Si vous avez besoin d’en savoir plus sur le concept de cet atelier d’écriture mensuel,
voici sa page dédiée, à partir de laquelle vous aurez également accès au règlement.
Le thème du mois est « Acoustique » (le thème est un guide supplémentaire, que vous n’êtes pas obligé.es de suivre)
Inspiration n°1
Inspiration n°2
Inspiration n°3
Inspiration n°1
- Rachel Rousselle
Écouter le premier pied sortir du lit
Réveil en douceur, une nouvelle journée, pourquoi sortir du lit ?
Ah oui : les enfants, les vaches, la traite, le lait, le fromage…
Je m’extirpe du lit entendant dans ce réveil une mélodie inattendue. Pourtant c’est un réveil comme tant d’autres, mais aujourd’hui il sonne l’obligation. Il n’est qu’engagement envers ces vies qui dépendent de moi, ces vies que je nourris.
Ce matin ça grince, j’ai entendu cette question comme un refrain : « pourquoi sortir du lit ? ». Elle m’interpelle. C’est dissonant, la musique veut un silence. Elle s’est emballée, est allée trop vite, trop fort. J’ai perdu la note.
Je me réveille. La nourriture physique ne suffit pas à toutes ces vies qui m’entourent, qui dépendent de moi : enfants, animaux. Je ne peux pas être leur support inerte qui agit par obligation, juste parce que je me souviens que l’amour m’a mené ici.
Un temps j’ai pu jouer les basses, le soutien. Mais ce n’est pas ma tonalité, je m’essouffle.
Je me réveille. Finalement ils s’en sortiront, toujours, ils sont vivants. Les enfants trouveront du vivant dehors, les animaux trouveront du monde pour les nourrir qui aura l’enthousiasme que j’avais. La vie chantera toujours pour les vivants. Mais sans ma véritable voix ?
J’entends, la vie m’appelle.
La musique s’est rappelée à mon corps au petit matin en me fredonnant une simple question : qu’est-ce qui pousse le premier pied hors du lit ? Je ne veux plus que ce soit cette obligation.
Parfois, pour réveiller les enfants avec plus de facilité, je cuisine un bon gâteau. Le matin, je leur dis avec assurance : « Levez-vous le gâteau vous attend ! » et parfois pire « Dépêchez-vous ! Sinon je vais tout manger ! ». Je me rends compte aujourd’hui de cette facilité dans laquelle je suis tombée et je tombe si souvent. Cette envie de vie nourrissante et vibrante ne peut se résumer à la nourriture physique ! Aujourd’hui faire un gâteau est si facile, les placards sont pleins, on se nourrit physiquement.
Mais de quelle nourriture les enfants avaient besoin pour se lever ?
J’apprends en écoutant la multitude de nourritures dont la vie a besoin.
Je me réveille doucement, je reprends le file de la mélodie que j’avais laissée de coté, celle qui me faisait sortir les pieds du lit pour aller chanter ma partition dans le monde.
Je sais que si je ne retrouve pas la note, si je n’essaye pas, je perds peu à peu la joie. Et cette joie nourrit tellement ceux qu’on aime.
Voyez l’effort qu’il faut pour chanter tout seul. Imaginez-vous avec l’envie de chanter au milieu de personnes tristes ou simplement engoncées dans leur attitude du « qu’en dira t-on », sortir sa voix devient un effort.
A contrario, imaginez-vous à une chorale entre personnes voulant chanter joyeusement, sortir sa voix devient facile, en s’appuyant les uns sur les autres.
La question du réveil matinal, sa discrète mélopée m’a rappelée que je cherche du monde pour chanter, je cherche l’audace de chanter même dans le silence. Je suis tellement heureuse d’avoir entendue cette question, elle me met en chemin vers ma partition. Déjà son refrain rend le réveil moins difficile.
Prendre le temps. Prendre le temps de vivre. Qu’est ce que ça veut dire ? Ne serait-ce pas ça ? S’assurer chaque matin de la motivation à sortir les pieds du lit. Est- ce l’excitation de la vie ? La curiosité ? La joie ? Ou l’obligation ?
Je me réveille. Je réalise cet apprentissage insidieux et précoce à se lever par obligation. Depuis tellement longtemps je me lève par obligation. J’oblige mes enfants à se lever. Je perpétue pour que la danse sociale puisse fonctionner. Alors c’est le bonheur d’être ensemble qui se joue. L’école pourrait être un endroit où l’on a envie d’aller, qui nous pousse à sortir les pieds du lit. L’apprentissage, se connaître un peu plus chaque jour, trouver sa façon de chanter, d’interpréter la vie avec notre instrument corporel unique sont tellement de belles raisons de se lever.
A quel moment tout ça se transforme en obligation ?
Quand on ne prend pas le temps de se rappeler que c’est un choix, renouvelé chaque matin, au moment du premier son de la journée, au premier pied qui sort du lit.
Prendre le temps. Alors l’expression devient fausse. On ne prend pas du temps, on s’assure de vivre les bonnes notes. Ces temps de prières, d’introspection, de temps pour soi, de méditation, d’écriture… ne sont pas du temps pris sur le reste. Ces temps deviennent des indispensables pour rester dans la vie, pour écouter la prochaine note.
En me réveillant, en entendant mon pied sortir du lit et en sentant le poids de ces obligations qui venaient de mes choix devenus ternes, tristes, pesants, je me suis réveillée à la vie.
Doucement je refais le fil de ce réveil difficile, de ce moment où, habituée par la musique, je ne l’ai pas entendue devenir encombrante, envahissante. Elle manque de silences.
Avant que tout ne devienne impossible, je pars à la recherche de ce moment où je voulais avec joie prendre les enfants dans les bras, sortir les vaches, fromager et, de tout ça, remplir mes journées.
Je vais doucement retrouver l’amour de cette mélodie, il manque juste quelques silences. Régulièrement, revenir dans ces silences pour que la note suivante soit remplie des précédentes et du silence qui permet de sentir l’unicité de chaque note.
Lentement ou rapidement, la musique trouve son rythme, sa cadence. L’ennuie ralentie le moment mais ridiculise le souvenir. La joie accélère l’instant et enfle dans la mémoire. Elle nourrira même d’autres instants par ses histoires.
Parfois l’envie que tout s’accélère pour sortir de ces galères et parfois l’envie d’arrêter le temps pour savourer ces moments.
Souvent, le temps s’écoule injustement. Il nous rappelle notre impuissance. Il nous murmure l’importance de chaque note, pour la vibrer pleinement, pour préparer, sans attente, la suivante.
Parfois elles grincent ces notes. La dissonance est insupportable, à en perdre le la, le tempo. Et de ces fausses notes, après un retour au silence, sortira une musique plus simple, plus essentielle plus proche de notre résonance.
Je me réveille pour chercher mes notes. Chaque matin j’écoute au moment de sortir les pieds du lit, il y aura sûrement encore des journées désaccordées mais j’arrive !
J’arrive pour oser ma vraie voix dans l’harmonie du monde !
- Geneviève Le Bras
Incarnation
Comme chaque nuit, je rêve… Et puisqu’il m’est permis, j’espère l’éternité. J’ai oublié le temps et même le jour d’après. Enfant déjà, j’étais tête en l’air, disait-on, cervelle de linotte, de ces mots qui ravissent les poètes. Si je pouvais en rire, même aujourd’hui qu’on m’a coupé la langue, je le ferais. Mais je me contenterai d’un songe. Esprit endormi, j’avance dans ce lieu de silence. C’est après l’horreur, loin des guerres, de tous ces ravages auxquels l’homme s’est livré. Et il ne reste plus qu’une zone détruite… Le chaos vraiment ?
Au milieu des troncs calcinés, je devine un monde invisible. Moi, le soldat aux tympans déchirés, je crois entendre une source profonde. La paupière cernée de noir, une femme s’abandonne au pied d’un chêne. Belle encore, malgré ses rides. Elle a tant pleuré, qu’elle s’est brûlé les yeux. Et je me rappelle cette robe, ces fleurs brodées qui se sont à peine ternies. L’ai-je connue autrefois, alors que ma chair desséchée se met à trembler ? Je me souviens des étreintes, des baisers tendres… Ce visage, son visage… cependant, s’efface… Ce n’est rien sans doute qu’un coup de vent dans les branches ou le miroir du soleil. Qu’importe sa disparition éphémère, la femme reviendra. Cette âme qui pleure, il faudra la consoler, n’est-ce pas ? Il faudra lui dire la lumière, dans les arbres au garde à vous. Les rayons qui filtrent par l’aube poussiéreuse. L’on croirait un retour aux origines. Oserais-je parler de paradis, moi qui ai vécu la violence des combats ? J’ai lutté tel un beau diable, on peut le dire ! Je suis devenu démon, de ces feux follets qui naviguent au milieu des bois. Et maintenant, il ne reste rien.
Le néant vraiment ? Des pas sur le sentier. La semence de l’humus voletant dans l’atmosphère. Cela fait comme une poudre d’argent. On s’imagine revenu au temps des contes. Il était une fois un songe, dont on se réveillera peut-être.
Une guerre terrible avait eu lieu. Les hommes s’étaient entretués. Ne me demandez pas quand. Je n’ai plus la mémoire des jours. Je sais que cela exista, c’est tout ! Et, au moins pour moi, ce fut la dernière fois. Mais le monde n’était pas mort. Au lendemain de l’ultime bataille, quand il ne resta qu’un champ de ruines, les oiseaux s’envolèrent, et le soleil étendit ses rayons. Toute la terre en lambeaux avait été retournée. J’avais couru moi-même sur ces terrains minés. L’uniforme déchiré, je me prenais déjà pour un elfe fuyant, au milieu des cadavres. Tous, nous étions devenus fous ! Je n’avais pas souhaité, moi, que cela arrive. C’est ainsi, que voulez-vous !
Je ne suis plus, je crois, en état de comprendre. L’ai-je jamais été ? Enfant, on me traitait de cervelle de moineau, d’oisillon fou. À cette époque, pourtant, j’avais la tête sur les épaules. Maintenant, les yeux dans les étoiles, je ne sais pas vraiment. Je me confonds aux arbres. Étendu à leurs pieds, il m’a semblé être l’un d’eux. Parfois, au coeur de la nuit, j’ai le sentiment étrange qu’ils me saluent et qu’ils m’ont adopté.
Cette femme au visage si triste, elle est venue souvent. Elle a pensé que j’étais caché là, parce que je désertais. Depuis des mois, j’avais disparu. Je ne rentrais plus chez nous, même lors des moments de trêve. Alors, elle a cessé d’espérer. Ma fin était signée, dans ces chemins de terre, sans sépulture. Elle ne m’avait pas retrouvé jusqu’à ce jour. Comment voulez-vous au milieu de corps calcinés, reconnaître les hommes ? Très vite, la nature a repris ses droits, dissipant leurs cendres tourbillonnantes.
Les arbres agitent leurs feuilles, et je tente de comprendre ce langage. Mouvements amples dans le vent… Sérénité revenue… Ils dressent leurs ramures vers le ciel. Ils pointent les branches, puisant au sol l’énergie vitale.
Près du front, la forêt dévastée a reconquis son territoire. Elle était plus forte que tout. Des cadavres autour gisaient mais, de mousse, verdure, brindilles, peu à peu, elle les a recouverts. La flore ne s’est pas vengée, elle a fait aux morts un doux tapis d’humus. Depuis que les soldats ont quitté cette zone, les grands troncs se sont élevés. Malgré la guerre, les pousses ont refleuri. Les arbustes ont reçu les larmes de tant de veuves éplorées. Ils les ont consolées en retour. Ils accueillent chaque battement d’aile, avec bonheur. Ce matin, tout au faîte d’un jeune chêne, deux colombes chantaient. Elles sont amoureuses, je crois. L’une d’elles a gardé les traces de l’affrontement. Du sang sur ses rémiges. Une balle perdue, dit-on. Dommage collatéral… Elle reste là, au sommet de l’arbre. Elle ne bougera plus. Son compagnon apporte les menues graines qui la nourrissent. Je ne suis pas sûr qu’elle survive, pourtant leur amour est éternel.
Silencieux, je redécouvre un à un les éléments de ce monde. Parfois, j’aimerais revenir en arrière, retrouver peut-être ce qui en fit l’harmonie autrefois. Cependant, je me ravise. L’apocalypse, je ne l’ai pas souhaitée. Mais les oiseaux de cendre renaissent, radieux. Tout est à recommencer.
Je ne sais plus ce que je suis, car je ne perçois pas mon corps. Je devine simplement que j’ai cessé d’être homme. Elfe ou démon, je suis un cerf courant dans la forêt déserte. Nul guerrier à l’horizon et seule, règnera la beauté des lieux. Voilà ce que je crois, à l’aube d’une journée semblable aux autres.
Je ne me réveillerai pas. Pourtant la ligne de front non loin retentit. Les balles ne vont pas tarder à fuser. Elles n’ont pas cessé de la nuit. Je n’entends plus rien, car je suis devenu oiseau, cheval ou chimère.
Hier, j’avais trente ans. La guerre a commencé. J’étais en âge de combattre. Cependant, je dis hier, sans savoir vraiment. C’était il y a dix ans peut-être. La guerre a éclaté et j’étais en âge de mourir. Quelques terribles batailles, assez effrayantes pour vouloir en finir sans tarder. Les mots de patrie et de territoires n’avaient pas suffi à me donner la foi. Certes, je ne voulais pas être un lâche. Je n’ai pas déserté et je n’ai pas trahi. Pour le reste, je ne fus pas un héros.
Une balle en plein cœur, je suis tombé. Sous les frondaisons, non loin des tranchées. C’est ainsi, les guerriers s’entretuent, ignorant la splendeur. Désormais, la nature dresse ses frontières et les empêche de sévir. Plus de barbares, plus de coups, plus de violence. Dans ces bois, on entre en déposant les armes. Un cercle de lumière et de feu invisible protège cette forêt. Je suis devenu mirage, mort de la folie des hommes.
Le monde n’a pas besoin de moi. Il reste indifférent, pendant que je me fais esprit. J’écoute la voix des arbres. Nulle parole étouffante, mais une harmonie rare. Ces feuillus sont mélomanes. À travers les troncs, je devine leurs mystères. Parce que j’usais des mots autrefois, je pensais que seuls, nous détenions la puissance du verbe. Le langage sylvestre est plus subtil. Il faut prêter l’oreille pour percevoir le bruissement de ces êtres et leurs vocalises légères. On dirait, je crois, oui… cette sublime douceur, c’est la voix d’une femme. Elle s’approche de ce chêne… si près que j’entends son murmure. Ses mots, au coin des lèvres, semblent une rosée de perles…
Non, je ne suis pas mort. Seule la violence a disparu, quand les esprits restent vivants. Il y a dans cette forêt tout l’arrière monde des deuils, des amours et des pensées. Les hommes n’en pressentent rien. Peu importe ! Ce refuge restera préservé de leurs atteintes, car ils ne le voient pas. Intangible à leurs yeux, il est là. Une nappe de lumière aveuglante, un nuage de brume leur cachent un royaume. Tout est fait sur terre pour qu’ils l’ignorent. Seules les âmes d’enfants, les fous ou les morts peuvent le deviner.
Et tu fus un peu tout ça, mon amour…
Ces mots secrets sont tombés à mes pieds. Elle ne pleure plus, celle que j’adorais. Car c’est elle qui est là soudain, et qui a compris. Elle s’est approchée et me caresse, moi, le grand chêne. Pour l’éternité, je suis son amant d’écorce, né des cendres…
- Patricia Forge
Le meilleur remède
C’était une vieille ferme. Elle semblait à l’abandon. Les bois aux couleurs d’automne l’entouraient en silence. Un chemin bordé de châtaigniers et noisetiers la surplombait.
Dans le ciel, les milans royaux planaient au gré du vent. Les terres étaient au repos, seul bougeait un troupeau de vaches blanches.
C’était un lieu refuge pour ceux qui perdaient pied. Le temps semblait suspendu, il suffisait de contempler ces terres nues. Le promeneur pouvait se reposer un instant. Se poser sur une vieille pierre, écouter le pivert et ses tic-tac retentissant.
Les écureuils s’affairaient à la tâche sous l’œil d’un peintre et ses pots de gouache.
Dans cette bulle hors du temps, dans ce monde qui court perpétuellement sans sens ni raison, ce lieu semblait une île pour vivre à la Robinson.
Une petite musique berçait les rêves en plein cœur du silence. Musique cristalline de l’eau telle une cadence. Une source fraiche qui, en fermant les yeux, faisait croire à un piano solitaire illuminant la nature rougeoyante comme une chance.
Quelle était douce la vie dans ce coin de verdure, l’automne vibrait encore avant l’hiver et ses froidures.
Je soupirais, marrie, mon père ne venait plus. Dans ce paradis enchanté il aurait pu guérir ou du moins progresser vers la rémission de ce mal qui fait l’objet de beaucoup de discussions mais de si peu d’actions. La santé mentale est peut-être une cause nationale. Mais les aidants sont bien seuls face aux maux de l’esprit. Les soignants font le tour des anxiolytiques. Et les malades s’enfoncent dans leur monde apocalyptique.
La petite musique claire s’était unie au rythme du pivert. Un chien – loup plein de vie courait vers moi pour exprimer sa joie et son Amour.
C’était ici qu’il fallait venir déposer ses angoisses, ses souffrances, ses misères, ses absences.
S’il voulait enfin sortir de ce tunnel et se laisser revenir dans la lumière de la vie, il suffisait de fermer les yeux en ce lieu béni, une ode à la poésie.
Ici, il fallait écrire ses rêves, dans ce monde merveilleux où les mots s’écrivaient en bleu, comme dans un livre camaïeu. Ecouter la musique au naturel, telle une étincelle.
Et se dire encore que la vie peut être belle…
- A fleur de poésie
Je suis plus une gamine
Laisse-moi être ta Benjamine
Dans tes psaumes, dans tes paumes
Dans tes rimes riches et profanes
Bibiche chérie par ton organe
Je vénère tes longueurs d’onde
D’infrarouge à ultra-Biolay
Tu pénètres mon monde
Et tu le rends moins laid
Tu es divinement beau
Au bout de ton mégot
Quand tu susurres
Ou vocifères
La luxure
Ou la prière
BB®
Médoc en 8 symphonies
Coloc des nuits d’insomnie
Nos poésies baisent savamment
Dans mon esprit, elles sont amants
Elles s’entremêlent comme des runes
Le superflu tombé aux chevilles
Trempant leur queue de cédilles
Dans mes rondeurs de lune
Benjamin, il me plairait
D’être bercée par ta voix
Sans avoir à presser Play
Goûter à ton prodige grivois
Avec trois sens en plus
Et ton absence en moins
Benjamin…
- Jérôme Bertin
Une mélodie envoûtante
Il y a beaucoup d’enfants que leurs parents forcent à apprendre d’un instrument de musique, parce qu’ils pensent qu’ils peuvent devenir des virtuoses, et/ou être ce qu’ils n’ont pas été. Pour moi la question ne s’est pas posée. J’ai été totalement autodidacte.
Il y avait chez mon grand-père un vieux piano, dont plus grand monde, pas même lui, ne se servait. C’est par simple envie que je me suis calé devant le clavier, et que j’ai joué, sans même connaître les notes.
Très rapidement, j’ai eu une immense facilité à jouer. C’était mon truc. J’improvisais. Je me souviens bien de la surprise de mon grand-père quand il m’a entendu jouer, ce devait être la deuxième ou troisième fois que je me mettais devant le clavier.
— Tu as pris des cours?
— Absolument pas.
— Tu joues tellement bien! Quel talent!
Je n’ai jamais pensé avoir du talent. Mais en tout cas, c’était un plaisir immense pour moi que de jouer. Dès que je me calais devant un piano, mes doigts venaient naturellement faire surgir des mélodies issues des tréfonds de moi, et je pouvais faire ça pendant des heures sans lassitude.
Mon grand-père m’a offert un lot de partitions et m’a appris à déchiffrer la musique, mais ce que je préférais c’était faire surgir des mélodies du fond de moi-même.
Il y a beaucoup de lieux publics où on trouve un piano, et j’en profitais. Il y avait un attroupement autour de moi. Je ne devais pas être trop mauvais.
Il a fallu plusieurs années avant que ne se produise le phénomène le plus étrange qui soit.
J’avais toujours remarqué que quand je jouais, j’exerçais une véritable fascination sur les gens. Ils restaient là, me fixant, avec une manière de plaisir sur leur visage, et m’écoutaient jusqu’au bout.
Et quatre ans après que j’aie commencé, était-ce parce que j’avais atteint un certain point de maîtrise, il s’est produit quelque chose d’étrange.
Une amie de ma mère souhaitait que je joue pour elle. Elle avait un magasin où elle vendait vêtements et lingerie, mais aussi un piano, laissé là par le précédent commerçant. Je m’étais installé. En commençant, je m’étais dit que j’avais gagné une meilleure maîtrise qu’il y avait quatre ans.
Mais je n’imaginais absolument pas ce qui allait se passer.
Elle s’est complètement figée. Je l’ai remarqué parce qu’elle avait une position peu orthodoxe.
Je me suis dit que je rêvais. Je me suis levé. J’avais cessé de jouer, mais elle restait figée.
J’ai tourné autour d’elle. Elle ne me voyait absolument pas. J’ai posé ma main sur son bras. Aucune réaction. Je lui ai parlé. Elle n’a pas répondu.
Je suis revenu au piano. J’ai repris mon jeu. Elle ne bougeait pas. Et puis je me suis arrêté. Elle est restée encore figée pendant une bonne dizaine de minutes, avant que soudain le charme ne se casse et qu’elle ne retrouve son état antérieur.
Je me suis rendu compte ce jour-là, que, même si ma musique exerçait toujours une sorte de fascination sur les gens, quand je jouais d’une certaine manière je pouvais littéralement immobiliser les gens et les faire plonger dans une sorte de catatonie.
Il faut que je vous précise que j’étais vraiment issu d’un milieu modeste. Mon père était parti après ma naissance, et ma mère se débattait depuis pour qu’on vive tous les deux. C’était d’ailleurs comme ça que, très tôt, pour gagner quelques sous, je m’étais mis à faire des petits boulots, et l’argent que je rapportais à la maison améliorait l’ordinaire.
Je n’ai vraiment eu l’idée que quelques jours plus tard. En effet, une voisine de la femme pour qui j’avais joué voulait que j’en fasse de même. Elle était venue dans le premier magasin.
J’ai retrouvé l’essence particulière du premier moment. Et elles se sont toutes les deux figées.
Sur le comptoir, il y avait des billets. Rares de nos jours, mais un client avait payé en liquide. Une somme importante.
C’est en posant mon regard sur cette liasse que j’ai pensé que je pouvais profiter de la situation. Les femmes étaient figées.
Je me suis levé et j’ai pris quelques billets. J’aurais été stupide si j’avais été tout pris.
Et je suis venu me rasseoir. J’ai joué encore quelques minutes avant de stopper. Elles ont repris leurs esprits quelques minutes plus tard. Elles m’ont félicité. La patronne a rangé la liasse de billets machinalement. Et je suis rentré avec une somme qui nous permettrait de mettre du beurre dans nos épinards.
C’est comme ça que je suis devenu un voleur. Quand j’en avais l’occasion. Et comme le bouche à oreille jouait son rôle et qu’on me faisait de plus en plus de propositions… Chez des gens, dans des commerces, des administrations…Je me suis vite rendu compte que je pouvais figer plusieurs personnes. Et aussi et surtout que je les plongeais dans un tel état qu’ils oubliaient leur passé immédiat. Je pouvais donc sans mal leur subtiliser de l’argent, ou des objets de valeur. Je le faisais sans scrupule. Il n’y avait personne pour nous aider, ma mère et moi.
J’avais surtout l’intelligence de prendre peu.
Je mettais de l’argent de côté, et j’en donnais, peu, à ma mère, pour qu’elle n’ait pas de soupçons.
J’étais toujours prudent…
Il s’est passé quelques mois avant qu’on me propose de jouer, le jour de Noël, dans un centre commercial. C’était une opportunité en or…Le piano était situé tout près de magasins de luxe. Il y avait en particulier une bijouterie où je pourrais prendre quelques joyaux.
J’ai commencé tôt. Les clients passaient. J’avais un contrat avec le centre commercial, j’étais payé pour jouer.
C’est sur le coup de 13 heures, que j’ai basculé sur cette mélodie qui les avait tous figés.
J’avais dix minutes…
Et une besace avec moi.
Je suis passé au milieu des gens. Quelques beaux bijoux sur des femmes et des hommes sans doute aisés. J’ai pénétré dans un magasin qui vendait de la décoration et pris des billets dans le tiroir caisse, avant de partir sur la bijouterie.
J’y ai pénétré. Et j’ai commencé à me servir.
J’étais plongé dans la vitrine quand j’ai entendu une voix derrière moi.
— Stop mon gars…C’est fini pour toi.
Je me suis retourné. Devant moi il y avait un homme vieux, très vieux. Il tenait à la main une arme de poing énorme, sans doute plus grosse que lui.
J’ai levé les mains. J’étais fait.
J’avais pensé à tout sauf à une chose simple: certaines personnes pouvaient, sinon avoir totalement perdu l’ouïe, du moins suffisamment pour ne pas entendre mes mélodies.
- Justine Agrainée
Pi, π
Hugo observait le paysage par la grande fenêtre du salon de son petit appartement. Perché sous les combles d’un troisième étage qu’il occupait seul, il avait l’impression de vivre dans une maison à part, suspendue au-dessus du village. La pièce principale, recouverte de bois clair, exhalait une chaleur intime, amplifiée par la présence d’une jungle domestique. Ficus lyrata majestueux, droseras délicates et vivariums de mousses enfermées dans des bocaux de verre composaient un tableau végétal qu’il entretenait avec soin. Depuis le salon, la vue s’ouvrait sur des maisons pittoresques, leurs toits de tuiles brunes et ocres formant un relief ondoyant et charmant. La campagne environnante était vêtue d’un voile mélancolique en ce froid mois de novembre. Les cheminées fumaient doucement, libérant dans l’air glacé des volutes qui dansaient comme des rubans. Hugo, quant à lui, était resté fidèle à son rituel matinal : collé au radiateur, une tasse de café au lait tiède entre les mains, il attendait.
L’aube pointa à l’horizon, annonçant l’arrivée attendue de la pie. Cette espiègle voisine aimait gratter les mousses logées sur le bord des gouttières, parfois s’acharnant sur des fragments de matière caoutchouteuse qu’elle récupérait pour son nid. Elle vivait dans un grand cyprès à l’ouest, visible depuis la cuisine. Quand elle apparut, Hugo sourit tendrement. Elle était là, toute plume lissée, en tenue impeccable, elle semblait particulièrement affairée. La nuit avait été rude, le thermomètre descendant jusqu’à moins sept degrés. À mesure que les premiers rayons du soleil effleurèrent son plumage, ses reflets bleutés prenaient une allure métallique. Les plumes noires duveteuses, sous cette lumière, se teintaient d’un indigo profond, velouté, captivant. Hugo aimait ce moment plus que tout, rythmé par les sons maladroits de son antique horloge suisse, dont le mécanisme grinçant semblait réclamer une huile d’un autre siècle.
Hugo avait déposé quelques graines sur le rebord cuivré à l’extérieur. La pie serait-elle d’humeur à accepter son offrande ce matin ? Aurait-elle l’audace de le regarder dans les yeux ?
Il y a quelques mois, en juin, Hugo avait décidé de tout abandonner : son poste d’assistant universitaire, sa routine, ses ambitions académiques. Un mal insidieux l’avait touché, un syndrome que le psychologue avait nommé le syndrome de Cantor, une forme de burn-out propre aux mathématiciens qui touchent de trop près aux concepts abstraits d’infini. Ce Georg Cantor était le père de la théorie des ensembles et des concepts d’infini mathématique. Extrêmement talentueux, il avait introduit l’idée des nombres transfinis, révolutionnant ainsi les mathématiques. Cependant, ses théories l’avaient mené à une sorte de malaise, des dépressions récurrentes suivies d’une profonde détérioration mentale. Il mourut dans un isolement total.
Hugo, quant à lui, semblait habité par un vertige constant, presque métaphysique, comme coincé entre deux réalités. Son esprit s’était peu à peu enfermé dans un labyrinthe de calculs, de démonstrations et d’équations sans fin. Sa thèse, un chantier resté inachevé, s’attaquait à l’insaisissable : le nombre π, cet infini contenu dans un simple cercle. C’était devenu à la fois une énigme et une obsession. La première année, tout s’était déroulé sans accroc. Hugo assistait aux évaluations trimestrielles, respectait les échéances, échangeait régulièrement avec son directeur de thèse. Il sortait encore, respirait l’air du dehors, ponctuait ses journées de pauses bien méritées. Mais dès la deuxième année, tout bascula. Les réunions devinrent virtuelles, ses courses livrées à domicile toutes les deux semaines. Il ne mangea plus que du pain et du chocolat. Il s’enferma dans ses recherches, travailla douze heures par jour, bientôt sans répit. Le monde extérieur s’effaça peu à peu. Il ne voyait plus aucun visage, ne regardait plus par la fenêtre. L’air frais, la lumière du jour, le passage des saisons — tout cela était rangé en simple décor. Le temps se diluait complètement ; il ne consultait plus ni horloge, ni calendrier, ni même son téléphone. Il n’y avait plus que π.
Dans les profondeurs de son ordinateur, cinquante gigaoctets d’articles, de démonstrations s’étaient accumulés, fruits de deux années de recherches rigoureuses. Il avait exploré pendant 7300 heures toutes les facettes de π, unissant la rigueur mathématique et une approche presque poétique qui déstabilisa son directeur de thèse. Ce dernier, soucieux pour la santé mentale de son doctorant, n’avait de cesse de le recadrer, de l’orienter vers des théories moins abstraites des mathématiques appliquées. Mais Hugo n’en démordait pas, il glissait de plus en plus vers des domaines troublants de l’abstraction pure. Un vaste champ des possibles, un paradis blanc envoûtant, abyssal.
Hugo vivait immergé dans l’analyse de π, ses approximations numériques et ses connexions sensibles avec les nombres, la géométrie. Puis il s’engouffra dans des logiques d’infini, recherchant π dans les patterns de l’histoire humaine, dans les révolutions planétaires, au niveau de la biologie moléculaire, au cœur de la physique des particules, au centre du réchauffement climatique. Les murs de son appartement étaient recouverts de graphiques griffonnés d’équations. Partout. Partout il rencontrait π, dans chaque équation, dans tous les modèles prédictifs. Chaque jour il plongeait dans ses calculs et explorait encore plus d’apparitions de π dans des contextes probabilistes. Ses recherches révélaient des ponts fascinants entre l’ordre sous-jacent du monde. Hugo était tout bonnement en train de démontrer l’origine du hasard. Il n’en dormait plus. Plus rien ne pouvait l’étonner. Il voyait l’empreinte de π là où d’autres ne percevaient que chaos. Pour lui, π était la clé, la constante universelle capable de relier l’humanité de façon cohérente. Il était sur le point de démontrer une théorie fondamentale, empirique et déterministe. Un cercle parfait.
Mais c’était sans compter sur la pie.
Chaque jour, à la même heure, l’oiseau noir et blanc apparaissait sur le rebord de la fenêtre de son salon. Elle semblait le chercher, sautillant avec malice, penchant la tête comme pour mieux scruter son visage. Au début, Hugo se contentait de l’observer, perturbé par cette apparition qui surgissait pour le détourner de ses pensées. Mais peu à peu, l’oiseau semblait vouloir lui transmettre quelque chose, un message. Au fil des matins, la pie se posa chaque jour un peu plus profondément dans la vie d’Hugo. Du simple volatile, le gracieux oiseau devint pour Hugo un élément fondamental à son avancée mathématique.
La pie était adorable. Sublimée par des yeux de perles, ses mouvements de pattes délicats. Ses plumes d’onyx et de nacre scintillaient sous la caresse de l’aube, une brume légère émanant de son corps, comme si elle portait en elle un secret que même le vent hésitait à souffler. Son regard, perçant et curieux, l’embrassait avec une intensité rare, une douceur presque divine, elle le regardait comme personne n’avait jamais osé regarder Hugo. Il en était bouleversé. Pendant plusieurs minutes, il sentait son esprit se dilater, frôler la compréhension ultime, une ouverture qui lui permettait de toucher à l’absolu. La pie lui enseignait un lien ineffable, un lien fossile, ancien comme l’univers lui-même, qui n’avait besoin d’aucune explication rationnelle. Un lien indémontrable, incalculable, dont chaque filament semblait tissé d’une sagesse intemporelle, échappant à toute mesure, à tout contrôle.
Tout le reste n’avait plus aucune importance, tout le reste n’avait servi qu’à construire l’édifice éphémère en haut duquel Hugo devait rencontrer la pie. Sur l’épaule de cette colossale montagne, il s’envolerait. Et tout s’écroulerait en poussière infinie. Tout allait disparaître pour qu’il puisse toucher à l’éclat de la vérité.
Il ne serait plus jamais seul.
- Stéphane Loties
J’ai toujours vécu en pensant les choses acquises, mais en ayant conscience de leur caractère éphémère. C’est paradoxal, mais cela m’a permis d’apprécier la vie pour ce qu’elle m’a donné. Ma vie justement, une gamme ascendante comme n’importe quelle autre, mais qui a eu le mérite d’être la mienne.
Je suis née sur un « do », une note douce et innocente, comme le premier souffle d’une mélodie. Chaque jour, je découvrais un nouveau son, une vibration inédite qui rythmait mon enfance. Chaque son était une promesse, chaque silence, un instant suspendu. Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été bercée par le clapotis de la pluie sur les fenêtres, le murmure du vent à travers les arbres, et, plus que tout, par la douceur de la voix de mamie. Elle parlait comme le chant des sirènes, captivante et sincère, me contant des histoires pleines de vie et de vérité. Elle les avait toutes vécues, chaque mot résonnait avec une authenticité qui dépassait l’entendement. Sa voix était la première mélodie de ma vie, une note familière et rassurante qui semble encore vibrer au fond de moi. Mais pour combien de temps ?
Chaque note m’a portée jusqu’à celle que je suis aujourd’hui : une mélodie encore vibrante malgré le silence qui s’annonce.
En un claquement de doigts, j’ai eu dix ans et ma vie est devenue un « ré », une note pleine d’élan, une quête vers l’inconnu, l’expression vibrante de ma curiosité. J’ai exploré l’adolescence comme une montée vertigineuse, chaque jour me rapprochant de nouvelles découvertes. Sur l’île du même nom, l’air salé des vagues a remplacé le clapotis familier de la pluie, le temps d’une colonie qui a donné le ton à ma vie sociale.
J’ai embrassé une fois, puis une autre, et mon cœur s’est mis à résonner de mes premières fois. Ces instants, maladroits mais intenses, étaient le brouillon d’une partition en devenir. Je laissais mes émotions gratter le papier, chaque rencontre ajoutant une nouvelle nuance à ma mélodie naissante. J’entendais mon prénom prononcé par des voix variées, parfois hésitantes, parfois affirmées, mais toujours porteuses d’un écho particulier. Ces échos continuent de résonner aujourd’hui, mais pour combien de temps ?
Puis le « mi » s’est imposé, emportant avec lui mes vingt ans. Cette note, teintée d’une intensité nouvelle, a marqué mes premières grandes émotions : joies éclatantes, peines profondes, et cette découverte de l’amour sous toutes ses nuances. Les couleurs de ma vie se sont intensifiées lorsqu’un autre « do » est venu illuminer mes nuits. Une petite voix fragile, un appel doux et puissant à la fois, me redonnait chaque jour un rôle auquel je n’aurais jamais osé prétendre : celui de devenir son refuge.
À chaque sourire ou attention, je bâtissais une symphonie unique, entre rires et confidences chuchotées. Parfois, nous chantions faux, mais souvent, nos notes s’accordaient en une harmonie simple et pure, une mélodie intime qui résonne encore. Aujourd’hui, il a grandi, sa voix est devenue plus grave, mais rien n’a changé : dès que son rire éclate, le mien y répond, comme si la partition de nos cœurs jouait encore cette comptine familière. Je l’entends toujours, mais pour combien de temps ?
À trente et un ans, je suis entrée dans mon « fa », trouvant enfin un rythme stable, un souffle apaisé. Un deuxième « do » illumina ma vie, transformant mon concerto en un concert à plusieurs voix. Mais leur père, mon cher et tendre, mit une clé de sol sur sa propre mélodie dans un froissement de tôle. Son départ brutal fit vaciller notre harmonie, remplaçant les échos joyeux par un silence lourd et oppressant. Pourtant, même dans cette dissonance, une note claire a surgi : ses dernières paroles, comme une mélodie suspendue, m’ont donné la force de continuer.
« Orchestre ta vie pour ne pas tirer un trait sur la tienne. »
Alors, j’ai repris le fil de la partition, jouant pour mes petits « do », guidant leurs premières notes jusqu’à ce qu’ils puissent composer leurs propres symphonies. Les jours difficiles, quand le silence menace de m’engloutir, je réécoute sa voix dans nos vidéos, un écho qui me soutient, un souvenir vivant… pour combien de temps ?
Chaque note m’a appris que même une mélodie brisée peut trouver une nouvelle harmonie. Le rythme s’adapte, la musique continue, et chaque silence devient une opportunité de redécouvrir les accords essentiels.
À quarante ans, mon « sol » s’est fait lumineux. Assurée, épanouie, j’ai atteint mon apogée, non pas dans le bruit ou l’éclat, mais dans une sérénité vibrante. Les sommets que j’ai gravis étaient modestes, mais ils étaient à moi. Chaque passion que j’ai nourrie a crépité comme une flamme douce, éclairant mon chemin sans brûler mes ailes. Ni le cliquetis de l’horloge, ni les murmures de l’âge naissant ne troublaient ma quiétude. J’avais trouvé ma propre harmonie, stable et rayonnante, où chaque jour était un accord en majeur.
J’ai tant parlé, tant écouté, tant partagé, mais jamais je n’ai délaissé cette partie de moi qui lui appartient toujours. Parfois, dans la maison qui nous a vus grandir en tant que couple, les échos du passé reviennent. J’entends encore les battements de son cœur résonner dans les murs, des fragments de vie qui m’enveloppent doucement… mais pour combien de temps ?
Les jours passèrent, et ma vie trouva son « la », une note posée, réfléchie, où chaque vibration semblait en quête de sens. Les questions sur l’existence s’imposèrent doucement, comme une brise qui agite à peine la surface d’un lac. Avec elles vint une envie irrépressible de donner aux autres, d’offrir le meilleur de moi-même. Mon altruisme éclata en fanfare, remplissant mes journées de rencontres et de projets, d’échos chaleureux dans lesquels je me reconnaissais.
Mais un jour, au milieu d’une réunion animée, un murmure insidieux se glissa dans ma vie. Un grincement, léger mais persistant, troubla ma sérénité. Il ne partit jamais vraiment. Au contraire, il grandit, se mêlant à mes pensées jusqu’à devenir une cacophonie constante. Au creux de mes tympans, un sifflement à peine audible mais profondément inconfortable s’installa.
J’ai tout envisagé : des écouteurs trop forts pendant mes courses, des acouphènes hérités d’un concert trop bruyant, ou peut-être un écho de mon deuil. « Ça passera », m’ont-ils dit. Mais rien ne s’est arrangé. Au contraire. Le grincement devint grésillement. Les voix autour de moi se brouillèrent, se réduisant parfois à un ronronnement indistinct. L’agitation de ce monde autrefois si clair s’effaçait peu à peu derrière une plainte sourde et déformée.
Le son avait toujours été ma boussole, chaque vibration une ancre, chaque onde une certitude. Mais un soir d’hiver, tout bascula. Le diagnostic tomba, froid et irréversible, comme une dissonance qui ne s’accorde jamais :
— Vous allez devenir sourde. C’est irrémédiable.
Le choc fut… assourdissant. Moi qui avais toujours envisagé ma vie comme une mélodie entrelacée à celles des autres, je me retrouvais condamnée à ne percevoir ces harmoniques qu’à travers des souvenirs. Les voix, les rires, les bruissements du quotidien : tout cela deviendrait bientôt une simple abstraction.
— J’en ai pour combien de temps ? demandai-je, ma propre voix déjà vacillante.
Chaque note m’a portée jusqu’à celle que je suis aujourd’hui : une mélodie à peine vibrante face au silence qui l’emporte.
Aujourd’hui, je me tiens sur le « si », cette note suspendue, fragile et vibrante, qui prépare la boucle à se refermer. Ironie du sort, ce dernier accord sera silencieux pour moi. Je n’entendrai pas mon dernier souffle, mais cela ne me terrifie plus. Chaque note de ma vie a été une vibration unique, éphémère mais précieuse.
Et lorsque je rendrai ce dernier souffle au monde, je sais qu’il portera l’écho des mélodies qui m’ont façonnée. Dans le silence, la musique de ma vie continuera de vibrer, comme une harmonie sans fin, dans le cœur de ceux qui m’ont aimée.
- Michel Orban
Aube enchantée
Un adagio orchestre l’entrée en scène des premiers rayons de lumière. Un rideau de brume tire sa révérence. De main de maître, le soleil donne le ton. La lune, soliste nocturne, courbe le dos et se couche dans les coulisses du jour. Et ma plume de s’éveiller au chant de mon cœur.
Inspiration n°2
- KG LEX
Je te vois… toi, mon orpheline d’amour. C’est à toi, oui bien à toi, que je songe quand le vent s’écrase sur le temps. Le sifflement d’une vie, la pureté d’une nuit… Tu sais, cette première nuit d’amour d’adolescent, que tu hypnotises de passion et de rire. Orpheline d’amour, un triste mot pour te définir.
Chez moi, c’est celui qui donne sans prévenir, qui aime pour ne pas se détruire. Alors oui, tu as donné, donné sans jamais compter, sans jamais recevoir. Ou peut-être que si : des miettes laissées par des pas de géant, ces frêles graines qui te laissent entrevoir un espoir. Fidèle le lundi, laissée pour compte le mardi… Comment ne pas pleurer, toi qui rêves juste d’une éternité.
Dix ans d’incroyable loyauté laissée à l’abandon par autant de vanité… Ma petite orpheline qui a tout essayé, mais qui retombe au plus profond de son fossé. Sa voix au creux de ton oreille, ses mains autour de ta taille chaque soir… Où ses odeurs mendient ton appel. Il accourt pour enivrer de son parfum le bas de ta cour.
C’est à ce moment que je te vois… Agoniser dans la paresse de tes jours, pourrir dans la maladresse de tes propres tours. Mon orpheline d’amour, quand retrouveras-tu ce que tu as perdu, ce que tu désires tant ? À toi, à moi, à tous ceux qui vagabondent parmi les étoiles, les incompris d’un amour non légitime… Les orphelins d’amour.
- Aurélie Julien
L’orchestre de la nature pour seule compagnie
Allongée dans l’herbe à la lisière de la forêt, je ferme les yeux.
Les rayons déclinants du soleil entre les arbres laissent encore libre cours aux chants des oiseaux. Ces douces notes qui parviennent jusqu’à moi appartiennent à un merle et à un rouge-gorge qui se répondent en un écho mélodieux. À leur suite, le cri bref et perçant d’un geai et le roucoulement paisible d’une colombe rejoignent cet orchestre agréable.
Le clapotis d’un ruisseau qui serpente à travers la forêt me procure un sentiment de sérénité. De temps en temps, le rythme du bruit de l’eau est coupé par de légères éclaboussures, signe qu’une grenouille s’en donne à cœur joie en plongeant dans l’eau cristalline.
Le souffle du vent à travers les feuilles des arbres commence en un sifflement aérien et descend jusqu’au sol pour effleurer les herbes hautes et les buissons. Il soulève ensuite les feuilles mortes en tourbillons voguant entre les troncs d’arbre. Il arrive enfin jusqu’à moi en chuchotant et effleure ma peau qui frissonne sur son passage. Le bruit sourd des pommes de pin et des glands tombant au sol me rappelle que l’automne s’est déjà bien installé.
Soudain, une rafale de vent siffle entre les arbres et les oiseaux s’envolent en un battement d’aile rapide qui résonne au-dessus des frondaisons luxuriantes. Alertées par ce bruit, les abeilles se précipitent hors du sous-bois en longs bourdonnements et passent tout près de moi. Non loin, le frottement régulier des ailes des sauterelles qui sautent dans les herbes hautes me procurent une sensation de bien-être.
Le craquement des brindilles sous les pas d’un renard me fait sursauter. J’ai à peine le temps d’apercevoir son joli pelage roux qu’il s’enfonce dans la forêt en quelques sauts.
La lumière décline rapidement, laissant place petit à petit à un silence presque inquiétant. Cette absence de bruit, dans la sombritude de la nuit qui s’installe, semble avoir étouffé la nature. Dès lors, la forêt retient son souffle jusqu’aux premières lueurs du lendemain.
Le silence est brisé par le bruit sourd et métallique d’un train qui entre en gare au loin. Il est temps pour moi de mettre un terme à cette parenthèse enchantée pour regagner la vie urbaine remplie de bruits incessants et épuisants.
- Michel Rubin
Divagations
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
Ce matin là, ce printemps là
Me suis éveillé fou de joie
Libre, léger, le cœur en fête !
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
En ce matin, plus qu’incertain
Me suis réveille tout chagrin
Des idées grises dans la tête !
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
Pourquoi je prie, pourquoi je crois
Au grand mystère de la croix
Quand le destin m’est favorable
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
Le lendemain je ne crois pas
Voyant le monde comme il va
Loin du bon Dieu, tout près du Diable !
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
Pourquoi je t’aime à en crever
A la dérive, emboucané
Indigne même d’être aimé
Je ne sais pas
Dans cet état, pourquoi j’existe
De toi sais-tu, un rien me tue
Et puis voilà par ta vertu
… Je ressuscite !
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
Dix fois, cent fois, j’ai cet air là
Que j’agrémente avec des mots
Qui me trottine dans la tête
Viennent des si
Qui envahissent mon esprit
Autant de rêves d’utopies
Débuts de phrases non finies
Autant de cris !
Des scies sorties de la mémoire
Si par hasard, sur l’pont des arts !
Si tu m’en veux, si tu pardonnes
Si toi aussi tu m’abandonnes
Tout un maquis, de si concis
De si précis ou indécis
De si secrets, de si abstraits
De si jamais à s’il te plait
Ce serait bien s’il se pouvait
Q’au lieu de si ce soit du vrai
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
Ce matin là, ce printemps là
Me suis éveillé fou de joie
Libre, léger, le cœur en fête !
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
En ce matin, plus qu’incertain
Me suis réveille tout chagrin
Des idées grises dans la tête !
Avec les si
Voici que viennent les comment
On ne sait pas vraiment comment
De comment dire à comment faire
Comment savoir et comment taire
Comment ne pas rendre les coups
Face aux méchants tendre la joue
Si l’on partait, partait très loin
Partait très loin pour un voyage
Avec Mireille et Jean Nohain
Si l’on cachait dans nos bagages
Le bateau ivre de Rimbaud
La liberté comme credo
Et l’inconscience pour drapeau
Si l’on chantait de l’opéra
A la façon d’une diva
Si l’on dansait comme à Rio
Si l’on fumait comme à Cuba
Si l’on buvait pour oublier
Tous nos soucis, et patati et patata
Et patati et patatras
Belles idées mais petits bras
Qui me dira
Pourquoi, pourquoi
Pourquoi je t’aime à en crever
A la dérive, emboucané
Indigne même d’être aimé
Je ne sais pas
Dans cet état, pourquoi j’existe
De toi sais-tu, un rien me tue
Et puis voilà par ta vertu
Je ressuscite
- Luc Baudot
Latente
…
« Ô temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »*
En exergue à ces vers romantiques, je placerais le titre d’un livre, édité presque deux siècles plus tard : « Méfiez-vous de vos vœux… ils pourraient se réaliser ! ».
Suspendre le temps n’a jamais permis de prolonger l’instant, vous pouvez me croire, j’en suis témoin.
…
Je suis là à attendre, et je suis lasse d’attendre. C’est une façon de parler, bien sûr, car dans ma situation, je n’attends pas et ne peux être lasse.
Le sablier, les aiguilles et l’horloge sont figés. Le temps s’est arrêté, visiblement pour moi seulement : aucun être avec qui partager ce moment qui s’étire. Je sais, les termes « moment qui s’étire » sont incorrects, mais ce sont ceux qui expriment le mieux ce que j’essaie de décrire.
Comprenez, S’il n’y a pas de temps, il n’y a pas de moment, pas d’hier, de demain, pas de souvenirs, pas de prévisions, seulement l’instant présent qui s’éternise. Et même ce mot « éternise » est incongru : l’éternité aussi a besoin de temps pour exister.
L’avantage en figeant les heures, c’est qu’il n’y a pas d’attente, pas d’ennui : on ne peut s’ennuyer que dans la durée. Je ne ressens donc aucune peur de l’avenir, aucune angoisse. Je suis là, c’est tout.
En résumé, je suis comme la touche aux deux traits parallèle qu’un index vient d’enfoncer : je suis sur « pause ».
…
Autour, il n’y a rien. Aucune substance, aucune couleur, rien que le néant, l’inoccupé, l’indescriptible absence de toute chose.
Quand à moi, je suis à peine moi, juste une étincelle, un grain de vie, un infime rien qui n’est pas vraiment là. Une âme flottant dans l’infini.
Paradoxalement, je reste consciente de mon existence, donc je suis.
…
J’entends un bruit. Le premier son venant du dehors depuis… l’éternité ?
De plus, même s’il n’a duré qu’un fragment de seconde, ce son avait une durée. Cela signifie que le temps vient de reprendre son vol, recréant le passé, mais aussi l’avenir.
Des stimuli affluent vers mon esprit. Je ressens maintenant l’attente. L’attente de quoi, je ne sais pas, pas encore, mais la suite se met en place. C’est dans l’ordre des choses, je n’ai pas peur.
…
Je me sens attirée à travers le néant, une force me propulse, à moins que ce ne soit le vide qui file autour de moi. Une tache pâle apparait, translucide, légèrement jaune. Elle afflue vers moi, je plane vers elle. Je suis sereine.
…
Le jaune est proche et remplit l’espace. Je ne peux l’éviter, je plonge, il m’englobe, je me noie.
…
Je suis de retour et c’est un moment de béatitude. Je flotte, protégée, apaisée, je suis chez moi. Pour le coup, je demanderais bien au temps de suspendre son cours, afin de jouir de cette douceur, de cette volupté éternellement. Mais je sais maintenant que tout bonheur doit être impermanent pour pouvoir exister, la vie ne peut être figée.
Bientôt, mes souvenirs s’effaceront un à un, il me faudra tout réapprendre, tout recommencer, j’en suis consciente. Je sais surtout que, dans neuf mois, je vais quitter ce cocon, ayant tout oublié, pour laisser l’air envahir mes poumons.
…
Alors, ce sera à moi de jouer.
…
*Extrait du poème « Le lac » d’Alphonse de Lamartine (1790/1869)
- Valérie Michel
Novembre. Assise sur la plage, en cette heure matinale, je regarde, au loin, l’horizon. Le vent, délicat, me caresse le visage embué de larmes silencieuses, des larmes de nostalgie. Il semblerait que cette brise légère cherche imperceptiblement, subrepticement, à les assécher. En cohorte, mes sanglots émus tentent d’évacuer toute la tristesse qui s’est accumulée en moi depuis l’été dernier.
A cette saison, il n’y a pas encore si longtemps, en ce même lieu, je riais, le cœur en fête, la tête tournée vers les projets d’avenir ensoleillés. Le ciel bleu azur colorait mes pensées, les mouettes les faisaient chanter, les vagues leur donnaient une folle envie de danser. J’étais juste heureuse, avec toi à mes côtés. Le rivage juste en face, scruté par nos yeux éblouis, ressemblait au paradis. Le soleil se levait sur des lendemains enchantés, chargés d’amour, de tendresse, d’insouciance, de futilité.
Pourquoi le destin a-t-il brusquement transformé ce paysage, avec une inconcevable et dure brutalité ? Avait-il déjà décidé, en ces instants de bonheur partagé, qu’ils ne dureraient pas, qu’ils passeraient leur chemin avec la lumière estivale ? Le fil du temps avait-il prédit, à l’instar de l’arrivée de l’automne, la venue de sombres nuages noirs sur ma vie ?
Les jours passent et ne se ressemblent pas, les saisons s’enchaînent sans rien retenir de la précédente, les vies se métamorphosent sans nous laisser le choix. La mienne s’est arrêtée à la fin des vacances qui nous avaient réunis, charmés, émerveillés, enthousiasmés, comblés.
Loin de moi, alors, l’idée de pouvoir te perdre pour toujours, à jamais, dans un accident stupide. Pourtant, la faucheuse, en rase campagne, sur une autoroute déserte, a surpris ton fatal assoupissement.
Je devais te rejoindre quelques jours plus tard, en train, dans notre nouvel appartement, joliment aménagé, décoré par nos soins attentionnés. Je ne parviens pas encore à y retourner, l’âme bouleversée, dévastée, anéantie.
Je reviens, chaque matin, sur la plage, notre plage, celle de nos rêves qui resteront inaboutis.
J’entends ta voix dans les remous de l’eau, ton rire dans le cri des mouettes, je sens la caresse de tes mains dans celle du vent, et surtout, je te vois dans les milliers d’étincelles qui inondent la surface des flots. Je pleure, malheureuse, foudroyée par le sort, mais tu brilles de mille feux dans mon cœur, pour l’éternité…
- L. Moreau
La neige tombe doucement, recouvrant tout de son manteau immaculé. Elle efface les traces de pas des quelques courageux visiteurs venus se recueillir malgré la météo. Elle étouffe le bruit du monde, laissant seulement le murmure du vent et ce silence, si lourd, qu’il semble parler à ma place. Je m’avance dans les allées comme si je connaissais le chemin par cœur. Et étrangement, c’est presque vrai. Je me souviens très bien du chemin jusqu’à ta tombe. Du chemin jusqu’à ton cœur. Je passe devant de jolis caveaux fleuris recouverts d’une fine couche blanche, mais aussi devant d’anciennes tombes abandonnées. Et je sens mon cœur se pincer un petit peu chaque fois que mes yeux heurtent une inscription finissant par « 2024 ».
Je marche vite. Peut-être avec l’espoir que ça me réchauffe. Sûrement avec la certitude que si je ralentissais je risquerais de me décourager et de faire demi-tour. Et me voilà à quelques mètres de ta tombe. Je la vois d’ici, avec ses deux jolis pots de fleurs, sûrement déposés par tes parents. La pierre d’un noir profond contraste magnifiquement avec le décor blanc qui l’entoure. Je devine l’inscription en lettres dorées qui doit s’y trouver. Je la devine seulement car je me suis arrêtée. Je n’ose plus m’approcher. J’ai le cœur si serré. J’ai l’impression de m’étouffer dans un tourbillon d’émotions. Je sais qu’il faut que j’avance. Qu’il faut que j’aille au bout. Mais je reste immobile, à t’observer de loin.
Je ne sais pas exactement combien de temps je reste plantée là, mais un homme au long manteau noir finit par arriver face à moi dans l’allée. Nos regards se croisent, et comme pour fuir ce moment, mes pieds se remettent en marche vers toi. Je ne te regarde plus. J’ai baissé les yeux vers les traces que mes bottes laissent dans la neige. Et j’avance. Lentement, mais j’avance. Puis, au bout de quelques mètres, je m’arrête. Je n’ai pas besoin de vérifier. Je sais que j’y suis. Je sais que je suis arrivée. Alors je me tourne et je lève les yeux. Et je lis cette fichue inscription.
Fortier Marie
2004-2018
« Salut. Je peux m’asseoir ? Je suis désolée, je ne t’ai pas apporté de fleurs. Ah oui… les 6 ans ? Je ne t’ai pas oubliée pendant tout ce temps tu sais. On ne te raye pas si facile de notre mémoire. Au contraire j’ai pensé très fort à toi. Souvent. Qu’est-ce que tu aurais dit si tu avais été là
lors de mon opération ? Parce que oui, Maxime a fini par me convaincre. Qu’est-ce que tu aurais dit quand Julie a quitté l’hôpital ? Qu’est-ce que tu aurais fait pour remercier le docteur Drieux si tu avais été à ma place ? J’ai lu ton carnet. « Fragments de vie » tu sais ? Oui, bien sûr que tu sais. Je l’ai lu en entier cette fois. C’est ta mère qui me l’a donné. Elle m’a dit qu’elle pensait que c’était à moi qu’il revenait. Donc voilà. C’est ce qu’il me reste de toi. Ton carnet et quelques photos de nous. Tu me manques. Il y a pleins de gens qui se sont succédés à la chambre 175. Et petit à petit j’ai compris que ce n’était plus ta chambre. Voilà. Maintenant j’ai 20 ans, et je vais mieux. Je fais des études de médecine. Je n’ai toujours pas de petit copain, mais un jour je me marierai et j’aurai des enfants, j’en suis convaincue. Je ne sais pas si je reviendrai te voir. Ne m’en veux pas, je penserai toujours à toi. Et quand tu me manqueras trop je regarderai les étoiles, comme on le faisait ensemble. Car j’ai, moi aussi, des étoiles qui savent rire. Adieu. »
Inspiration n°3
- Hélène Sapet
Tes mains jouent. Ma peau écoute. La musique pénètre et va chercher en profondeur. Chaque cellule vibre. Une énergie frétille à l’intérieur. Tu accompagnes mon corps qui danse. Toi, tu fais parler les notes. Tu traduis tes pensées en rythme : croche, double croche, noire, blanche, sol dièse, demi soupir, silence. La mélodie, c’est toi. Que me dit-elle ? Que me souffle-t-elle ? Que m’inspire-t-elle ? Je la laisser me caresser, s’infiltrer en moi et résonner à travers ma chair. Des notes, qui me touchent, me percutent et me bousculent. Moi, je fais parler le corps. Je traduis les pensées en mouvement : tension, relâchement, poids, ancrage, appui, souffle. La danse, c’est moi. Je me nourris de ton son. Je le respire. J’inspire. J’expire. Je le laisse circuler à travers moi. L’air se charge de magnétisme. Un espace hors du temps se crée, à la fois, éternel et éphémère. Un sentiment d’apaisement naît et une bulle de saveur s’installe. Le pas percute le sol. Les vibrations parcourent mes os et remontent dans mes vertèbres. Des ondulations apparaissent. De haut en bas, de droite à gauche, en cercle et en spirale. Bassin, plexus, poitrine, tête, jusqu’au bout des doigts. Le corps devient la vague, qui se laisse bercer par le flux de la mer. Ou bien, le corps s’enracine, tel un arbre, et déploie ses branches. Le corps ne ment pas. Il sait de quoi il a besoin. Il sait ce qui lui fait du bien. Tout est beau, tout est juste. Les fausses notes n’existent pas. Je lui donne cette liberté. Je l’autorise à être ce qu’il a envie d’être. Cet espace est protégé. L’intérieur peut s’extérioriser, sans contrainte, sans jugement, dans un retour à soi. Je lâche la tête, je lâche le mental. Le mouvement se dessine avec l’élégance du geste et la lenteur de son déroulé. Plus rien n’existe, que toi et moi. Plus rien ne nous appartient. Je danse ta présence. Tu me fais exister à travers ta musicalité.
Que comprends-tu de mon corps ? Que lis tu à travers ce mouvement ? Comment vas-tu lui répondre ? Quel accord as-tu envie d’ajouter ? Tu es libre de ta portée. Tu as toutes les clés. J’ai confiance en toi car je sais que le mot respect fait partie de ton vocabulaire. Tu écris les notes, avec délicatesse, les unes après les autres, tantôt chantantes, tantôt dansantes. Toi, le funambule des notes, qui jongle avec les sons. Moi, l’attrapeuse de rêves, qui tente de faire briller de sa baguette magique. L’art de communiquer sans se dire un mot. De nouveau, les ondes se propagent, les fréquences se mélangent. Toujours touché, même à distance. Nos émotions se mêlent, s’emmêlent et se démêlent. Chacun se fait l’écho de l’autre, met en lumière les fragilités de l’autre et les transforme en force. S’écouter, se lire, se regarder, se ressentir, se vivre, s’émouvoir, se parler, exister. Toi, l’oreille absolue et moi, qui perçoit l’inentendable. Un dialogue se crée, sincère et authentique. Cela devient une rencontre sacrée. Nos sensibilités se comprennent. Nos états d’âme se répondent. Tu fais apparaître toute la beauté cachée en moi. Je fais émerger en toi, toutes les émotions enfouies. Toi et moi sommes liés et pourtant chacun est libre de sa partition. Seuls et ensemble à la fois, nous transformons nos blessures.
Les sens entrent en ébullition. Le corps est vivant. Les vibrations s’inscrivent dans chaque cellule. Les peurs se libèrent, la tristesse transpire, la colère disparaît, la joie se transmet, le plaisir se goûte. Les émotions explosent. Sur scène, nous nous rejoignons, nous nous retrouvons. Tu fais danser les notes et le mouvement est mélodie. Le musicien et la danseuse s’harmonisent et ne font plus qu’un. A la fois seuls au monde et en même temps, face au yeux du monde. L’intimité se partage. L’émotion est contagieuse. Puis, la musique s’arrête, le mouvement se fige. Mais l’énergie reste intense et se diffuse. Chacun peut ressentir la douceur, la fragilité, la puissance ou la sensualité de ce moment présent et de ce temps suspendu. Le corps garde en mémoire. Prendre le temps d’une respiration, être à l’écoute de son corps, porter son attention sur le silence, pour mieux entendre, mieux percevoir et savourer.
La danse, la musique comme outils de résilience. Être dans la créativité pour permettre une cicatrisation et retrouver un élan de vie. Transformer l’ombre en lumière, souffler sur l’étincelle, renaître de ses cendres. Mettre un bémol dans ce monde qui va trop vite. Le pouvoir de la musique, le pouvoir des vibrations, le pouvoir d’une rencontre, le pouvoir de l’amour. L’art comme guérison. Une vraie magie. Je le souhaite à tout à chacun. Et que chacun puisse le transmettre à son tour.
- Pascale Giovannini
Prélude à la délivrance
Redresse-toi, femme, tu ne vois que l’enfant entre tes pieds. Il marchera, il grandira. Lève la tête. Sors de cette petite musique enfermée dans ton crâne. Tes yeux chauffent au-dessus des fourneaux. Rouges comme quand tu épluches les oignons pour la soupe. Lui, il attend, assis dans son fauteuil. Agacé par les cris des petits qui jouent. Il a faim. Ils ont faim. Lève les yeux, le ciel bleu vire à l’orange à cette heure-ci, il s’offre à toi à travers les vitres que tu as frottées. Bien transparentes. Regarde donc au-dehors. Ton dernier enfant toujours accroché à tes jambes, il grandira.
Lui, il t’attend, assis dans la voiture. Il t’a demandé de te dépêcher. Tu fais les courses au supermarché. Tu te dépêches-. Tes sacs pèsent lourd au bout de tes bras. Ne reste pas courbée comme ça. Tu ignores tous ces visages qui se dessinent autour de toi. Maintenant tu regardes la voiture, tu oublies le bleu du ciel qui bouge tout le temps. Une mélodie t’éloigne du monde, tu es la seule à l’entendre, elle tourne dans ta tête.
Rappelle-toi comme tu te tenais, petite fille. Droite comme un i. Les yeux dans les nuages, le corps léger, cavalant dans des rues à découvrir. Tu naissais à un monde qui promettait des surprises. Pas les cornets de papiers renfermant des jouets pour garçon ou fille. Tu préférais les pochettes pour garçons, plus amusantes, portant ta grand-mère refusait de t’en acheter. Des poupées au lieu de jeux de construction. Toi, tu attendais du monde des surprises plus vastes, plus variées. Et tu serrais les poings dans tes poches.
Les week-ends de juillet, tes parents vous emmenaient déjeuner chez l’oncle Paul et la tante Rosa, ton frère et toi. Vous y retrouviez vos cousins et cousines. Après le repas, les hommes jouaient à la pétanque pendant que les femmes lavaient la vaisselle. Petite, tu aimais ce moment où les trois femmes semblaient se divertir au milieu des assiettes et des gamelles. Elles se montraient si gaies, si proches les unes des autres. Les hommes s’amusaient. Vous les enfants vous jouiez dans le jardin, sans jamais perdre votre souffle. A cette époque-là, tu chantais à tous bouts de champs et les autres pépiaient avec toi. Vos voix mêlées inventaient des chansons, ton cœur éclatait de joie. Puis un été, tu as eu huit ans. Quand les hommes se levèrent pour la pétanque, l’oncle Paul a dit :
« Les filles, vous êtes grandes maintenant, aidez-vos mères à la vaisselle ! ».
Ton frère et tes cousins couraient derrière un ballon. C’était la première fois que les cousins et cousines étaient voués à des activités différentes. Un crochet au menton. Ton monde se cassait en deux. La moitié dans laquelle on te casait, celle des filles, étouffait ton plaisir. Tu voyais bien qu’on te préparait à ton avenir. Alors tu as éteint tes chants et tu as commencé à baisser la tête.
Tu es devenue adolescente. La conseillère d’orientation t’a refusé la formation de pilote de ligne. Elle t’explique que les passagers ne feront jamais confiance à une femme. Il faut savoir tenir ses nerfs, tu comprends. Uppercut. Tu as oublié les conseils d’orientation quand tu as entendu quelqu’un jouer dans la salle de musique, fenêtres ouvertes. Les notes flottaient dans l’air. Quand ton oreille les a absorbées, la musique est entrée en toi. Tu as demandé s’il s’agissait d’une cantate. La conseillère a haussé les épaules, elle te trouvait futile.
Jeune femme, tu as rencontré celui que tu allais épouser. Il était travailleur, il ne buvait pas. Ta mère t’a dit que tu avais de la chance. Elle t’a expliqué qu’une femme devait assister son mari en s’occupant bien de lui, en ne le contredisant jamais. Surtout, avec le sourire, toujours avec le sourire. Tu aimais bien le jeune homme. Quand tu as eu ton premier enfant, une fille, tu as reçu mille félicitations. Tu étais devenue une vraie femme. Tu te sentais sonnée mais tu souriais.
Ton mari apprécie ta docilité, il élève rarement la voix et ne lève jamais la main sur toi. Tu n’as pas à te plaindre. Pourtant, aujourd’hui, tu fléchis. Les jours passent et tu ne perçois pas d’autre avenir que celui de tes enfants. Tu courbes le dos peu à peu. Seule avec cette cantate qui vibre en toi.
Maintenant ta fille ainée a onze ans. Elle t’aide à mettre la table et à remplir le lave-vaisselle mais elle est entêtée. Elle veut jouer du piano. Son père a dit qu’il n’en était pas question, qu’il avait besoin de calme quand il rentrait chez lui. La petite fille refuse de plier. Tous les jours elle répète qu’elle veut jouer du piano. Elle chante, sa voix te ravit. Tu reconnais en elle le désir de saisir le monde. Quelque chose renait en toi. Quelque chose bat.
Tu vas au magasin, tu achètes un piano pliant avec quatre-vingt-huit touches, comme un vrai a dit le vendeur. Tu l’apportes à l’appartement. Alors ta fille rit, tandis que son père fulmine. Il se fâche, tu l’adoucis : le casque que tu brandis évitera le bruit. Il ne trouve pas de riposte. Ta fille jubile. Cette fois tu as entrouvert un espoir d’harmonie.
Ta fille apprend vite, elle est avide de notes. Tu écoutes tous ces airs inconnus, insatiable. Tu laisses le petit accroché à ta jambe s’endormir. La musique le berce, et toi, elle te dévore tout entière. L’émotion gonfle ta poitrine, ton corps s’assouplit. Le soir, quand il rentre, il vitupère. Ta fille arrête de jouer. Lui, il cherche dans tes yeux ce qui a pu allumer cette étincelle. Tu souris.
Un jour, tu laves le carrelage de la cuisine quand ta fille te dit :
« Redresse-toi, Maman ». Tu es debout avec ton balai alors tu ne sais pas ce qu’elle veut dire. Tu tires sur ton dos. Ce n’est pas ça, tu as mal compris.
— Lève les yeux, tiens ta tête droite. Tu te tiens voûtée comme si tu étais vaincue. Tu renonces à tout. Mais toi aussi tu as une vie. Et tu es forte Maman. Tu protèges toujours tes enfants, mais tu sais, ils grandiront. Regarde, je grandis déjà. Je suis sûre que tu peux te battre aussi pour toi. Vas-y, essaie de défaire tes liens. Ça me ferait du bien.
Elle s’en va vers le piano. Elle t’a désarçonnée. Tu lèves les yeux. Dehors, tu remarques la ronde des martinets dans le ciel irisé.
Il est parti deux jours pour son travail. Ta fille à invité une amie. Tu t’étonnes de la voir arriver avec un violoncelle. Elle le pose face au piano. Les petits sont couchés, personne ne s’agrippe à ton mollet. Intimidée, tu caresses des doigts le bois de l’instrument. Les deux filles s’installent et, enfin, jouent. Le son grave du violoncelle te touche au cœur, au ventre. Le son délicat du piano t’envoûte et te bouleverse. Charmée, tu te dresses, tu palpites. La musique te grise. Ton corps se soulève, tu es emportée. Indomptable désormais, tu danses. Tu te balances, tu tangues, tu tournoies. Tu as chaud et tu danses encore, le front humide, les yeux clos. Ne retiens surtout pas ton souffle. Envole-toi avec la cantilène, tu ne retomberas pas.
- Maéva Cherasse
La mélodie de Tokyo
Hiroshi avait choisi de se retirer dans l’un de ses endroits favoris : Un petit café niché dans le quartier de Nakano, où il avait l’habitude d’occuper une table près de la fenêtre qui donnait sur la rue animée. Il ne manquait jamais ce rendez-vous et se rendait chaque soir, dès sa sortie du bureau, dans ce lieu sacré où il se laissait envelopper par la douce mélodie du jazz, tout en observant le va-et-vient incessant des passants à l’extérieur. Ce soir-là, installé à sa table habituelle, il avait commandé un chocolat chaud et attendait que la serveuse le lui apporte. La scène où les artistes se produisaient d’ordinaire était inoccupée, et il commençait à s’en inquiéter. D’habitude, dès qu’il franchissait la porte, il était submergé par la beauté de la musique qui s’y jouait, mais cette fois, il n’avait été accueilli que par le bruit de la pluie qui battait contre la vitre. Tandis qu’il patientait, son regard se porta sur les passants qui ouvraient précipitamment leurs parapluies ou couraient chercher refuge sous les auvents des boutiques, tels des fourmis. Le doux tintement de la tasse de chocolat fumant déposée sur la table le sortit de ses pensées. La serveuse, arborant un charmant sourire, venait de lui apporter sa commande. Elle semblait reconnaître Hiroshi, qui était devenu, au fil des jours, un client fidèle de l’établissement. D’un signe de tête, il la remercia avant de boire une première gorgée. Au moment où il s’apprêtait à sortir un livre de sa sacoche pour tuer le temps, chose qui n’arrivait jamais en temps normal puisqu’il profitait du concert, un son inhabituel émana de la scène. Un jeune homme en uniforme scolaire venait de prendre place face au piano à queue. Il semblait nerveux, et Hiroshi comprit que c’était une première pour lui. Habituellement, des groupes de quadragénaires se chargeaient d’animer les lieux, mais cette fois-ci, c’était un adolescent timide planté devant un instrument bien plus imposant que lui. Hiroshi commençait à se demander s’il avait bien fait de venir ce soir-là, au lieu de prendre le premier train pour rentrer chez lui. Alors qu’il détourna le regard pour se perdre une nouvelle fois dans les mouvements des piétons, une série de notes énergiques attira son attention. Hiroshi écarquilla les yeux en découvrant ce qu’il se passait sur la petite scène. L’énorme piano venait de prendre vie sous les doigts du lycéen, qui dansaient sur les touches comme s’ils les connaissaient par cœur. Sa musique était rythmée, c’était une mélodie envoûtante qui semblait s’accorder avec la pluie qui tambourinait sur les fenêtres. Les autres clients du café avaient également remarqué le talent du pianiste, et ils se tournaient vers lui, émerveillés. Le jeune prodige avait les yeux fermés, les traits plissés, comme s’il s’était perdu dans sa propre musique. De toute évidence, il n’avait pas remarqué l’attention qu’il suscitait, et le fait qu’il jouât sans même jeter un coup d’œil au clavier rendait sa performance stupéfiante. Hiroshi se leva pour poser sa tasse vide sur le comptoir et s’approcher davantage du musicien. Debout, il se laissa emporter par la musique et se mit à taper frénétiquement des doigts contre sa ceinture. Il se sentait transporté vers un autre monde, un monde où le temps n’avait pas de prise sur l’existence. Puis, le son de la musique s’affaiblit, et les notes se firent de plus en plus rares. Le morceau touchait à sa fin et le pianiste ouvrit enfin les yeux, regardant autour de lui comme s’il émergeait d’une transe. Les clients applaudirent à tout rompre, enchantés par la performance de cet inconnu. Le jeune homme quitta la banquette, fit un petit signe de tête aux spectateurs reconnaissants, puis se dirigea vers la porte du café. Il partit aussi vite qu’il était arrivé sans avoir prononcé un mot de toute sa performance. Hiroshi le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la brume, emportant le secret de sa mélodie avec lui. Le café retrouva son calme, mais l’atmosphère était différente. Les clients se regardaient, complices de ce moment unique qu’ils avaient partagé. Le piano à queue se tenait toujours là, muet, attendant le prochain musicien qui oserait le faire chanter.
- Hélène Goffart
L’Empreinte du Dernier Accord
Mélodie sortit en courant du théâtre. Le matin lumineux l’accueillit comme un choc : le soleil, éclatant et aveuglant, l’étreignait presque, la forçant à ralentir un instant. Mais l’écho perçant de la sirène d’ambulance derrière elle lui fit reprendre sa course. Elle ne pouvait pas rester ici. Ses mains tremblaient, encore empreintes du frisson des dernières notes, mais elle fuyait, incapable de laisser s’achever ce moment suspendu, celui où Octave avait quitté ce monde en silence.
Elle s’enfonça sous les châtaigniers, le sol inégal ralentissant ses pas. Là, à l’ombre des arbres, elle s’arrêta enfin, le cœur battant, haletante. S’appuyant contre le tronc rugueux d’un châtaignier centenaire, elle laissa tomber ses partitions à ses pieds, comme un fardeau soudain trop lourd, et se prit la tête entre les mains. Un sanglot monta dans sa gorge. Tout cela était de sa faute. Octave n’était plus, et elle en portait la responsabilité.
Depuis combien de temps se laissaient-ils entraîner dans cet amour imprévu et secret, tissé de nuits musicales et de longues conversations ? Octave, ce chef d’orchestre reconnu, s’était pourtant retiré de l’orchestre pour la suivre dans un répertoire plus intime, en solitaire. Ils répétaient ensemble des morceaux, des duos et, en particulier, ce solo qu’elle devait jouer aujourd’hui, “Nocturnal Thoughts” de Josh Kramer. C’était un morceau difficile, complexe, où l’ombre et la lumière s’entrelacent, à l’image de leur propre relation. Et cette interprétation devait être la sienne, rien que la sienne.
Octave s’était donné tout entier à ce projet, ne comptant plus les heures passées à l’écouter, la conseiller. “Je ne vis plus que pour entendre tes notes, Mélodie,” lui disait-il parfois, les yeux brillants, un sourire en coin, tendre et rieur. Et Mélodie savait que cet amour, ce lien si précieux, le rendait aussi vulnérable. Parfois, la nuit, après des heures de répétitions, alors qu’ils partageaient un dernier chocolat, il prenait un ton grave pour la mettre en garde avec une fausse ironie, presque prophétique.
“Tu sais, la moindre fausse note pourrait me tuer… Littéralement !”
Elle riait doucement de ses mises en garde, mais en lui glissant un dernier morceau de praliné, il ajoutait :
“Ne plaisante pas. La musique et toi, c’est mon cœur. Vous êtes mes plus grandes gourmandises. Sans vous deux, je n’aurais plus de raison de vivre.”
Elle souriait alors, attendrie, en secouant la tête et répondait :
« Arrête ! Tu aimes plus encore les sucreries. N’essaie pas de me flatter. »
Et pourtant, elle le croyait. Il n’avait jamais pu résister à ce mélange de plaisir et de perfection, que ce soit dans les douceurs qui parsemaient leurs repas ou dans l’art musical. Mélodie comprenait bien que ces plaisirs-là, ces passions dévorantes, Octave en vivait et en mourrait à la fois, s’abandonnant dans une quête d’absolu, une quête où la moindre altération de l’acoustique, le plus infime déséquilibre sonore le troublait profondément.
Ce matin encore, il lui avait soufflé, en riant doucement, mais avec cette nuance d’anxiété dans la voix : “Je ne devrais même pas rester là, tu sais. Si tu te trompes, c’est ma fin.”
Ces mots résonnaient à présent avec une amertume glacée.
Elle se redressa, ramassa ses partitions froissées d’un geste presque absent et se rappela ce moment où tout avait basculé. Sur scène, les premières notes s’étaient élevées avec la perfection d’une prière murmurée, l’acoustique enveloppant le public d’une douceur cristalline, amplifiant chaque inflexion de son jeu. Le silence s’était posé sur l’auditoire, les yeux de tous rivés sur elle. Et sous les derniers accords du deuxième mouvement, le monde semblait s’effacer, absorbé par la force de la musique. Puis vint le passage final. Tout son être était tendu vers cette dernière phrase où elle devait suspendre le son, puis le laisser se fondre dans la nuit.
C’est alors qu’elle avait aperçu, près de la dernière note, une marque singulière, presque imperceptible, un petit dièse sur une note qui devait être simple, pure. Elle n’avait pas hésité, suivant la consigne inscrite, malgré un doute rapide, instinctif. Mais dès que le son s’échappa du piano, elle comprit. La note était fausse, désaccordée, elle brisait l’harmonie délicate qu’elle avait construite. Une vague de froid s’était répandue dans la salle, changeant l’acoustique feutrée en une sorte de résonance coupante, angoissante.
Et là, Octave, debout au fond de la salle, avait pâli en une seconde. Elle avait vu son visage changer, son sourire s’éteindre, ses lèvres se tendre, puis sa main se porter à son cœur, et il s’était effondré sous les regards effarés. La salle entière avait retenu son souffle, avant de s’agiter, d’appeler à l’aide.
Elle comprenait maintenant. Octave, ce passionné, ce fragile, avait été emporté par cette fausse note, comme il l’avait redouté dans un de ces instants de lucidité poétique qu’elle aimait tant. Elle avait massacré cette mélodie qu’il aimait, et cela avait pris son cœur à la gorge.
Appuyée contre le châtaignier, Mélodie laissa retomber ses épaules, une lassitude intense l’envahissant. Elle releva les partitions qu’elle avait lâchées, les pages encore froissées. Elle tourna les feuillets jusqu’au moment fatal et chercha ce dièse qui l’avait fait trébucher. Elle caressa l’encre du bout du doigt, puis, comme frappée par un choc doux-amer, elle comprit. Ce signe, ce dièse, n’était pas de l’encre. Il n’était qu’une empreinte, une minuscule tache de chocolat.
Elle porta instinctivement son doigt à ses lèvres, et le goût sucré et amer du cacao lui revint. Octave, sans s’en rendre compte, avait laissé là cette trace, ce dernier geste, ce souvenir inconscient de sa gourmandise éternelle.
Alors, elle rit, un rire tremblant, désespéré, empli d’amour et de douleur. Ce n’était pas le chocolat qui l’avait tué, bien sûr, ni même elle, ni même la musique. Non, c’était l’absolu d’Octave, sa quête de perfection, son amour pour elle et pour ces plaisirs minuscules et somptueux. Le cœur du maître s’était abandonné au final d’un “Nocturnal Thoughts” maculé d’une douce empreinte de chocolat.
“Octave… mon Octave…” murmura-t-elle, serrant contre elle ces pages salies de chocolat, saluées d’un amour à jamais inachevé, là, sous l’acoustique tranquille et calme des grands arbres.
- Didize
Nous allions nous détruire
Notre folie nous menaçait
Un mot et tout s’enflammait
Un baiser et tout s’embrasait
Je suis revenu au monde
Loin de nos défiances
Une déchirure à chaque seconde
Ces souvenirs dans le silence
Comment nous reconstruire
Soigner ces blessures infligées
Faut-il de tous les murs effacer
Nos noms ainsi accolés
Perdus dans un ailleurs
Jamais nous n’aurions cru
Nous affronter sans peur
À se déchirer les âmes, perdues
Il a bien fallu fuir
Ma faiblesse enracinée, cachée
En de faux semblants, de sourires forcés
Les séquelles sont profondes et ancrées
Comment croire que trop d’amour,
Et de passion deviennent rage
Le cœur rendu si lourd
Qu’il nous emprisonne, nous décourage
Encore quelques montagnes à gravir
Pour me réparer, m’apaiser
Puisses-tu te retrouver
Et tes égratignures panser
Je ne sais ce qu’il restera de nos corps
Des lambeaux, de la poussière…
Mais même dans la mort
Nous serons marqués au fer
En cette nuit, je veux te dire
Trouvons enfin la paix
L’un sans l’autre, séparés
Retrouvons notre humanité
- Tuy Nga Brignol
La nuit porte conseil
Une nuit de sommeil est une rupture qui permet de prendre la distance nécessaire avec les faits avant d’agir en conséquence. Le proverbe « La nuit porte conseil » est considéré comme dérivé de la forme : « La nuit est mère de conseil », répertoriée dès le XVIe siècle.
C’est un adage populaire connu dans lequel se cache toujours une part de vérité profonde. Les êtres humains passent près d’un tiers de leur vie à dormir et il est parfaitement établi que le sommeil est crucial pour le bon fonctionnement de nombreuses fonctions biologiques : développement, mémoire, apprentissage, métabolisme, immunité… Il favorise la récupération physique, intellectuelle et psychologique… Le sommeil profond est le plus réparateur. On sait maintenant qu’il est indispensable à la santé et que l’alternance jour/nuit régule la production de mélatonine, hormone essentielle qui synchronise notamment l’horloge biologique des organismes à la saison.
Une nuit de sommeil est une rupture qui permet de prendre la distance nécessaire avec les faits avant d’agir en conséquence. Il est préférable d’attendre au lendemain avant de prendre une décision importante.
Alors que certaines fonctions de l’organisme, comme le rythme respiratoire et la tension artérielle, ralentissent leur activité durant le sommeil, d’autres fonctions sont activées et sont extrêmement bénéfiques pour le corps.
Il y a quelque chose dans la nuit qui conduit à une réflexion plus profonde. Les divers contextes dans lesquels le mot « nuit » est employé dans la Bible soulignent l’importance de ce terme pour décrire les leçons et les vérités spirituelles. La nuit représente la révélation divine, la transformation et la croissance spirituelle.
- Amapola
Elle danse
D’un pied sur l’autre, son corps balance, hésite en équilibre prêt à rompre, se laisse tomb…avant de toucher le sol, elle pose une main refuge sur le parquet froid et soutient son poids. Lentement, au fil d’un souffle long et contrôlé, tous les muscles en contraction l’un après l’autre, elle convoque sa force intérieure pour se relever sans effort apparent. Elle sent cet air fluide parcourir sa gorge, gonfler ses poumons, emplir sa cage thoracique jusqu’à la limite de l’explosion avant qu’il ne se fraie, serpent de vie, un passage sinueux dans chaque veine, les inondant pour alimenter chaque organe, impulser une nouvelle animation à sa chair attentive. Chaque goutte de sang transporte la vivifiante source dans chaque parcelle de son corps. Toute en grâce, légère, éphémère, elle s’est agenouillée et le dos courbé ploie loin en avant, balayant de ses bras branches les soucis devant elle, oscillant de droite à gauche ; sa colonne vertébrale dessine un long S dont les boucles alternent. Ses cheveux coulée brune ont glissé sur ses épaules, accompagnant le mouvement de va et vient continu. Envie de soulever l’onde souple par brassée pour la rejeter en avant, découvrir la nuque nue aux osselets saillants. Sentir entre ses doigts les filaments de cheveux épais, les mélanger volubilement, les tresser fort-serré pour qu’ils ne s’échappent plus, qu’ils restent là à réchauffer le cou gracile.Elle répète le brassage de l’air qu’elle appelle devant elle, semblable à une sirène sans eau cherchant à contrarier le courant en le bousculant de ses paumes fermes. Puis, frénétiquement, elle accélère ses balancements, fiévreuse, soudain possédée par une envie d’effacer les images sur le sol rayé, à s’en déchirer la peau, le bout des doigts appuyé sur les rainures de bois, crispé sur les failles, comme tétanisé sur le sol rugueux de sa vie qui fuit par les entailles de la chair. Sa vie jaillit partout, éclabousse les lames cirées de gouttelettes tièdes où la lumière vient jouer. La lumière jeune encore ce matin-là court sur ses flancs battants, essoufflés, réveillant ici ou là un duvet mordoré qui satine son ventre et ses cuisses. Elle a gardé les yeux fermés, paupières cousues dans une cécité imposée, elle ne veut plus voir les doigts crochets qui s’agrippent aux jours glissants. Ne plus sentir se dérober les mots tant aimés qui sourdaient de son cœur au meilleur de ses inspirations, s’épousaient, se plaisaient, dansaient sur la feuille dans un jet continu. Les mots, ses mots qu’elle a tant tricotés, enlacés, embrassés, sa vie entière. Ces mots qu’elle aimait associer, transformer, inventer. Ses mots qu’elle faisait siens avec un plaisir visible suintant de ses pores. Ils faisaient surgir des images enfouies de cœurs mêlés, d’hommes debout, de silhouettes désendormies au plus précieux de sa mémoire coffre. Les mots s’égarent désormais dans sa tête labyrinthe. Ils ne trouvent plus le chemin vers ses lèvres asséchées. Mots éboulis impossibles à extirper, trop lourds, rugueux, dont les lettres écorchent sa langue, majuscules encombrantes qui raclent son palais. Insaisissables comme des glaçons, ils bloquent sa glotte, s’entassent dans sa gorge, l’empêchent de déglutir, d’avaler ces couleuvres que lui servent les autres. Les autres. Pas les amis. Les amis, eux, se taisent, ne disent pas. Ils regardent car ils voient, ils observent, ils soutiennent les regards, les yeux qui cherchent à voir la vérité dans le reflet de l’autre. Les yeux qui demandent, implorent ceux qui ne mentent pas, ne jugent pas. Pour savoir. Pour après.
Les bras ont repris leur mouvement ondulant, leurs mains aux coquelicots sanglants, corolles rouges qui collent aux doigts, devenues marionnettes en guenilles d’un manège désaffecté. Les enfants ont grandi, ne croient plus aux fées, ont poussé leur vie dans d’autres contrées. Elle les a voulus pour cela, pour qu’ils la quittent et se détachent de ses étreintes à joue frottante. Toute sa vie court désormais vers eux pour les hisser, les pousser dans le dos, envoyer la balançoire plus haut, plus loin, pour que cède la corde et qu’ils s’envolent. Qu’à leur tour, ils sentent, se grandissent dans un espace illimité de champs des possibles, bougent sans se cogner aux murs des refus, des petits et des jean-foutre. Sans se retourner. Elle souffle dans leur dos, elle a toujours soufflé derrière eux pour que plus loin, pour que toujours, pour que encore, pour que allez allez ! Sans jamais, sans pas là, sans plus tard, sans on verra. Elle a toujours dit des mots pour semer des graines d’amour dans les sillons de leur chair. Dans un sursaut nerveux, elle porte ses mains géranium à son cou, voulant relever les cheveux qu’elle n’a plus. Le sourire langoureux qui commençait à fleurir sur ses lèvres blanchies se change en grimace mouillée. Si les mots sont perdus dans la forêt de neurones déserteurs, les sentiments exquis continuent de cascader dans son âme douloureuse. Elle n’a rien oublié, rien perdu du chemin de ses mains à la joue, à la peau aimées. Parfois elle avait l’impression que ses mains parlaient, pourvues de bouches qui communiquaient en silence, juste avec le mouvement, la pression des doigts. Elle promenait ses mains-paroles sur le corps. Elle avait la main si bavarde et tant de serments à raconter. Des histoires simples de toi et moi, moi avec toi, moi pour toi, moi chez toi, toi dans moi. Tant d’émoi. Saôule de caresses et de mots tus.
Les mains bégaient à trop trembler, et l’aimé ne les comprend plus, elles butent sur les mots avec leurs doigts crochus qui ne peuvent plus caresser précisément, ni écrire les mots indicibles. Condamnée au silence pourtant assourdissant, pourtant empli de mots d’amour, de rimes riches et d’alexandrins qui s’arrêtent au bout de la langue. De son pied farfelu elle bat la mesure, ignorant la musique. Elle voudrait tant se relever et courir, planter là ses angoisses et ses non-dits, piétiner le futur maudit et l’envoyer valser. Elle voudrait tant valser, d’un pied sur l’autre, un-deux-trois, tourner sans faux pas, mais faut pas danser, dans ses pas passent des défauts, un-trois, elle ne sait pas, ne peut plus, les pas se dépassent et les temps se cassent, un-deux, la valse n’a plus le temps. Les pas tâtonnent et accrochent le sol, instables, hésitants, deux petits pas pour éviter la chute. Elle n’y peut rien. Elle voudrait tant sauter et partir. C’est pas grand-chose. Se lever, et partir. Quand elle l’aura décidé, s’en aller sans penser, seule, debout, droite et le regard fier sur le lointain, vers demain. Un demain ouvert et clair sans barrière ni cloison, sans limite ni plan incliné.
Sans personne, pour lui serrer le bras et la relever, pour la retenir quand elle tangue, pour ramasser son crayon ou ses mots, pour essuyer ses lèvres quand les mots dégoulinent et que les je t’aime ne riment plus à rien et gisent là, sur la serviette tachée de potage mixé. Mixé comme ses mots qu’elle ne digère pas, et qu’on réchauffe de moins en moins. On ne lui sert plus de mots, elle n’en a pas besoin, à quoi lui serviraient-ils puisqu’elle ne peut même plus les prononcer, inutile de lui en donner. Ce serait gaspiller le temps.
Je veux entendre des gens qui me voient je suis une femme je ne suis pas une malade je peux vous maudire ou vous encenser mais vous ne m’entendez pas sortez vos yeux de mes membres tremblants dégagez ces regards qui décuplent mon malaise foutez le camp avec vos sourires coincés on ne me traite pas à la troisième personne je suis devant vous rangez vos semblants de conversation sur la météo et une cuillère pour le voisin.
Ne m’abandonnez pas à ces mots qui font la sarabande dans ma tête cherchant un sens à certains un synonyme à d’autres sans pouvoir les formuler les moduler les motiver les modérer les mobiliser.
Prisonnière de ce carcan de corps immobile qui n’en fait qu’à ses neurones.
Belle lecture à tous,
A bientôt 💋
⭐
Amelia, alchimiste des mots
au coeur des Mots Lumières

