qu’en est-il de son expérience de vie ?
Wraouf ! Soudain, une force venue de nulle part l’entraine malgré elle. Pas même le temps de se poser des questions qu’une voix résonne :
— Ote-toi de là ! Dégage !
Le corbeau de plumages noirs, ébouriffés, tamponne la frêle feuille de chêne sur son passage. Toute étourdie, dans un sursaut de rébellion, elle crie :
— T’peux pas faire attention ! M’enfin ! Et la politesse !
A peine fini ses mots qu’une sensation de chaleur vibre et ondule son corps. Elle a atterri sur le dos du volatile. Elle est prisonnière et coincée entre ses plumes. Mais sensation étrange, elle capte avec plaisir la chaleur et l’ivresse de la vitesse. « Humm », un cocon de bien-être l’envahit, la berce, enfin pas pour longtemps. Danger ! Car au-dessus, la femelle du corbeau plane et la regarde menaçante. « Ah, au secours ! » Fonçant en piquet, le bec acéré tels des poignards, elle fendille la mince feuille. Une longue plainte résonne dans l’air. Simultanément, le mâle part en une ritournelle de looping, l’éjectant comme une malpropre dans l’atmosphère glacée.
Désorientée, éblouie, dans un brusque sursaut de survie réussie à se stabiliser. Souffle. Là, elle prend conscience que son être vieilli. En quelques secondes la couleur rousse engloutit son éclat. Son temps serait compté ? Non, pas encore pense-t-elle. J’ai le monde à découvrir.
Elle constate alors que, quelques mètres la séparent du sol humide. « Non ! Pas déjà ! ». Elle essaie de prendre de la hauteur en zigzaguant entre les haies de noisetiers, lorsqu’un bourdonnement en dessous la tétanise. « Qu’est-ce encore ? ».
On la soulève. Le bruit s’amplifie.
— Bzz ! Bzz !
— Qui es-tu ? Où es-tu ?
— L’abeille, en dessous de toi ! Je me dirigeais vers ma ruche lorsque j’ai vu que tu avais des difficultés pour prendre ton essor. Je suppose que tu veux rester dans les airs le plus longtemps possible ?
— Oui ! Merci ! Tu as tout compris mon amie.
— Alors profite car la tempête arrive au grand galop. Je la sens venir. Je te laisse là. Tchao l’amie…
En contre-bas, une rangée de ruches est alignée où s’agitent les abeilles espérant rentrer au plus vite. Très haut, les cumulus se rassemblent aux allures de gros moutons gris. Solitaire, la fragile feuille tournoie, dessine des arabesques invisibles. Et en dépit d’elle, le vent la dirige vers un autre danger. Une mare, bien visible, à demi-cernée de roseaux et d’ajoncs, ondule et ballote ses flots en cadence. « Non ! ». Son cri jaillit, toute tremblante à l’idée de devoir atterrir sur ce tombeau humide.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres. Le miroir d’eau l’aspire. D’autres de ses semblables gisent déjà, emprisonnées. C’est à ce moment-là, venue de loin, qu’elle entend enfin, la voix douce de son vieux chêne.
— Arrive à grands pas, le temps écoulé des 58 secondes de vie…Je te l’avais dit ?
Un long sanglot étrangle la vaillante aventurière. Poussée par une bourrasque plus violente que les autres, elle pique la tête la première dans l’humidité. Elle coule à pic, puis se redresse vigoureusement. Telle une surfeuse, elle glisse au gré des vagues, droit vers un ponton de bois. Une ombre noire la recouvre complètement. Des « tentacules » la saisissent, la hissent hors de l’eau. Secouée, de minuscules gouttelettes s’éparpillent hors de son corps.
— Oh, tu as de belles couleurs ! Je te garde avec moi ! Entonne une voix fluette de jeune fille.
On la lève en l’air. La retourne. De grands yeux bleus l’admirent. La feuille rougit. Elle est contemplée comme jamais. Posée sur une main douce, chaude, elle apprécie le doux ballotement d’une marche cadencée. Où va-t-elle ? Mais elle a à peine franchie la porte d’une cabane de bois qu’elle sent des odeurs de fumées. Des flammes pétillantes apparaissent devant elle, dans la cheminée.
— Oh, non ! Après l’eau voici le feu ! Je ne veux pas bruler ! Hurle-t-elle.
Mais étrangement, on la pose loin de la source de chaleur, sur une grande feuille de journal à côté d’autres comme elle. Toutes différentes, elle reconnait les feuilles d’érables, de peupliers, de bouleaux, de platanes et de chênes. Au coin de la table, est posé un gros cahier épais. Ouvert sur une page blanche, il est prêt à accueillir tous les merveilleux feuillages que dame nature offre en ce monde.
⭐ Inspiration n°2
- Sarah Cherif
Un murmure, dans le lointain.
Un regard, une lueur.
Est-ce la Vie qui s’étire sans fin ? Ou la Fin qui s’étire sans vie ?
La Vie qui marche pieds nus sur le sable, qui regarde les falaises acérées. Sans ombre malgré le soleil fuyant. Elle marche sans s’arrêter. File-t-elle vers son destin, fuit-elle son passé, cherche-t-elle son avenir ? Elle s’étire sans fin jusqu’aux confins de l’univers infini, prise dans un mouvement qu’elle ne peut stopper, ne peut ralentir, ne peut éviter. Elle marche sans s’arrêter.
La Fin semble égarée. Elle est debout, immobile. Ne sachant où aller, peut-elle crier son désespoir ? Elle ne sait pas crier. Peut-elle se retourner et demander de l’aide ? Elle ne peut pas se retourner. Son visage regarde toujours dans la même direction. Une direction qui ne se mesure pas, ne se calcule pas, ne se voit pas. La Fin s’étire sans vie dans un vide immobile, prise dans une immobilité dont elle ne peut se libérer, ne peut s’échapper, ne peut éviter. Elle est debout, immobile.
La Vie. Elle marche sans s’arrêter. Oui, sans s’arrêter.
La Fin. Elle est debout, immobile. Oui, immobile.
Jamais, elles ne se parleront. Et pourtant, maintes fois, elles se croiseront.
- Athénaïs Grave
Deux secondes avant…
Silence. Moins d’une minute. À peine une respiration. En apnée. Dans le vide qui m’emplit. L’horloge s’est arrêtée. Juste avant de sonner les premières lueurs du jour. La trotteuse fait du surplace. Elle a perdu le sens et sa raison d’être. Et mon regard s’est figé. Deux secondes. Il ne manquait que deux secondes au soleil, pour t’offrir une dernière fois ses lueurs. Maintenant, il me semble que je flotte dans une nuit éternelle. Telle une âme aliénée en errance. Qui vagabonde seule dans le songe de la réalité. Isolée. Titubant sur une frontière invisible. Entre deux eaux. Entre deux mondes. Tout juste séparés par deux secondes. Entre avec et sans toi. Et le silence.
- Anastasia Desmettre
Parfois le destin vous tombe dessus en nous laissant impuissants. D’autres fois, notre pouvoir d’action est si minime que nous hésitons à nous en servir. Un genre de « à quoi bon ? ».
Dans mon cas, je n’ai plus le luxe de la réflexion, seulement celui de l’action. Après, il sera trop tard. Retourner une minute en arrière, enfin cinquante-huit secondes, dans le seul but d’éviter de voir son corps s’effondrer devant mes yeux. Cinquante-huit secondes pour qu’elle ne se fasse pas toucher par une balle perdue.
Déjà le temps file à l’envers. Il se rembobine. Nous reculons, insouciants que nous sommes. Si seulement, nous pouvions retourner à couvert dans le supermarché. Est-ce que la vitre serait une protection suffisante ? Je m’attends au pire. Ce n’est pas parce qu’il n’y a eu qu’un seul tir avant que je ne réagisse que tout est fini. Cela pourrait tourner à la fusillade.
Que pourrais-je faire pour la sauver ? Bondir devant elle tel un héros ? Mais je n’en suis pas un. J’ai peur de mourir, ça me paralyse. Sauf que je manque de temps.
Il faut que je l’attire à l’intérieur. Que je tende la main vers elle, pour attraper son poignet. Qu’importe si elle me déteste. Tant qu’elle vit.
Enfin le temps reprend.
– On est déjà en retard !
Encore cette phrase. Celle juste après laquelle, elle va se mettre à courir.
Non !
Je hurle dans ma tête. Si elle avance, elle avancera vers la mort.
– Pas encore !
Surprise, elle s’arrête. Ses yeux me fixent comme si elle cherchait à comprendre.
– On doit rentrer pour dix-neuf heures. Si on traîne, on va louper le bus.
Comment lui dire que ça importe peu ? Si elle n’est pas à l’heure, c’est qu’elle est encore vivante.
– Tom-Josh, on…
Sans répondre, je l’attire vers moi.
Un bruit assourdissant fend l’air. Mon corps réagit d’instinct et je me colle au mur du supermarché. Je la tiens toujours serré contre moi. Des cris résonnent à l’extérieur. J’ignore ce qu’il se passe. Je manque d’énergie pour m’en préoccuper.
Ma tête tourne comme après chaque utilisation de mon pouvoir. Rester debout devient difficile. Je glisse. À mes côtés, j’entends Aya qui m’appelle. Je crois qu’elle a peur. C’est bien, ça veut dire qu’elle est en vie.
Je sombre dans le noir.
- Anna Marcolini
L’âme de fond
Je n’ai jamais raconté cette histoire à personne.
J’habite près d’un phare.
Sa présence me rassure et me fait rêver. Tout comme ce bâtiment fait à la fois partie du monde marin, du monde terrestre, du monde de la lumière et de celui des airs en s’élevant puissamment vers le haut ; il me rappelle que, moi, je suis ancré sur terre et que je ne serais rien sans tous les éléments de la nature.
Enfant, j’étais rêveur. Enfant, mon cœur d’enfant s’en donnait à cœur joie.
Enfant, aucune contrainte, aucun tabou ne venait limiter mon imaginaire. C’était mon jardin secret, le monde de tous les possibles.
Un jour, mon oncle, marin au long cours, que je voyais rarement, m’offrit un livre : L’Odyssée, d’Homère.
Les aventures d’Ulysse furent mon livre de chevet pendant de longues années. Jamais je ne remercierai assez mon oncle pour ce cadeau du ciel, ou plutôt des mers, devrais-je sans doute dire !
Fasciné ! j’étais fasciné par les aventures de ce héro Grec hors du commun.
Un épisode, cependant, m’interpellait plus que les autres. Je relisais la rencontre sans cesse. Je connaissais par cœur le passage et ne m’en lassai pas.
Ulysse et le chant des sirènes.
Je trouvais ces créatures à la fois effrayantes, tentatrices et tentantes. Aurais-je su ? Aurais-je pu résister moi aussi ? Aurais-je succombé comme nombre de marins et de capitaines au charme de leurs chants mélodieux et plongé définitivement dans les abysses ?
Que m’auraient susurré ces divines créatures ?
J’imaginais Ulysse, fermement attaché au mât de son navire, se délecter du chant de ces ensorceleuses et je frémissais de bonheur !
Moi aussi, je voulais surmonter les coups du sort et rencontrer ces séductrices marines.
J’avais le sens du fabuleux, les dessins des sirènes que je pouvais voir exaltaient mon imaginaire.
Récit mythologique, certes ! Il me porta néanmoins longtemps. Jusqu’aux jours d’aujourd’hui d’ailleurs ! A partir du jour où je découvris leur existence, le souvenir de ces déesses resta gravé en moi.
Nous habitions, avec mes parents, à plusieurs kilomètres d’un port de pêche où nous allions seulement de temps en temps.
Nous y retournâmes quelques temps après ma lecture dévorante des aventures d’Ulysse.
Quand j’entendis alors la sirène du phare retentir, je fus plongé dans un abîme de perplexité.
Et si…
Le son de la sirène du phare n’était certes pas aussi mélodieux que put l’être le chant des sirènes mais quand même… ; j’avais envie d’y voir plus que le simple rapprochement des mots, plus qu’une coïncidence…
Et si…
Et si les sirènes avaient décidé de se racheter et de guider maintenant à bon port les navires plutôt que de conduire les marins à leur perte et leurs navires vers le fond ?
Et si…
Et si ces créatures de la mer avaient investi les phares pour leur renaissance éclairée ?
Depuis ce jour, je sus que je vivrais près d’un phare coûte que coûte.
Les sournoises étaient devenues les gentilles.
Je voulais ainsi leur rendre hommage.
J’habite près d’un phare. Sa présence me rassure et me fait rêver.
Quand j’entends la sirène du phare, mon cœur s’ouvre et s’emballe.
Quand j’entends la sirène du phare, mon imaginaire joue avec moi.
Quand j’entends la sirène du phare, je pars en voyage.
Quand j’entends la sirène du phare, j’ouvre le livre de mon enfance.
Quand j’entends la sirène du phare, la nostalgie de ces déesses marines vient me visiter.
Et quand j’entends la sirène du phare, c’est un peu le chant des sirènes que j’entends.
Et le phare Ulysse ne bouge pas. Il reste droit !
Les hommes ne croient plus aux histoires extraordinaires. C’est pourquoi les sirènes ont choisi cette métamorphose pour continuer d’exister.
Vous me croyez fou ? Rassurez-vous !
Quand j’entends la sirène du phare, je sais maintenant que les sirènes viennent murmurer aux oreilles des hommes seulement ce qu’ils veulent entendre.
- Jaya Ankal
Elle s’ennuyait à poser inlassablement. Mille pensées la traversaient encore s’accumulant aux trois mille précédentes sans qu’elle ne puisse les coucher sur le papier. Il y avait dans ces moments graves, des fulgurances qui s’emparaient d’elle.
Amedeo était dans l’esquisse du creux de la narine gauche. Il avait le même regard qu’aux derniers moment de leurs étreintes : concentré, possédé, dans l’accomplissement.
Béatrice fermait les yeux pour infuser et fixer ses inspirations, se voyant écrire ces mots qui la dévoraient de ne pas vivre en dehors de son crâne.
Amedeo la sommait de les rouvrir car il lui fallait garder tout ce que les yeux ouverts tendaient dans la moue qu’il allait peindre.
— Je dois racheter des cigarettes, dit-elle en se levant.
— Achète-moi du vin.
— Mon Dédo, on n’a plus beaucoup d’argent, que mangera-t-on ce soir?
Rien n’avait plus d’importance que l’achèvement de ce portrait. Leur dispute violente de ce que ce vendredi mémorable devait lui conférer, l’avait laissé le cœur meurtri. Elle avait nié avoir raillé avec André sur ses sculptures : celles qu’il avait laissées de côté car elles ne lui semblaient pas assez parfaites dans la perfection qu’il se figurait. Elle avait flirté comme à son habitude avec toute la clique pour déchaîner cette jalousie dont les conséquences la rendaient addicte.
Il y avait toujours cette tristesse qui venait teinter le ciel de son horizon, quelques soient les saisons. Chaque regard dans ses portraits devait soustraire les portes de l’âme à leur tour de magie originelle…plus d’entourloupes dans les pupilles espiègles et malicieuses de Béatrice, juste un miroir de tristesse abyssale qu’il ressentait chaque fois que leur étreinte s’achevait. Se sentait-il mourir comme à chaque épisode de son enfance où chaque souffle infime le conduisait aux confins de la peur ? Comment s’inspirer artistiquement quand on a toujours eu la sensation de jamais inspirer profondément?
Béatrice, elle, s’inspirait de ces excès qui lui retiraient le contrôle ; ces derniers la muselaient et dans ses perfidies incalculées, ce n’était que dans ces états d’êtres inconscients, quand elle se mettait à pleurer comme une enfant, qu’elle écrivait ses plus beaux textes.
Il le savait et ce qu’elle venait chercher chez lui, le rendait dingue, mais dans ces moments de grands fracas, toute la fragilité de sa vie, se muait en puissance décadente.
Les regards se comprennent finalement.
Seulement, l’unique moment de grâce qui s’offrait à lui dans l’absolue profondeur de son âme se produisait quand il peignait.
— Si on allait à la Rotonde? J’ai une ardoise là-bas. Le patron me connait bien et je pourrais offrir à un client un petit souvenir de son passage. J’ai toujours obtenu un plat du jour grâce à ça.
— D’accord. Je peux voir ? Lui demanda-t-elle.
Il acquiesça et la fit venir de l’autre côté de la toile. Il la peignait toujours comme elle n’aimait jamais s’imaginer : désenchantée et victime d’une tristesse trop sombre. Mais elle savait au fond d’elle ce que révélait chacun de ces portraits, une honteuse vérité qu’elle portait depuis son adolescence. Personne ne la voyait comme elle se ressentait : pétillante et mystérieuse. Au contraire, elle projetait le pâle reflet d’une jeune fille étrange à l’aura pénétrante qui dérangeait tout le monde. Son égo se sentait honoré d’être devenue une muse, tout en retrouvant à chaque portrait le regard de cette jeune fille qui n’avait jamais été acceptée.
Ce soir-là, Modigliano a dessiné le portrait d’une fille à la Rotonde. Elle était charmée et lui a même commandé une deuxième bouteille de Nuit-Saint-Georges, ce qui déploya l’entrain du jeune artiste. Il la toisait de profil et son regard de braise éveillait les sens de la jeune femme. Ses joues prirent une teinte carmin, ce qui amusait l’artiste dont la main insistait sur les ombres fardées des pommettes. Béatrice observait le spectacle, assise au bar ; elle se sentait alors quelconque et cette sensation insupportable allait lui faire dégoupiller des stratégies qui lui rendraient l’attention exclusive d’Amédéo. Approchant des 23 heures, à la sortie d’un café où ils prirent un verre d’absinthe, l’éclair éclata et la chimère qui somnolait le jour prit possession de la jeune femme, elle hurlait son fiel et jurait de ne jamais devenir l’ombre d’un homme, invoquant sa lumière autant intellectuelle que personnelle. Amedeo, qui embrassait le mal-être depuis son enfance, absorbait les ténèbres de sa compagne et devenait à son tour un dragon puissant qui pouvait vaincre les dysfonctionnements de son corps frêle. Leurs routes se séparèrent peu avant minuit et en rentrant ébranlé à son domicile, ses yeux croisèrent ceux du portait inachevé de Béatrice. Si le dragon lui insufflait cette puissance inégalable, il détruisait également de ses flammes l’espoir qu’il avait placé dans leur relation. Des larmes défiguraient son regard félin et il préféra se refugier dans le souvenir de cette fille à la Rotonde. Elle aurait bien voulu de lui, et elle aurait pu lui apporter le réconfort que son cœur suppliait à cet instant. D’un geste net, il recouvrit le visage de sa muse de peinture. Bientôt la toile se retrouva blanche, presque immaculée. Il s’affaira ensuite à peindre le visage de la jeune inconnue de la Rotonde. Ses yeux pleuraient des larmes d’adieux tandis que ses mains se reconnectaient machinalement aux traits de la jeune femme. L’ébauche s’est terminée aux premières lueurs du jour. Les yeux bouffis, Amedeo ouvrit la fenêtre, l’air de l’aube était toujours le meilleur. Il regarda les quelques passants minuscules qui commençaient à animer la capitale. Du quatrième, tout devenait tentant. Il referma la fenêtre pour rejoindre l’alcôve et s’effondra d’épuisement.
- Maxime Bourgoin
58 secondes
« Bonjour mon capitaine. Salut Prunget ça va ? Salut Youch’. Bonjour Richard tu vas bien ? ça va bien mon capitaine et vous ? Comme un lundi ».
Encore une journée pluvieuse. Il pleut au moins une fois par jour en Alsace. C’est ce que disent les anciens.11022019. Je récupère mes clés de bureau dans ma boîte. Enfile mon treillis. Et c’est parti. La plante fait la gueule. Faut que je pense à l’arroser ce matin entre mes réunions. Je vois qui déjà ? Ah oui, l’affreux Jojo à 9h. Il va encore me prendre la tête avec son colisage du fret pour la Guyane. L’affreux Jojo, c’est comme ça que j’appelle le chef des opérations. Plus de souvenir de son prénom. Mais il me faisait penser à la bande dessinée. Toujours à m’harceler pour n’importe quoi. J’ai parfois l’impression qu’il vit sous mon lit. Après, j’enchaîne avec Santini. Un soldat qui souhaite me rendre compte de ses problèmes personnels. J’ai su que sa copine de la deuxième compagnie l’avait trompé avec un autre soldat pendant sa dernière mission. Histoire de fesses en milieu clos. Tout un film. Ça sent l’arrêt maladie.
8h02. « Cc bébé, ça va ?? Qu’est-ce-que tu as eu cette nuit ?? Et ne me dis pas rien… je te connais… tu es comme ça quand quelque chose ne va pas ».
Marie, ma femme. Très inquiète de tout et pour tout. Je répondrai plus tard.
Allez, j’allume l’ordinateur. Déjà six mails à lire. Certains avaient fait des heures sup’ le week-end. Fallait sérieusement s’emmerder pour travailler le dimanche. Tristesse. Voyons… un mail du RH. « Mon capitaine, peux-tu recevoir l’adjudant Le Fer aujourd’hui ? Nous avons reçu une proposition de mutation pour lui. Chef d’atelier aux écoles de Bourges ». Le gars venait d’installer toute sa famille à Soufflenheim. Sympa, la journée. « Mon capitaine… Oui Richard », je reconnais mes hommes à leur façon de frapper à la porte. Même à la démarche, quand je suis bien concentré. « Nous devons valider la formation Super Poids Lourd du brigadier Hamadi. Mais… on n’a plus aucune remorque disponible. Et ? Et… voilà, je voulais vous en rendre compte. Richard… », me déranger pour si peu. J’hésite entre colère et diplomatie. Reste bienveillant. « tu peux en demander une à la première compagnie. Tu sais bien qu’ils en ont toujours en soute », j’ai gardé mon calme. Fier de moi.
8h55. « Mais déjà que je te sens bizarre en ce moment et que je n’ai plus l’impression que tu m’aimes et bien tout s’est ajouté dans ma tête ».
Marie… mais bien sûr que je t’aime ! Comme à chaque fois, elle choisissait son moment. Je travaille ma respiration. Pense à autre chose.
« Salut mon capitaine. Je viens te voir comme convenu au sujet de la Guyane », l’affreux Jojo. J’ai droit à toute la genèse du protocole. Procédure par procédure. Je regarde mon petit chien en carton qui trône sur le bureau. Souvenir d’un séjour en Afrique. Je ne l’avais pas ramené chez moi. Craignais que Bescherelle me le dégomme. Bescherelle, mon staff. Parfois, j’aimerai être à sa place pour ne plus entendre mon chef. J’hoche la tête pour lui montrer mon intérêt. Une technique qui avait fait ses preuves. Ça me permet de penser à autre chose, à Marie.
11h34. Quand on parle du loup. Je lis rapidement mon message sous la table : « Je n’ai même pas eu encore d’autres expériences que je suis épuisée de ce milieu de merde. Il faut se rendre à l’évidence, on est vieux ce soir je me couche tôt ». Nous étions enfin d’accord. Jojo commence à espacer de plus en plus ses phrases. C’est bientôt fini. Il fatigue, lui aussi. « On fait comme ça mon capitaine ? », j’ai rien retenu mais l’assure de la bonne conduite de la mission. Midi, l’appel du ventre. Le rendez-vous à ne pas manquer. Quoique… la cantine, c’était moins bon qu’à la maison. Bastien me propose de déjeuner avec lui. Entre officiers, faut se serrer les coudes. L’occasion de se raconter notre matinée devant un cordon bleu grillé et une salade aux fruits congelés.
« Café ? Non, pas pour moi merci ! je dois y retourner. Bon après-midi Bastien ! ». J’aime me réfugier dans mon bureau aux heures creuses. Faire une pause. Profiter du silence pour fermer les yeux.
13h36. « J’ai fait ma lettre de motivation. Un poste est vacant au foyer Charles Frey à Strasbourg c pour ça que ma collègue m’a tel hier soir. Tu pourras la lire avant que je leur envoie demain ? ». Super. Merci Marie. Encore une lettre à relire. Comme si j’en avais pas assez, ici. Bon d’accord, c’était pour la bonne cause.
« Adjudant Le Fer mon capitaine, permission d’entrée ? Entrez, asseyez-vous ».
Je réfléchis rapidement à mon angle d’attaque. Je déteste ce genre d’entretien. Sentir le gars se décomposer lentement. Déménager, c’est comme mourir un peu. Ça sert à rien de le brosser dans le sens du poil. Une, parce qu’il n’écoute pas et deux… parce qu’il se fera hacher menu par sa femme. Deux heures à me battre. La pilule passe mal. L’adjudant me confie toute sa vie de famille. Les épreuves qu’il avait endurées… reloger sa femme de Lille à Soufflenheim. L’énergie qu’il y avait laissée. Son teint vire au blanc. Heureusement, il respire. Mais, n’ai plus de mouchoir.
15h41. « Bébé, tu pourras aller à la cave stp me prendre mes 2 paires de chaussures dans le sac que tu as descendu hier ? Et 2 boîtes vides que je puisse faire les paquets en rentrant stp ». Je redoutais les messages où Marie était trop polie. Le trop c’est comme le pas assez.
J’écris les ordres pour demain sur une page d’un cahier. Page qui sera affichée par la suite. Heure par heure. Je me demande si je suis encore lu. C’est un peu comme la mer, je me dis. On ne passe pas devant tous les jours mais on serait perdu si elle disparaissait.
Enfin chez moi. Bescherelle vient de me pisser sur les chaussures, de joie. Je me dépêche de remonter les tiennes de la cave. Il y en a déjà un sacré paquet dans le salon. Ce serait bien que tu ranges tes affaires un de ces quatre. J’attache le monstre. C’est parti pour la balade du soir. Il tire comme pas possible. Je dois lui faire le gros tour, sa vessie doit être aussi grosse qu’une orange.
19h00. « Bébé, tu veux faire quoi samedi prochain ? Balade ou repos et balade ensuite ? ». Je manque de percuter un réverbère. Je ne comprends pas la question et relis deux fois. J’optais pour la balade. Tant pis pour la sieste. On se reposera après. Bescherelle est de mon avis.
Je détache le chien et débouche notre vin rouge. Boire un verre pour célébrer une journée qui s’achève. J’ai tout préparé. J’attends que tu rentres, un bouquin à la main.
20h10. « Epuisée lol. Vivement l’apéro. Tu pourras poser ton mercredi tu crois ? Je pars ».
Je ne travaille plus les mercredis depuis ce 11 février 2019. Chaque lundi, je rejoue notre dernière journée. Le psy dit que je dois te laisser partir. Je lui réponds que je préfèrerai que tu rentres. Je reste bloqué sur tes messages. Cinq ans que je les récite à la minute près. Tes mots, c’est tout ce qu’il me reste de toi. Ça me prend moins d’une minute. Cinquante-huit secondes où tu es avec moi.
- Patrick Fouquet
La Mélodie du Destin de Louise
Le train quittait Granville dans une atmosphère teintée d’adieux. Mon esprit, déjà alourdi par la séparation avec ma grand-mère, trouvait un répit inattendu dans la beauté du paysage qui défilait. Cependant, lorsque le train Granville-Paris, ce 22 octobre 1885, avait commencé à accélérer de façon alarmante à l’approche de Paris, un frisson d’inquiétude m’avait parcouru.
“Prends garde ! Jeune fille,” m’avait-elle dit, “Le train que tu prendras connaîtra un destin funeste. Mais tu peux échapper au pire.”
Les avertissements de la vieille dame du port de Granville, que j’avais d’abord écartés comme les divagations d’une époque révolue, me revenaient avec une intensité troublante. Elle m’avait parlé d’un danger, avec une précision et une conviction qui, maintenant, me glaçaient le dos.
Dès l’entrée en gare de l’Ouest, une mélodie étrangement apaisante commença à s’insinuer dans ma conscience. C’était une composition de piano, dont les notes profondes et émotionnelles semblaient en contradiction avec la confusion qui m’entourait. La musique, douce et enveloppante, contrastait vivement avec le bruit terrifiant et les cris des passagers pris dans la tourmente lors de l’entrée en gare.
Alors que le train s’emballait, déraillant vers une fin que je ne pouvais qu’imaginer avec horreur, la mélodie enveloppait mon esprit comme un cocon protecteur. Elle me transportait loin du wagon secoué, dans un espace où le temps semblait suspendu. C’était une composition que j’avais entendue des années auparavant, un morceau qui m’avait captivée par sa beauté et sa capacité à évoquer un sentiment protecteur. Je flottais dans un autre monde !
La musique m’offrait une échappatoire, un moyen immédiat pour me réfugier dans un espace mental où le temps n’avait plus de prise, et pourtant chaque seconde me rapprochait de l’impact final.
Le médaillon de la vieille Dame, que j’avais accepté par courtoisie, pesait lourd dans ma main et devenait presque brûlant. Était-ce une simple coïncidence, ou y avait-il une vérité plus profonde dans les paroles de cette étrangère?
Le choc fut brutal, un cataclysme qui ébranla tout mon être. Dans ce chaos, la mélodie persistait, un fil conducteur à travers l’obscurité envahissante. Elle se mêlait aux sons de la dévastation, une symphonie surréaliste accompagnant le ballet des corps et des valises.
Tandis que je reprenais mes esprits, la musique, elle aussi, semblait s’évanouir, laissant place à la réalité de l’après. Les notes si présentes, se retiraient doucement, lentement, comme si elles respectaient un deuil nécessaire, laissant derrière elles un grand vide.
Et puis, le silence. Un silence lourd et pesant.
Combien de temps s’était écoulé ? une minute ? « 58 secondes » ? Le temps semblait avoir perdu son sens.
C’était le temps qu’il avait fallu pour que le train, devenu une bête incontrôlable, parcourt la distance finale depuis l’entrée en gare vers son destin tragique. Cinquante-huit secondes pendant lesquelles mon cœur avait battu au rythme de la peur, où chaque battement semblait résonner avec les notes de la mélodie. C’était le temps qu’il avait fallu pour que ma vie bascule dans l’inconnu, un moment suspendu entre le passé et le futur.
La reconstruction serait longue, tant physique qu’émotionnelle. Pourtant, dans les jours, les mois, voire les années à venir, je savais que cette musique me reviendrait dans les moments de doute. C’était là mon héritage inattendu de cette journée tragique : une mélodie personnelle pour les défis à venir et le médaillon protecteur de la vieille Dame de Granville.
Louise
- Ellias Uctus
Le temps d’un instant
58 secondes, c’est le temps qu’il m’a fallu pour tomber amoureux d’elle.
Une éternité, c’est le temps qu’il me faudrait pour l’oublier …
Je m’en souviens comme si c’était hier, après le décès de ma maman, j’avais décidé de tout plaquer, abandonner une existence sans saveur pour me retrouver, réapprendre à aimer la vie.
J’avais posé mes bagages sur l’ile de Groix, un petit paradis Breton où le temps semble suspendu. Le soir, j’avais pris l’habitude d’aller me promener sur le port afin d’observer le coucher de soleil éteindre la lumière aux derniers bateaux qui revenaient de leur longue journée de pêche. Les écouteurs dans les oreilles, je laissais la playlist aléatoire faire son job, et me faire découvrir de nouvelles chansons que jamais je n’aurais pensé écouter par moi-même.
Soudain, une musique avait retenu mon attention, un bref coup d’œil à mon téléphone pour apprendre qu’elle faisait partie de la bande son du film « The Host », j’en profite pour regarder l’heure : 19h53 et 02 secondes, le soleil va bientôt disparaitre. En relevant la tête je fus frappé par une image qui encore aujourd’hui hante ma mémoire, mes yeux se posèrent sur la plus belle femme que je n’avais encore jamais vue. Assise sur la jetée, un livre à la main, elle était plongée dans sa lecture de « L’alchimiste » de Paulo Coelho. Désireux de l’impressionner, je jetais toutes mes connaissances littéraires dans la bataille :
— Alors ? Vous l’avez trouvée la pierre philosophale ?
Tous mes sens s’emballent lorsque ses yeux rieurs me dévisagent.
— Le vrai trésor se trouve au fond de notre cœur. Répondit-elle un sourire au coin des lèvres.
— Si vous connaissez déjà la fin pourquoi le lire de nouveau ?
— Parce que les plus belles histoires ne s’achèvent jamais.
Cette dernière réponse me coupe le souffle, je regarde ma montre : 19h54, en 58 misérables secondes, je sens que ma vie a basculée, la musique toujours dans les oreilles, qui vient apporter un côté encore plus romantique à la situation.
Ce soir-là, on avait passé la soirée à discuter de tout et de rien, de nos bouquins préférés, de nos vies respectives, puis on était allé boire un coup à la terrasse du café du port, j’avais pris une bière et elle avait commandé un sirop clémentine-grenadine, mais quel être humain normalement constitué boit ça ? Elle était spéciale jusqu’au bout. On avait terminé la soirée en se baladant partout et nul part à la fois, elle s’était moqué de ma casquette jaune poussin avant de la voler et de la mettre sur sa tête, on ne voulait juste plus se lâcher, nos mains s’étaient entrelacées naturellement après s’être frôlées deux trois fois. Assis sur un rocher face à la mer, on se regardait dans les yeux mais plus aucun son ne sortait ni de l’un ni de l’autre, on était juste là à se regarder, puis l’inévitable était arrivé, on s’était embrassé, tendrement puis fougueusement durant des heures.
La reste de la nuit, on l’avait passé allongés dans la sable, à contempler les étoiles tout en se faisant des papouilles. Lorsque le soleil commençait à refaire son apparition, nous retrouvant quasiment là où il nous avait laissé, elle retira brusquement sa main de la mienne.
— Non je ne peux pas, il faut que je parte. M’avait-elle dit sur un ton grave.
— Partir où ? Je viens avec toi, je crois que je suis tombé amoureux de toi.
— Là où tu ne seras pas, arrête tes conneries !
— Hein ? Mais qu’est que tu dis ? Dis-je en balbutiant.
— S’il te plait, ne cherche pas à me retenir, on a passé un super moment, merci pour tout, mais tu ne dois pas chercher à me revoir, tu dois m’oublier, et ce dès maintenant.
Des larmes coulaient sur ses joues et sans même que je puisse répondre, elle avait déjà ramassé son livre et partait en courant, ma casquette jaune toujours sur le crâne. La violence de ses propos m’avait coupé les jambes, la force me manquait pour lui courir après où ne serait-ce que pour l’appeler, la supplier … Je restais là, immobile, à la regarder partir sans bouger, sans parler, c’était maintenant à mon tour de pleurer, en silence, le plus dignement possible, enfin je l’espérais.
Quand j’ai repris mes esprits, j’ai acheté un vélo le matin même afin de sillonner l’ile et d’être le plus rapide possible pour la retrouver. J’avais négocié le prix avec un vieux Breton :
— C’est pour retrouver la femme de ma vie, je n’ai pas de temps à perdre !
— Si c’est au nom de l’amour alors je te le donne, l’amour n’a pas de prix jeune homme.
Finalement je ne l’ai jamais revue. Depuis plus de 3 ans maintenant, je viens tous les jours sur la même jetée, à la même heure, avec la même musique dans les oreilles dans l’espoir de la revoir, assise devant le soleil qui s’endort en illuminant encore quelques minutes les pages de son livre.
Ce soir, comme chaque jour, je descends la grande cote qui mène au port, toujours avec cette fichue musique dans les écouteurs. Au loin j’aperçois une silhouette féminine assise en tailleur sur la jetée, dos à moi avec une queue de cheval qui dépasse de sa casquette jaune poussin …
Mon cœur s’emballe, ma bouche se dessèche, depuis le temps que j’attends ce moment je ne sais pas comment l’aborder, un étrange sentiment de colère et de tristesse se forme en moi. Je marche tout doucement en préparant chacune de mes paroles, pas trop dures mais certainement pas trop gentilles non plus, je longe les murs pour qu’elle ne me voit pas arriver, le temps me manque je ne sais toujours pas quoi dire. Me voilà déjà derrière elle, je suis maintenant sûr que c’est la femme dont j’ai rêvé tellement de fois ces trois dernières années, je m’approche, elle ne m’a toujours pas remarqué, je suis persuadé qu’au fond elle aussi attend ce moment avec impatience, je regarde l’heure : 19h45 et 37 secondes. Elle est assise sur le haut de la jetée, environ 1m50 au-dessus de moi, je tends la main pour lui taper sur l’épaule mais quand mes doigts sont à deux millimètres du bonheur, je recule, c’est plus fort que moi, la tristesse ressentie il y’a de ça trois ans était à la limite du supportable, j’ai imaginé tant de fois cette situation arriver et réparer mon cœur encore en mille morceaux, que je ne pourrais pas supporter que les événements prennent une autre tournure. Alors, toujours sans me faire remarquer, je fais demi-tour, de nouveau anéanti, encore et toujours la même musique dans les oreilles, je regarde ma montre : 19h46 et 35 secondes.
58 secondes, c’est le temps qu’il m’a fallu pour me briser le cœur, encore.
Une éternité, c’est le temps qu’il me faudra pour le réparer.
- Jérôme Bertin
Récifs
Cela faisait plusieurs jours que le vieux le suivait.
Jao avait d’abord pensé que, comme bien d’autres, c’était un pédophile qui était attiré par sa jeunesse, et qui lui proposerait, comme cela s’était déjà produit des dizaines de fois, de l’argent pour un potentiel rapport sexuel.
Il l’avait vu sur toutes les plages où il se produisait.
Ils étaient une dizaine qui partageaient la gloire, une sorte de starisation…Et les risques…Dans leur pauvreté, ils étaient cependant mis en valeur et à leur manière, ils avaient un statut de héros comme peu ici, dans ce pays où la misère était la norme.
Lui, il s’en moquait bien d’être une star ou un héros, ce qu’il voulait simplement, c’était ramener suffisamment d’argent pour sa famille. Sa mère qui avait 59 ans et qui faisait des ménages chez des gens riches, ses cinq frères et sœurs plus jeunes que lui, que ses vingt ans…
Avant de plonger, de falaises, d’à-pics, il posait sur le sol, près de lui, une casquette… Une casquette noire, fétiche, en cuir, toute usée…Il ne se rappelait même plus d’où elle venait mais elle lui portait bonheur, car dedans, les touristes disposaient à chaque fois de l’argent, suffisamment pour mieux faire vivre sa famille.
Une fois, on avait tenté de lui voler sa casquette. Il avait rattrapé l’homme, et il l’avait rossé devant tout le monde.
Il s’était passé une semaine avant que le vieil homme ne l’aborde.
— Je veux que tu sautes pour moi.
Il avait sorti une liasse de billets.
— Je te donnerai le double après le saut.
Il avait bien compris que, s’il lui proposait autant d’argent, il y avait un piège derrière.
— Je veux que tu sautes de la falaise de Cabo…
La falaise de Cabo…C’était la plus haute de toute la zone, mais aussi la plus dangereuse. En effet, il y avait de nombreux récifs, au bas, et il fallait savoir les éviter. Ce qui n’était possible que dans les dernières secondes. La nécessité, c’était de repérer la zone neutre, et orienter son corps dans la bonne direction.
Il voyait parfaitement ce qu’il pouvait y avoir de malsain dans le regard de l’homme. S’il lui proposait de sauter ainsi, ce n’était pas parce qu’il espérait le voir réussir, mais au contraire, pour le voir échouer…Il se délecterait de voir son corps brisé en deux sur un rocher, son sang se mêlant à l’eau.
Il avait pourtant immédiatement su qu’il accepterait.
C’était moins d’ailleurs l’appât de l’argent qui l’avait attiré que la certitude qu’il pouvait réussir.
Son corps était souple, habile, entraîné. Il sautait depuis qu’il était tout petit, et il avait déjà sauté par là-bas. Il savait qu’il pouvait réussir.
Et décevoir l’homme.
— Demain, quinze heures.
Le vieil homme, qui se délectait de la mort des autres, s’était éloigné.
Il s’était rendu sur place. Une falaise, haute. Une vue magnifique sur le bleu de l’océan. L’intensité de la vie…Ou la mort quelques mètres plus bas.
Il ne fut pas surpris le lendemain, quand il arriva sur le coup de quatorze heures trente, de trouver un public varié. La rumeur avait vite tourné, même si lui, il n’avait rien dit à personne. Il y avait beaucoup de jeunes Brésiliens, qui sautaient comme lui. Il était devenu une sorte de héros pour eux. Ils voulaient voir, mais eux n’étaient pas malsains, il était l’un des leurs et ils espéraient qu’ils réussiraient.
Et puis il y avait les touristes européens, dont le vieil homme. Qui espérait le voir échouer, qui se repaîtrait de son échec, et qui économiserait aussi l’argent promis.
Il s’approcha du bord de la falaise.
C’était le moment où il devenait autre. Dans une ultra-concentration, quel que soit le plongeon. Son corps un instrument. Il mesurait précisément le passage du temps, et il savait avant même combien de secondes il lui faudrait pour arriver en bas…
Cinquante-huit.
Il était capable de s’orienter par rapport à l’eau. Partir sur la droite ou la gauche.
Là, ça serait vital. Il savait que quelques centimètres feraient la différence.
Il prit son élan et plongea.
Sentiment de liberté, d’ivresse, de puissance.
Il était le maître des airs.
Et le danger en bas n’était finalement qu’une contrainte de plus.
Qu’il savait pouvoir maîtriser.
L’éternité dans les airs.
L’eau, bleue, d’un bleu unique, particulier à cette partie de la planète, qui se rapprochait.
Les récifs à présent hyper-nets.
Et les chemins entre eux.
Il orienta son corps vers la gauche et glissa dans un des canaux entre deux récifs.
Intact, il nagea vers le large, les contourna, avant de revenir jusqu’à la plage.
Le sentier ramenait vers les hauteurs.
De ces hauteurs, venaient des clameurs. Sans doute pas celles des touristes.
Ce fut en arrivant au sommet qu’il vit les touristes européens s’éloigner.
Parmi eux, le vieil homme qui avait renié sa parole.
Il lâcha quelques mots en brésilien, et les touristes furent aussitôt entourés par de jeunes hommes aussi déterminés que menaçants.
Le vieil homme avait un visage de haine. Il avait perdu et il le savait. Il ouvrit sa sacoche, et il attrapa une liasse de billets qu’il jeta rageusement au sol.
— Non…Je veux ce que vous m’aviez promis. Je ne suis pas totalement stupide.
Il ramena de l’intérieur du sac encore une liasse qu’il jeta aussi. Jao la ramassa. Ca devait être ça. Il fit un signe de tête affirmatif. Les jeunes hommes s’écartèrent.
Il rentra chez lui et donna l’argent à sa mère.
Elle le lui tendit en retour.
— Il n’est pas trop tard pour que tu fasses des études et que tu échappes à notre Destin…Tu as assez donné de toi. Je sais ce qui s’est passé aujourd’hui. Tu es intelligent. Il te faut une autre vie. C’est à toi de nous sortir de là. Pas à moi.
⭐ Inspiration n°3
- Franck Dozion
Il est 18 heures…
Six gongs graves résonnent et se rependent sur la ville chaude. Ils s’évaporent rapidement et les portes de la ville s’ébranlent. Un vent de liberté pénètre immédiatement dans les moindres ruelles de la cité. C’est meilleur qu’une bouffée d’air pur et frais. C’est une somme d’extase qui précède une suite de remerciements. Boutiques, magasins, restaurants et commerçants, nous voilà. Car l’Homme se hâte de fouler le bitume de la ville fiévreuse, celle-là même qui encaisse les assauts de cet été qui débarqua au printemps ; un fouet de couleur rouge orange, qui claque dans le ciel et qui envoûte de sa sensuelle sueur.
Avant dix-huit heures, pas un être vivant ne se risque à défier le roi soleil, imperturbable et triomphant à son zénith. Le couvre-feu inversé. Ozone.
Lorsque le moment vient, lorsque les gongs annoncent le début de la vie, des rencontres, des échanges, des rires hystériques, la frénésie de l’amour et celle de la mort, tout devient possible ; du merveilleux à l’innommable, des senteurs printanières aux déjections les plus immondes. L’Homme est ainsi ; pervers et sensible, remarquable et monstrueux. Mais seul, il n’est rien.
Avant l’heure, avant les gongs, la chaleur se rue sur le téméraire qui ose une sortie. Même l’asphalte ne supporte plus, il bulle, se fend et se gondole. Nul ne supporte. Coincé comme un rat, l’Homme s’irrite, s’énerve et s’éponge le front ; à part subir, fait inacceptable pour ce maître du monde, que peut-il bien faire d’autre.
— Bordel, c’est pas une vie. »
L’Homme exige une vie uniforme, à température stable, dehors comme dedans, en hiver comme en été. Alors, les coups de froid, la neige, le déluge printanier ou automnal et la chaleur estivale ; il ne veut surtout pas en entendre parler. C’est interdit. C’est inconcevable. C’est inadmissible. Et les politiques paniquent, mentent, improvisent ; c’est un festival de charme.
Bien sûr, par ces temps caniculaires, les jupes de ses femmes raccourcissent. À tel point qu’il devient impossible de les rapetisser davantage sans exciter ces mâles que la chaleur métamorphose en loup.
— Bon, quand c’est qu’on consomme ?…
— À 18 heures, pas avant ; tu devrais le savoir. »
Alors, l’Homme se cloître derrière les volets. Évitant tout mouvement, il patiente. C’est terrible pour lui, que de devoir attendre et subir. L’enfer ! Mais nul ne lui laisse le choix ; cette loi est bien plus forte que celles de ses congénères cocardés. Alors, il faut bien qu’il s’occupe : boire, pisser, manger, regarder la télévision, boire, manger, regarder la télévision, chier, baiser, boire, regarder la télévision, manger, plus qu’une heure, boire, pisser, regarder la télévision, se parfumer, se coiffer, boire, 18 heures.
— Putain, ça fait du bien. »
Il est donc l’heure.
Ouvrez les robinets, lâchez les fauves, libérez les prisonniers.
Un déluge de chair humaine inonde les rues. L’Homme sort de sa torpeur. Les terrasses des cafés sont prises d’assaut. Les boutiques de vêtements, les rayons cosmétiques, les grandes surfaces et leurs allées étourdissantes. De nouvelles chaussures, un parfum aux fragrances estivales, le gadget vu à la télévision et porté par ce sportif tatoué. Le tout dernier téléphone portable. Vite. L’Homme devient ce après quoi il aspire durant toutes ces longues heures : un putain de vrai consommateur.
Voilà ce qui égaye son attente durant la chaude journée qui le cloître chez lui : cette inéluctable et tant désirée mutation qui fait de lui un agent actif du système.
Il faut dire que, durant cette expectative, L’Homme étudie savamment. Il compulse, établit des listes, des stratégies. C’est une drogue que d’acheter.
— J’achète, donc je suis, s’écrie la publicité. »
La dix-huitième heure lui redonne cette dignité qui fait de lui un Homme : Acheter, dépenser, exhiber, jalouser, comparer, envier, montrer.
— J’adore la vie. »
Avant cet instant libérateur, l’Homme n’est rien qu’une loque qui se morfond avec lui-même, face à son véritable état, suintant dans son fauteuil, vautré dans son lit. C’est un fauve que l’on drogue et qui somnole. Il ingurgite des émissions qui le gavent de principes et de modèles. Il bosse comme un malade. Se shoot de réunions et de rapports et d’analyses à deux balles. La vie d’un consommateur qui maintient l’économie et sauvegarde ainsi son emploi ; tel est le bon citoyen.
L’Homme patiente donc, comme le prisonnier attendant la promenade. Pauvre Homme. Vite, que la cloche sonne le glas de cet état. Citoyens, aux achats.
Ainsi va la vie, de dix-huit à six. Oui, la vraie vie. Un nocturne l’Homme est devenu ; un papillon de nuit que la brillance des objets attire irréversiblement.
- Eff
Elle, tellement belle, rayonne. Elle apparaît, m’apparaît maintenant. Maintenant ? Les déesses et les dieux de la rencontre et du hasard seraient-ils doués de cruauté ? Aiment-ils jouer avec les mortels ? Des décennies nous séparent. « Elle & moi » n’existe pas. N’existera pas. Le voyage dans le temps est une gageure. L’espoir n’est même pas une option. Je n’ai pas toujours été tel qu’elle pourrait me voir aujourd’hui. J’ai été un autre, moi. Avant. Pimpant. Comme elle maintenant. Si seulement elle pouvait ne serait-ce que me regarder. Vraiment. Poser sa main sur ma joue. Sa main que j’imagine aussi chaude que douce. Ses doigts, notes de musique. Elle, tellement belle, rayonne. Un soleil dans le néant qui sourit à tous. À tous. Et moi, moi je veux qu’elle ne sourie qu’à moi. À moi seul.
- Annabella Braghi
Son âme meurtrie pleure. La culpabilité la ronge. Combien de minutes, combien de secondes, encore.
Elle qui n’aime que le silence, ces notes l’ont ramenée à la vie.
Cinquante-huit secondes.
Et maintenant ?
Cette souffrance la consume lentement depuis bien trop longtemps, comme un feu en sous-bois qu’on ne soupçonne pas. Ses sourires de façade cachent les tracas de son cœur qui saigne, mais le supplice de ses faiblesses passées tourmentent inlassablement ses actes présents jusqu’à l’embrasement final.
Elle accepte la torture. Son corps, lui, rejette la situation, ses émotions la brûlent, déversant dans son âme les sucs acides du dégoût de soi.
Quelques notes. Un réveil. Une inspiration.
Cinquante-huit secondes.
Une renaissance contre une descente aux Enfers. Une vie de sacrifices contre la rédomption.
Il était une fois… Quatre petits poussins sous l’aile protectrice de leur maman poule, quatre petits poussins silencieux mais affolés.
Do.
Maman poule bousculée par un orage d’été cherche désespérement comment les protéger.
Mi.
L’éclair de trop. Les plumes qui volent.
Sol.
Cinquante-huit secondes.
Elle se sent, aujourd’hui, comme cette maman poule, désespéremment seule, fragile, brisée, perdue. Et puis ces quelques notes. Et avec elles un nouvel espoir. Une deuxième chance ?
Non.
La chance a quitté son chemin ce soir d’orage où elle n’a pas su la saisir. Elle aurait dû oser. Mais pour oser il faut beaucoup trop de courage, de l’audace même. Il faut braver ses habitudes et se jeter à l’eau. C’est un peu comme jouer son va-tout, sans retour en arrière possible. Oser aurait été pour elle une renaissance, elle le sait. Mais le courage lui a manqué, dans sa tête l’écho des violences, ce bruit sourd résonnait, la paralysait.
Il lui aurait fallu bien moins de cinquante-huit secondes pour se libérer. Bien moins. Mais l’emprise était trop forte. Il y a des occasions qui ne se présentent qu’une seule fois, dans toute une vie, une seule fois, il faut savoir s’en saisir.
Désormais le regret incendie son souffle, dilacère son cœur, l’enferme dans une petite mort, lente et douloureuse.
Do.
Ses angoisses la déchirent, son impuissance la tue. Mais elle se relève, se tient debout, presque droite, presque forte. Déterminée à l’écoute de ces notes.
Si.
Une vie de souffrance contre un instant d’éternité. Elle se prend à rêver.
Cinquante-huit secondes.
Ce moment où dans les yeux brillants de ses pousssins elle peut lire la délivrance. Cinquante-huit secondes en suspens pour, peut-être, s’accorder, finalement, le pardon.
A bientôt 💋
⭐


Quel plaisir de lire chacun de vos textes (si, si, je les ai tous lus)… BONNE CHANCE A TOUS ! Et merci pour ce chouette concours qui montre autant la richesse de chaque plume, que la (grande) diversité possible des fils à suivre avec une même directive ! J’ai adoré, et je ne résiste pas pour dire que j’ai eu un gros coup de cœur pour la petite feuille, elle se reconnaîtra ;))
Bonjour Maud, merci infiniment pour votre commentaire, et votre lecture attentive, c’est précieux, comme retour, pour une aventure comme le Rendez-Vous des Plumes ! A très bientôt,
Amelia
Superbe texte de Philippe Floriot. Pas le temps de respirer, on lit d’autant plus vite qu’on ressent l’empressement du personnage. C’est vachement bien !
Merci pour lui !